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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2309837

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2309837

mardi 17 décembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2309837
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation1ère Chambre
Avocat requérantURBINO ASSOCIES

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Nantes a rejeté la demande de la SCI Monfrou, qui sollicitait la condamnation de la société Eiffage Rail Express à l’indemniser des troubles de jouissance et de la perte de valeur vénale de ses biens, causés par la construction et l’exploitation de la LGV Bretagne-Pays-de-la-Loire. Le tribunal a écarté l’exception de prescription quadriennale soulevée par la société défenderesse, au motif que celle-ci, en tant que société privée, ne peut se prévaloir de ce régime de prescription réservé aux personnes publiques. Sur le fond, le tribunal a jugé que la société Eiffage Rail Express, bien que concessionnaire, n’avait pas la qualité de maître d’ouvrage de l’ouvrage public, cette qualité incombant à l’État. Par conséquent, la responsabilité sans faute pour dommages permanents de travaux publics ne peut être engagée à son encontre, et la requête a été rejetée.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 6 juillet 2023 et le 28 octobre 2024, la société civile immobilière Monfrou, représentée par Me Jobelot, demande au tribunal :

1°) de condamner la société Eiffage Rail Express à lui verser la somme de 55 000 euros en réparation des préjudices résultant de la création et de l'exploitation de la ligne à grande vitesse (LGV) Bretagne Pays-de-la-Loire ;

2°) de mettre à la charge de la société Eiffage Rail Express une somme de 5 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que la création et l'exploitation de la ligne à grande vitesse Bretagne-Pays de la Loire ont été la cause de troubles de jouissance subis par les occupants de ses biens et d'une perte de valeur vénale, dont elle est fondée à être indemnisée.

Par un mémoire enregistré le 27 mars 2024, la société Eiffage Express Rail, représentée par Me Di Francesco, conclut au rejet de la requête et à ce qu'il soit mis à la charge de la requérante la somme de 2 000 euros à lui verser au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés.

Un mémoire, produit par la SCI Monfrou, a été enregistré le 18 novembre 2024, postérieurement à la clôture de l'instruction.

Vu l'ordonnance en date du 28 mai 2018, par laquelle le juge des référés du tribunal administratif de Nantes a, sur la requête n°1802960, présentée par la société civile immobilière Monfrou, ordonné une expertise.

Vu :

- l'ordonnance n° 1802960 du 28 mai 2018 par laquelle le président du tribunal administratif de Nantes a prescrit une expertise et désigné un expert ;

- le rapport d'expertise du 12 décembre 2018 ;

- l'ordonnance de taxation n° 1802960 du 15 janvier 2019 par laquelle le président du tribunal a taxé et liquidé les frais et honoraires d'expertise ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- l'ordonnance n° 2004-559 du 17 juin 2004 ;

- le décret n° 2011-917 du 1er août 2011 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Thomas, première conseillère,

- les conclusions de M. Marowski, rapporteur public,

- les observations de Me Drouet, substituant Me Jobelot, avocat de la SCI Monfrou,

- les observations de Me Di Francesco, avocat de la société Eiffage Rail Express.

Considérant ce qui suit :

1.La SCI Monfrou est propriétaire d'un bâtiment d'habitation et de dépendances situés au lieudit " Les Epinays " et d'un bâtiment d'habitation et de dépendances situés au lieudit " Les Landes ", à Auvers-le-Hamon (Sarthe). Estimant subir des préjudices, tenant à des troubles de jouissance pour ses locataires et à une perte de valeur vénale de ses biens, du fait de l'implantation et de la mise en exploitation de la ligne à grande vitesse (LGV) Bretagne-Pays-de-Loire située à proximité de ses propriétés, elle demande au tribunal la condamnation de la société Eiffage Rail Express à lui verser la somme de 55 000 euros en réparation de ces préjudices.

Sur l'exception de la prescription quadriennale :

2. Aux termes de l'article 1er de la loi n° 68-1250 du 31 décembre 1968 relative à la prescription des créances sur l'Etat, les départements, les communes et les établissements publics : " Sont prescrites, au profit de l'Etat, des départements et des communes, sans préjudice des déchéances particulières édictées par la loi, et sous réserve des dispositions de la présente loi, toutes créances qui n'ont pas été payées dans un délai de quatre ans à partir du premier jour de l'année suivant celle au cours de laquelle les droits ont été acquis. Sont prescrites, dans le même délai et sous la même réserve, les créances sur les établissements publics dotés d'un comptable public. ".

