jeudi 17 novembre 2022
| Juridiction | Tribunal Administratif d'Orléans |
| Section | Tribunal Administratif d'Orléans |
| N° Dossier | TA45-2201866 |
| Type | Décision |
| Avocat requérant | OUDIN |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés les 31 mai et 16 septembre 2022, Mme E B, représentée par Me Pascal Oudin, demande au juge des référés, sur le fondement de l'article R. 532-1 du code de justice administrative, de prescrire une expertise médicale en vue de déterminer si elle a bénéficié d'une prise en charge et de soins attentifs par les services du centre hospitalier de Nogent-le-Rotrou (Eure-et-Loir) lors de ses consultations et des examens effectuées au service des urgences les 22 et 24 janvier 2019, de donner tous éléments permettant d'apprécier ses préjudices, de dire que l'expert se fera remettre tous documents relatifs à l'état de santé de Mme B, qu'il sollicitera d'office l'avis d'un expert en médecine vasculaire, et produira un pré-rapport assorti d'un délai suffisant permettant aux parties d'exposer leurs observations en réponse.
Elle soutient que :
- le 22 janvier 2019, elle s'est présentée aux urgences du centre hospitalier de Nogent-le-Rotrou pour d'intenses douleurs au niveau du pied droit. Après examen radiologique et clinique révélant une phlébite du membre inférieur droit et la présence d'une petite épine calcanéenne, elle est alors renvoyée à domicile ;
- le 24 janvier 2019, souffrant de douleurs aggravées, elle est admise de nouveau aux urgences du centre hospitalier de Nogent-le-Rotrou qui diagnostique une ischémie aigüe du membre inférieur droit et conclut au transfert vers le service de chirurgie vasculaire de la clinique du Pré au Mans ;
- le 25 janvier 2019, elle bénéficie d'une embolectomie de l'artère poplitée, de l'artère tibiale postérieure ainsi que d'une tentative de fibrinolyse locale ;
- le 28 janvier 2019, après l'échec de la revascularisation chirurgicale par fibrinolyse, il est procédé à l'amputation transfémorale gauche ;
- la démarche amiable d'indemnisation de son préjudice à l'égard du centre hospitalier de Nogent-le-Rotrou n'aboutissant pas, Mme B a introduit un recours de plein contentieux et sollicite la présente mesure d'expertise ;
Par deux mémoires en défense, enregistrés les 7 juin et 18 août 2022, la Commission régionale de conciliation et d'indemnisation sollicite sa mise hors de cause au motif que la requérante ne l'a saisi d'aucune démarche ni réclamation relative à la réparation de son préjudice.
Par un mémoire en défense, enregistré le 19 juillet 2022, le centre hospitalier de Nogent-le-Rotrou, représenté par Me Vincent Boizard, ne s'oppose pas à la demande d'expertise mais formule toutes protestations et réserves quant à sa responsabilité, demande que l'expert désigné soit spécialiste en chirurgie vasculaire et qu'il produise un pré-rapport assorti d'un délai suffisant pour y répondre, il sollicite la mise en cause de la clinique Du Pré et du docteur F A, dans la mesure où ces professionnels de santé sont également intervenus dans la prise en charge de Mme B, et enfin, il demande qu'il soit statué sur les dépens.
Par un mémoire en défense, enregistré le 9 août 2022, le docteur A, représenté par la SELARL Dérec, ne s'oppose pas à la demande d'expertise mais formule toutes protestations et réserves quant à sa responsabilité, demande que la mission de l'expert soit complétée, qu'il se fasse communiquer contradictoirement le relevé détaillé des frais de santé exposés par l'organisme de sécurité sociale avant de procéder aux opérations d'expertise et qu'il établisse un pré-rapport ou une note de synthèse avant le dépôt de son rapport en laissant un délai suffisant aux parties pour produire leurs observations éventuelles.
La requête a été communiqué à la Caisse primaire d'assurance maladie de Loir-et-Cher - pôle RCT - et à la clinique Du Pré qui n'ont pas produit de mémoires.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de la santé publique ;
- le code de justice administrative.
