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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2500491

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2500491

vendredi 7 février 2025

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2500491
TypeDécision
RecoursAutorisation
Avocat requérantBENVENISTE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 13 janvier 2025, M. A B, représenté par Me Guilbaud, demande au juge des référés :

1°) d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de l'exécution de la décision du 19 novembre 2024 par laquelle la commission de recours contre la décision de refus de visa d'entrée en France a rejeté son recours préalable obligatoire formé contre la décision de l'autorité consulaire française à Téhéran (Iran) refusant de lui délivrer un visa de long séjour afin de pouvoir solliciter l'asile sur le territoire français ;

2°) d'enjoindre au ministre d'Etat, ministre de l'intérieur de procéder à un nouvel examen de leur situation dans un délai de sept jours à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir, sous astreinte de 200 euros par jour de retard ;

3°) en cas d'admission à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 000 euros HT à verser à Me Guilbaud sur le fondement des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, à charge pour ce conseil de renoncer au bénéfice de l'aide juridictionnelle ou, en cas de refus d'admission à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 000 euros HT sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la condition d'urgence est satisfaite dès lors que :

- réfugié en Iran, son visa a expiré et il ne peut en obtenir un nouveau et il est désormais en situation irrégulière et risque d'être renvoyé en Afghanistan où il encourt des risques pour sa sécurité ;

- il existe un doute sérieux quant à la légalité de la décision contestée dès lors qu'elle :

- est entachée irrégularité et d'une erreur de droit en ce qu'une demande de visa présentée afin d'obtenir une protection doit être appréhendée comme toute autre demande de visa, entre dans le champ de compétence de la commission de recours et peut faire l'objet d'un contrôle par je juge ;

- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation dès lors que, d'une part, il encourt en Afghanistan des risques d'atteintes graves à sa liberté et à sa sécurité eu égard à la profession de journaliste qu'il a exercée au sein d'une chaîne de télévision parlementaire, étant précisé qu'il a déjà été emprisonné et torturé par les talibans, d'autre part, il pourra être accueilli en France par un journaliste.

Par une intervention, enregistrée le 23 janvier 2025, le Syndicat national des journalistes (SNJ) et le Syndicat des avocats de France (SAF), représentés par Me Benveniste, demandent au tribunal :

1°) d'admettre leur intervention volontaire ;

2°) de faire droit aux conclusions de la requête de M. B ;

Ils soutiennent que :

- leurs interventions sont recevables ;

- la condition d'urgence est caractérisée ;

- la condition tenant à l'existence d'un doute sérieux quant à la légalité de la décision contestée est remplie.

Par un mémoire en défense, enregistré le 26 janvier 2025, le ministre d'Etat, ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- la condition d'urgence n'est pas remplie dès lors que le requérant ne démontre pas être exposé à un risque imminent d'expulsion vers l'Afghanistan, étant en situation irrégulière en Iran depuis 1 an et demi sans toutefois avoir fait l'objet d'une tentative d'expulsion, qu'il n'a pas saisi la juridiction d'un référé dès la décision consulaire, puis dès la décision de la commission de recours ;

- aucun des moyens soulevés par M. B n'est propre à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée dès lors que :

- la décision contestée peut être fondée, par voie de substitution de motif, sur celui tiré de ce que, vivant depuis deux ans en Iran, il n'établit pas qu'il y serait exposé à des risques, ni qu'il serait exposé à un risque de refoulement en Afghanistan, ni encore qu'il y serait exposé dans son pays d'origine à des risques en raison de son activité professionnelle ;

- la décision est donc désormais suffisamment motivée ;

- l'octroi d'un visa humanitaire permettant à une personne de demander l'asile constitue une faveur, et non un droit ;

- par les pièces qu'il produit, qui ne sont pas cohérentes avec le parcours qu'il fait valoir, le requérant, qui vit en Iran depuis deux ans sans avoir fait l'objet d'une tentative d'expulsion, n'établit pas les risques auxquels il dit être exposé en cas de retour en Afghanistan.

Vu :

- la note en délibéré enregistrée le 31 janvier 2025, présentée par le ministre d'Etat, ministre de l'intérieur ;

- les autres pièces du dossier ;

- la requête enregistrée le 13 janvier 2025 sous le n° 2500707 par laquelle M. B demande l'annulation de la décision attaquée.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 28 janvier à 10 heures 30 :

- le rapport de M. Hervouet, juge des référés ;

- les observations de Me Guilbaud, avocate de M. B, qui conclut aux mêmes fins que la requête, par les mêmes moyens et arguments, et précise en outre que :

- le refus d'accorder un visa d'entrée sur le territoire français en vue d'y demander l'asile n'est pas un acte de gouvernement, un tel visa n'étant pas une faveur et étant soumis au contrôle du juge administratif ;

- la commission de recours n'a pas motivé sa décision implicite en dépit d'une demande de communication de ses motifs, faisant ainsi obstacle à ce que le ministre puisse demander une substitution de motif ;

- les pièces produites à l'instance établissent que tous les journalistes afghans résidant en Afghanistan ou pouvant y être renvoyés sont fondés à craindre pour leur sécurité ; leurs familles sont également persécutées ;

- les femmes afghanes, qui appartiennent à un groupe social faisant l'objet d'actes de persécution, sont toutes en situation de bénéficier de l'asile en France ;