3. La société Eiffage Rail Express, société privée, ne peut valablement opposer aux demandes de la requérante la prescription quadriennale des créances sur l'Etat, les départements, les communes et les établissements publics telle qu'elle résulte de la loi du 31 décembre 1968.

Sur la responsabilité de la société Eiffage Rail Express :

4. Aux termes de l'article 1er de l'ordonnance du 17 juin 2004 sur les contrats de partenariat, applicable au litige : " I. - Le contrat de partenariat est un contrat administratif par lequel l'Etat ou un établissement public de l'Etat confie à un tiers, pour une période déterminée en fonction de la durée d'amortissement des investissements ou des modalités de financement retenues, une mission globale ayant pour objet la construction ou la transformation, l'entretien, la maintenance, l'exploitation ou la gestion d'ouvrages, d'équipements ou de biens immatériels nécessaires au service public, ainsi que tout ou partie de leur financement à l'exception de toute participation au capital. / Il peut également avoir pour objet tout ou partie de la conception de ces ouvrages, équipements ou biens immatériels ainsi que des prestations de services concourant à l'exercice, par la personne publique, de la mission de service public dont elle est chargée. / II. - Le cocontractant de la personne publique assure la maîtrise d'ouvrage des travaux à réaliser. Après décision de l'Etat, il peut être chargé d'acquérir les biens nécessaires à la réalisation de l'opération, y compris, le cas échéant, par voie d'expropriation. () La rémunération du cocontractant fait l'objet d'un paiement par la personne publique pendant toute la durée du contrat. Elle est liée à des objectifs de performance assignés au cocontractant. () ". Aux termes de l'article 11 de cette ordonnance : " Un contrat de partenariat comporte nécessairement des clauses relatives : / a) A sa durée ; / b) Aux conditions dans lesquelles est établi le partage des risques entre la personne publique et son cocontractant ; / c) Aux objectifs de performance assignés au cocontractant, () / d) A la rémunération du cocontractant, () ".

5. Il résulte des dispositions citées au point précédent qu'un contrat de partenariat conclu sur le fondement des dispositions de l'ordonnance du 17 juin 2004, d'une part, a pour effet de confier la maîtrise d'ouvrage des travaux à réaliser au titulaire de ce contrat, d'autre part, détermine le partage des risques liés à cette opération entre ce titulaire et la personne publique.

6. D'une part, par un contrat de partenariat approuvé par décret du 1er août 2011, l'établissement public industriel et commercial Réseau ferré de France, aux droits duquel est venue la société SNCF Réseau, et conclu pour une durée de 25 ans, a confié à la société Eiffage Rail Express la conception, la construction, le fonctionnement, l'entretien, la maintenance, le renouvellement et le financement de la ligne ferroviaire à grande vitesse Bretagne-Pays de la Loire entre Connerré et Cesson-Sévigné et des raccordements au réseau existant, ainsi que cela est précisé à l'article 2.1 du contrat. L'article 5.1 de ce contrat, qui porte sur le champ des obligations contractuelles générales de la société Eiffage Rail Express au titre de la réalisation de la ligne ferroviaire, prévoit qu'" en qualité de maître d'ouvrage de la Ligne, le titulaire réalise l'ensemble des opérations nécessaires à la réalisation de la Ligne, et notamment les acquisitions foncières, les études de conception et l'exécution des travaux dans les conditions prévues au Contrat et dans le respect de la réglementation et des Règles de l'art ".

7. D'autre part, ce contrat de partenariat, conclu en avril 2011, prévoit en son article 36 relatif aux responsabilités que " le titulaire [la société Eiffage Rail Express] est responsable des dommages causés aux tiers, ainsi que des frais et indemnités qui en résultent, survenus à l'occasion de l'exécution, par le titulaire ou sous sa responsabilité, des obligations mises à sa charge au titre du contrat, à l'exclusion des dommages liés aux activités de gestion du trafic et des circulations imputables à RFF [Réseau Ferré de France]. () / () / Le titulaire supporte seul les conséquences pécuniaires de ces dommages. Il ne peut exercer d'action contre RFF à raison de ces dommages et garantit RFF contre toute action ou réclamation des tiers et toute condamnation susceptible d'être prononcée à son encore pour de tels dommages ou préjudices ".