Considérant ce qui suit :
Sur la demande d'expertise :
1. Aux termes du premier alinéa de l'article R. 532-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés peut, sur simple requête et même en l'absence de décision administrative préalable, prescrire toute mesure utile d'expertise ou d'instruction. ". La prescription d'une mesure d'expertise en application de ces dispositions est subordonnée à son utilité pour le règlement d'un litige principal qui doit être appréciée en tenant compte, notamment, de l'existence d'une perspective contentieuse recevable, des possibilités ouvertes au demandeur pour arriver au même résultat par d'autres moyens et de l'intérêt de la mesure pour le contentieux né ou à venir en prenant en compte, à cet effet, les expertises judiciaire ou amiable qui ont pu être prescrites ou réalisées au titre du même litige et au regard des motifs de droit et de fait qui justifient, selon la demande, la mesure sollicitée.
2. Il résulte de l'instruction que le litige susceptible d'opposer la requérante au centre hospitalier de Nogent-le-Rotrou relève de la compétence de la juridiction administrative. Le centre hospitalier de Nogent-le-Rotrou ne s'oppose pas à la mesure d'expertise sollicitée par la requérante. La mesure d'expertise présente un caractère d'utilité et entre dans le champ d'application des dispositions précitées de l'article R. 532-1 du code de justice administrative. Il y a lieu, dès lors, d'y faire droit, de désigner un seul expert et de fixer la mission de l'expert comme il est précisé à l'article 2 de la présente ordonnance.
Sur la demande du centre hospitalier de Nogent-le-Rotrou de mise en cause de la clinique Du Pré et du Docteur A :
3. Peuvent être appelées à une expertise ordonnée sur le fondement des dispositions citées au point 1, non seulement les personnes dont la responsabilité est susceptible d'être engagée par l'action qui motive la demande d'expertise, mais aussi toute personne dont la présence est de nature à éclairer les travaux de l'expert. Il résulte des pièces du dossier que le docteur A, exerçant au sein du service de chirurgie vasculaire de la clinique privée Du Pré, n'entend pas s'opposer à la demande d'expertise. En raison de son intervention dans le parcours de soins de Mme B et de la connaissance de son état de santé, sa présence aux opérations d'expertise est de nature à éclairer les travaux de l'expert même si sa responsabilité ne peut être recherchée devant ce tribunal. De la même manière, la clinique Du Pré, qui n'a pas produit de mémoire, n'entend pas davantage s'opposer à sa mise en cause. Par suite, il y a lieu de faire droit aux conclusions du centre hospitalier de Nogent-le-Rotrou et de rendre commune et opposable cette expertise au docteur A et à la clinique Du Pré.
Sur la demande de mise hors de cause de la Commission régionale de conciliation et d'indemnisation :
4. Au soutien de sa demande, la Commission régionale de conciliation et d'indemnisation fait valoir sans être contredite que Mme B n'a présenté devant elle aucune demande d'indemnisation de son préjudice et que, par conséquent, elle ne saurait être appelée à l'instance. Par suite, il y a lieu de la mettre hors de cause.
Sur les conclusions des centres hospitaliers de Nogent-le-Rotrou et du docteur A tendant à leur donner acte de leurs protestations et réserves :
5. Le centre hospitalier de Nogent-le-Rotrou et le docteur A demandent de leur donner acte de leurs protestations et réserves sur leurs mises en cause et leurs responsabilités. Il n'appartient pas au juge des référés, saisi sur le fondement des dispositions de l'article R. 532-1 du code de justice administrative, de donner acte de telles protestations et réserves.