- les membres de la communauté hazara, qui sont considérés par les talibans comme des infidèles, risquent un véritable génocide ;

- la procédure mise en œuvre dans les consulats est opaque, les comptes-rendus des entretiens avec les demandeurs de visa ne leur étant pas communiqués en méconnaissance de la jurisprudence du Conseil d'Etat ;

- les déclarations du Président de la République en faveur des journalistes afghans engagent la France juridiquement et moralement ;

- la délivrance de passeports par les autorités talibanes ne résulte pas nécessairement d'une proximité avec ceux-ci, mais de ce que cette délivrance implique une recette pour l'Etat ;

- la sortie d'Afghanistan par un poste frontière nécessite un passeport ;

- l'urgence est établie, s'agissant des 1,7 millions d'afghans présents au Pakistan, par la politique menée par ce pays, qui a décidé d'expulser la totalité d'entre eux, qui sont la cible des autorités, 800 000 ayant déjà été expulsés depuis octobre 2023 ;

- l'urgence est établie, s'agissant des 4 millions d'afghans présents en Iran, par la décision d'en expulser 2 millions au plus tard au mois de mars 2025 ; le coût les visas en très élevé en Iran ;

- M. B, qui est journaliste depuis 2016, a exercé jusqu'en 2018 pour une organisation non gouvernementale, puis de 2018 à 2021 pour une chaîne de télévision parlementaire ; membre d'une organisation de journalistes afghans dont le président a été tué, il a lui-même été emprisonné durant 3 mois ;

- son visa est expiré depuis le mois de décembre 2024, et il est désormais en situation irrégulière ;

- la commission de recours, qui s'est à tort déclarée incompétente, ne peut régulariser sa décision ;

- les observations du représentant du ministre d'Etat, ministre de l'intérieur, qui conclut aux mêmes fins que par son mémoire en défense, par les mêmes moyens, et précise que :

- M. B a effectivement été en situation régulière en Iran jusqu'en décembre 2024 ;

- l'incarcération dont il fait état n'est pas crédible, son visa prenant effet durant la période concernée.

- les observations de Me Benveniste, avocate du SAF et du SNJ, qui conclut aux mêmes fins que par son intervention, par les mêmes moyens, et précise que :

- si la preuve du risque d'expulsion vers l'Afghanistan des afghans demeurant en Iran ou au Pakistan est impossible à apporter, les témoignages recueillis auprès de personnes ayant été effectivement expulsées en démontre la réalité ;

- si certains journalistes sont parvenus à faire des allers-retours en Afghanistan depuis l'Iran ou le Pakistan, cette circonstance n'est pas de nature à réduire les risques d'expulsion ;

- la proportion de demandes de visas par des journalistes afghans couronnées de succès est désormais très inférieure à ce qu'elle était avant l'été 2024 ;

- les journalistes afghans réfugiés en France continuent d'exercer leur profession dans l'intérêt de l'information sur la vie quotidienne en Afghanistan ;

- la responsabilité de la France dans l'accueil des personnes persécutées est à la fois juridique et morale.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B, ressortissant afghan né le 8 août 1993, demande au juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, d'ordonner la suspension de l'exécution de la décision du 19 novembre 2024 par laquelle la commission de recours contre les refus de visa d'entrée en France a rejeté son recours préalable obligatoire formé contre la décision de l'autorité consulaire française à Téhéran (Iran) refusant de lui délivrer un visa de long séjour afin de pouvoir solliciter l'asile sur le territoire français.

Sur l'intervention volontaire :

2. Le Syndicat national des journalistes (SNJ) et le Syndicat des avocats de France (SAF) justifient suffisamment, par leurs objets statutaires, de leur intérêt à intervenir au soutien de la demande de M. B. Il y a donc lieu d'admettre leur intervention.

Sur les conditions à fin de suspension :

3. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. () ".

4. Pour justifier l'urgence d'une suspension de l'exécution de la décision contestée, M. B invoque la précarité de sa situation en Iran où il est désormais en situation irrégulière, et le risque qu'il soit expulsé vers l'Afghanistan où il serait en danger, compte tenu de la profession de journaliste qu'il y a exercée. Toutefois, par les pièces produites à l'instance, dont certaines ne sont pas cohérentes avec le parcours dont il fait état, il ne démontre pas l'immédiateté des menaces dont il fait état, en particulier le risque d'expulsion vers l'Afghanistan et de persécutions en cas de retour dans ce pays, où au demeurant il s'est librement rendu à plusieurs reprises, justifiant que le juge des référés prononce à bref délai une mesure provisoire. Dès lors, la condition d'urgence au sens et pour l'application de l'article L. 521-1 du code de justice administrative ne peut être regardée comme remplie. Il y a donc lieu de rejeter les conclusions à fin de suspension présentées par M. B, ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction sous astreinte et celles présentées au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

O R D O N N E :

Article 1er : L'intervention présentée par le Syndicat national des journalistes (SNJ) et le Syndicat des avocats de France (SAF) est admise.

Article 2 : La requête de M. B est rejetée.

Article 3 : La présente ordonnance sera notifiée à M. A B, au ministre d'Etat, ministre de l'intérieur et à Me Guilbaud.

Fait à Nantes, le 7 février 2025.

Le président du tribunal,

juge des référés,

C. HERVOUETLa greffière,

M.-C. MINARD

La République mande et ordonne au ministre d'Etat, ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière

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