8. La société requérante sollicite l'indemnisation de la perte de valeur vénale de ses propriétés et la réparation de troubles de jouissance pour ses locataires, à raison tant de la présence de la LGV Bretagne-Pays de la Loire située à proximité immédiate de sa propriété que de son fonctionnement, du fait notamment des nuisances sonores liées au passage des trains. Un tel dommage causé à un tiers, qui revêt un caractère permanent dès lors qu'il est inhérent à l'existence et au fonctionnement mêmes de l'ouvrage public, est survenu dans le cadre de l'exécution par la société Eiffage Rail Express de la mission globale qui lui a été confiée par l'article 2.1 du contrat de partenariat, et donc à l'occasion de " l'exécution des obligations mises à sa charge au titre du contrat ". Il ne saurait s'analyser en un dommage lié " aux activités de gestion du trafic et des circulations ". Dès lors, en application des stipulations de l'article 36.1 du contrat de partenariat la responsabilité des préjudices invoqués par les requérants du fait de la présence et du fonctionnement de l'ouvrage public que constitue la LGV Bretagne-Pays de la Loire ne peut être recherchée qu'auprès de la société Eiffage Rail Express sans que cette société puisse utilement invoquer la circonstance que le tracé de la ligne a été décidé avant la signature du contrat et lui a été imposé. Par suite, la requérante est fondée à rechercher la responsabilité de la société Eiffage Rail Express au titre des dommages permanents inhérents à la présence et au fonctionnement de l'ouvrage public.

Sur les dommages dont la requérante demande réparation :

9. Le préjudice résultant de la perte de valeur vénale du bien appartenant à la société requérante à raison de l'existence et du fonctionnement de la LGV Bretagne-Pays de la Loire ne peut faire l'objet d'une indemnisation par le maître de l'ouvrage au titre de la responsabilité sans faute que si, excédant les sujétions susceptibles d'être normalement imposées, dans l'intérêt général, aux riverains des ouvrages publics, il revêt un caractère grave et spécial. En particulier, si les mesures acoustiques sont conformes à l'arrêté du 8 novembre 1999, cette circonstance ne saurait suffire à l'existence d'un cas de préjudice grave et spécial, lorsque la gravité des nuisances subies par les requérants de la ligne à grande vitesse excède la gêne que peuvent normalement être appelés à subir, dans l'intérêt général, les riverains d'un tel ouvrage.

10. Les propriétés de la société requérante sont composées d'une part, au lieudit Les Landes, d'une maison d'habitation tenant à un ancien corps de ferme d'architecture traditionnelle, d'une grange et de dépendances et terrains agricoles et, d'autre part, au lieudit Les Epinays, d'un grand corps de bâtiment comprenant un logement, un garage et diverses dépendances et terrains à usage agricole, les habitations étant situées respectivement à environ 400 mètres et à environ 100 mètres de la ligne à grande vitesse.

11. S'agissant des nuisances sonores, il résulte de l'instruction notamment du rapport d'expertise de l'expert désigné par ordonnance du tribunal administratif de Nantes du 25 mai 2018 que l'intensité sonore moyenne, d'environ 57 dB(A) la journée et 52 dB(A) la nuit, conforme aux seuils réglementaires, présente un caractère " supportable " pour les occupants à l'intérieur de ces lieux d'habitation. Il résulte également de l'instruction, notamment de la cartographie de la valeur des pics de bruits, annexée au rapport du conseil général de l'environnement et du développement durable et qu'il convient de prendre en compte pour une appréciation globale des nuisances subies, que si la valeur maximale des pics de bruit lors du passage des trains est comprise entre 65 et 70 dB(A) sur la propriété située au lieudit Les Landes, cette valeur atteint toutefois 80 dB(A) lors du passage des trains sur la propriété située aux Epinays, à environ 100 mètre de la ligne, où a été mesuré le passage de 55 à 85 trains jour et nuit.

12. Compte tenu de l'ensemble de ces éléments, notamment de l'intensité sonore moyenne et des pics de bruit subis lors du passage des trains, permettant une appréciation globale des nuisances sonores résultant de l'exploitation de la ligne à grande vitesse, eu égard à la proximité de l'implantation des voies à environ 100 mètres de la propriété appartenant à la requérante située au lieudit Les Epinays, la création et de l'exploitation de la ligne à grande vitesse ont entraîné une dégradation majeure de l'environnement de cette propriété auparavant dans un environnement rural, et par suite une diminution de la valeur vénale de celle-ci, dont il sera fait une équitable appréciation, compte tenu de sa localisation, de ses caractéristiques permettant l'estimation de sa valeur, de l'estimation des nuisances sonores subies par les occupants, comme de l'estimation proposée par l'expert désigné par le tribunal, en l'évaluant à la somme de 30 000 euros.