Sur les demandes du centre hospitalier de Nogent-le-Rotrou et du docteur A tendant à ce que l'expert se fasse communiquer le relevé des débours des organismes de sécurité sociale, ou à ce que l'expert établisse un pré-rapport avant le dépôt de son rapport :
6. Aucune disposition du code de justice administrative, ni aucun principe général du droit ne fait obligation à l'expert, d'une part, de se faire communiquer certaines pièces avant de procéder aux opérations d'expertise et, d'autre part, d'établir un pré-rapport ou une note de synthèse. L'expert, dans la conduite des opérations de l'expertise qui lui est confiée et dont il définit librement les modalités pratiques, de concert avec les parties, ne saurait se voir soumis à d'autres obligations que celles issues du principe du contradictoire. Il appartient à l'expert d'apprécier s'il y a lieu de se faire communiquer certains documents ou certaines pièces détenues par les parties. De même, l'établissement d'un pré-rapport ou d'une note de synthèse adressé aux parties en vue de recueillir leurs éventuelles observations ne constitue qu'une modalité opérationnelle de l'expertise dont il appartient à l'expert d'apprécier la nécessité d'y recourir.
Il suit de là que les conclusions susvisées ne peuvent qu'être rejetées.
Sur les dépens :
7. Dans le cas d'une expertise ordonnée en référé, il appartient au seul président du tribunal de désigner, par ordonnance, la partie qui assumera la charge des frais et honoraires en application du premier alinéa de l'article R. 621-3 du code de justice administrative. Il n'appartient au juge des référés ni de déterminer la charge des dépens de la mesure d'instruction qu'il ordonne ni de la réserver pour le futur.
O R D O N N E :
Article 1er : La Commission régionale de conciliation et d'indemnisation est mise hors de cause.
Article 2 : Le professeur D C, chirurgien vasculaire, domicilié CHU Pitié Salpétrière, service chirurgie vasculaire, 47-83 Boulevard de l'Hôpital à Paris (75013) est désigné en qualité d'expert avec pour mission de :
1°) se faire communiquer tous documents relatifs à l'état de santé de Mme B et, notamment, tous documents relatifs au suivi médical, aux actes de soins et aux diagnostics pratiqués sur elle par les services du centre hospitalier de Nogent-le-Rotrou lors de sa prise en charge des 22 et 24 janvier 2019 ; convoquer et entendre les parties et tous sachants ; procéder à l'examen sur pièces du dossier médical de Mme B ainsi qu'éventuellement à son examen clinique ;
2°) décrire l'état de santé de Mme B et les conditions dans lesquelles elle a été prise en charge et soignée par les services du centre hospitalier de Nogent-le-Rotrou ; décrire l'état pathologique de l'intéressée ayant conduit aux soins, aux interventions et aux traitements pratiqués ;
3°) donner son avis sur le point de savoir si les diagnostics établis et les traitements, interventions et soins prodigués et leur suivi ont été consciencieux, attentifs, diligents et conformes aux données acquises de la science, et s'ils étaient adaptés à l'état de Mme B et aux symptômes qu'elle présentait ; donner notamment son avis sur la pertinence des diagnostics des équipes médicales du centre hospitalier de Nogent-le-Rotrou et l'utilité, le cas échéant, des gestes opératoires pratiqués ;
4°) réunir, de manière générale, tous les éléments devant permettre de déterminer si des fautes médicales, des fautes de soins ou des fautes dans l'organisation des services du centre hospitalier de Nogent-le-Rotrou ont été commises ; rechercher si les diligences nécessaires pour l'établissement d'un diagnostic exact ont été mises en œuvre ; rechercher si les interventions et actes médicaux pratiqués ont été exécutés conformément aux règles de l'art ; déterminer si Mme B a été victime d'un accident médical, d'un aléa thérapeutique ou d'une infection nosocomiale ;
5°) donner son avis sur le point de savoir si le dommage corporel constaté a un rapport avec l'état de Mme B, ou l'évolution prévisible de cet état ; le cas échéant, déterminer la part du préjudice présentant un lien de causalité direct, certain et exclusif avec un manquement reproché au centre hospitalier de Nogent-le-Rotrou, en excluant la part des séquelles à mettre en relation avec la pathologie initiale, son évolution ou toute autre cause extérieure ; en cas de causes multiples, d'indiquer la part imputable (pourcentage) à chacune des causes ;