13. En revanche, s'agissant de la propriété de la requérante située au lieudit Les Landes, séparée par une distance significative de la ligne, et eu égard au rapport d'expertise du 12 décembre 2018, la société requérante ne justifie pas d'une perte de valeur vénale de ses biens immobiliers, d'une ampleur telle qu'elle présenterait un caractère de gravité excédant celui que peuvent normalement être appelés à subir, dans l'intérêt général, les riverains d'un tel ouvrage, quand bien même les passages de trains restent audibles depuis cette propriété.

14. Enfin, si la société requérante se prévaut d'un préjudice de jouissance des occupants des immeubles lui appartenant, elle n'est pas fondée à être indemnisée de ce chef de préjudice qui ne présente pas un caractère personnel.

15. Il résulte de ce qui précède que les préjudices subis par la société requérante, inhérents à l'existence et au fonctionnement de la LGV Bretagne Pays de la Loire s'élèvent à la somme totale de 30 000 euros, correspondant à la perte de vénale de sa propriété située au lieudit Les Epinays. Ce dommage revêt, compte tenu notamment de la configuration des lieux, un caractère spécial, et dans les circonstances de l'espèce, notamment en ce que les nuisances subies ont aggravé significativement celles que pouvaient générer l'environnement existant avant l'implantation et la mise en fonctionnement de la ligne à grande vitesse, présente un caractère grave. La requérante est ainsi fondée à demander la condamnation de la société Eiffage Rail Express à lui verser la somme de 30 000 euros.

16. Il résulte de tout ce qui précède qu'il y a lieu de condamner la société Eiffage Rail Express à verser à la SCI Monfrou une somme de 30 000 euros en réparation des préjudices imputables à l'existence et au fonctionnement de la LGV Bretagne-Pays de la Loire.

Sur les frais d'expertise :

17. Aux termes de l'article R. 761-1 du code de justice administrative : " Les dépens comprennent les frais d'expertise, d'enquête et de toute autre mesure d'instruction dont les frais ne sont pas à la charge de l'Etat. Sous réserve de dispositions particulières, ils sont mis à la charge de toute partie perdante sauf si les circonstances particulières de l'affaire justifient qu'ils soient mis à la charge d'une autre partie ou partagés entre les parties ".

18. Il y a lieu, en application des dispositions précitées, de mettre à la charge définitive de la société Eiffage Rail Express, partie perdante dans la présente instance, la somme de 11 219,30 euros au titre des frais et honoraires de l'expertise tels que taxés et liquidés par l'ordonnance du président du tribunal du 15 janvier 2019.

Sur les frais liés au litige :

19. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ne permettent pas d'en faire bénéficier la partie tenue aux dépens. Par suite, les conclusions présentées sur ce fondement par la société Eiffage Rail Express ne peuvent être accueillies. Dans les circonstances de l'espèce il y a lieu de mettre à la charge de la société Eiffage Rail Express le versement d'une somme de 1 500 euros à verser à la société requérante à ce même titre.

D E C I D E :

Article 1er : La société Eiffage Rail Express est condamnée à verser à la SCI Monfrou la somme de 30 000 euros.

Article 2 : Les frais d'expertise, liquidés et taxés à la somme de 11 219,30 euros sont mis à la charge définitive de la société Eiffage Rail Express.

Article 3 : La société Eiffage Rail Express versera la somme de 1 500 euros à la SCI Monfrou au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à la société civile immobilière Monfrou et à la société Eiffage Rail Express.

Délibéré après l'audience du 19 novembre 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Douet, présidente,

Mme Thomas, première conseillère,

M. Brémond, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 17 décembre 2024.

La rapporteure,

S. THOMAS

La présidente,

H. DOUETLa greffière,

L. LÉCUYER

La République mande et ordonne

la ministre de la transition écologique, de l'énergie, du climat et de la prévention des risques en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce

requis en ce qui concerne les voies de droit commun

contre les parties privées, de pourvoir

à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

No 2309837

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