6°) donner son avis sur le point de savoir si le ou les manquements du centre hospitalier de Nogent-le-Rotrou éventuellement constatés ont fait perdre à Mme B une chance sérieuse de guérison des lésions dont elle est atteinte ; donner son avis sur l'ampleur (pourcentage) de la chance perdue par Mme B de voir son état de santé s'améliorer ou d'éviter de le voir se dégrader en raison de ces manquements ; en cas de manquements multiples, indiquer la part imputable à chacun de ces manquements ;
7°) dire si le dossier médical et les informations recueillies permettent de savoir si Mme B a été informée de la nature des opérations qu'elle allait subir, et des conséquences normalement prévisibles de ces interventions et si elle a été mise à même de formuler un consentement éclairé ; dans la négative, préciser si Mme B a subi une perte de chance de se soustraire au risque en refusant l'opération si elle en avait connu tous les dangers (pourcentage) ;
8°) dire si l'état de Mme B a entraîné une incapacité permanente partielle résultant de troubles physiologiques ou psychologiques et en préciser les dates de début et de fin, ainsi que le ou les taux ;
9°) indiquer à quelle date l'état de Mme B peut être considéré comme consolidé ; préciser s'il subsiste une incapacité permanente partielle et, dans l'affirmative, en fixer le taux, en distinguant la part imputable au manquement éventuellement constaté de celle ayant pour origine toute autre cause ou pathologie, eu égard notamment aux antécédents médicaux de l'intéressée ; dans le cas où cet état ne serait pas encore consolidé, indiquer, si dès à présent, une incapacité permanente partielle est prévisible et en évaluer l'importance ;
10°) dire si l'état de Mme B est susceptible de modification en amélioration ou en aggravation ; dans l'affirmative, fournir toutes précisions utiles sur cette évolution, sur son degré de probabilité et dans le cas où un nouvel examen serait nécessaire, mentionner dans quel délai ;
11°) donner son avis sur l'existence éventuelle de préjudices annexes (souffrances endurées, préjudice esthétique, préjudice d'agrément spécifique, préjudice psychologique, préjudice sexuel) et le cas échéant, en évaluer l'importance, en distinguant la part imputable au manquement éventuellement constaté de celle ayant pour origine toute autre cause ou pathologie, eu égard, notamment aux antécédents médicaux de l'intéressée ;
12°) donner son avis sur la répercussion de l'incapacité médicalement constatée sur la vie personnelle de Mme B ;
13°) apporter, d'une manière générale, tous éléments qui seraient utiles à la solution du litige par la juridiction éventuellement saisie.
Article 3 : Les opérations d'expertise auront lieu contradictoirement entre
Mme B, la CPAM de Loir-et-Cher, le centre hospitalier de Nogent-le-Rotrou, la clinique Du Pré au Mans et le docteur A.
Article 4 : L'expert accomplira sa mission dans les conditions prévues aux articles R. 621-2 à R. 621-14 du code de justice administrative. Il ne pourra recourir à un sapiteur sans l'autorisation préalable du président du tribunal administratif.
Article 5 : Préalablement à toute opération, l'expert prêtera serment dans les formes prévues à l'article R. 621-3 du code de justice administrative.
Article 6 : L'expert avertira les parties conformément aux dispositions de l'article R. 621-7 du code de justice administrative.
Article 7 : L'expert déposera son rapport définitif au greffe en deux exemplaires avant le 31 mars 2022. Des copies seront notifiées par l'expert aux parties intéressées. Avec leur accord, cette notification pourra s'opérer sous forme électronique. L'expert justifiera auprès du tribunal de la date de réception de son rapport par les parties.
Article 8 : Les frais et honoraires de l'expertise seront mis à la charge de la ou des parties désignées dans l'ordonnance par laquelle le président du tribunal liquidera et taxera ces frais et honoraires.
Article 9 : Le surplus des demandes des parties est rejeté.
Article 10 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme B, à la CPAM de Loir-et-Cher, au centre hospitalier de Nogent-le-Rotrou, à la clinique Du Pré au Mans, au docteur A et à l'expert.
Fait à Orléans, le 17 novembre 2022.
Le juge des référés,
Guy QUILLEVERE
La République mande et ordonne au ministre des solidarités et de la santé en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
ABo