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AccueilJurisprudence administrativeN° TA45-2203482

Tribunal Administratif d'Orléans — Décision N° TA45-2203482

mardi 2 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif d'Orléans
SectionTribunal Administratif d'Orléans
N° DossierTA45-2203482
TypeDécision
Avocat requérantSCP GRANGE MARTIN RAMDENIE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et deux mémoires, enregistrés les 5 octobre 2022, 14 février et 12 mai 2023, Mme B A et son fils, M. C A, représentés par la SELARL Casadéi-Jung, demandent au juge des référés, sur le fondement de l'article R. 532-1 du code de justice administrative, de prescrire une expertise aux fins de décrire et constater les désordres liées aux inondations de la parcelle de terres agricoles cadastrée section YA n° 23, située au lieudit le Moulois, à Girolles (Loiret) dont Mme A est propriétaire et M. A titulaire du bail rural d'exploitation, d'en déterminer les causes et les travaux nécessaires aux réparations définitives, d'évaluer leur coût et de donner un avis sur l'ensemble des préjudices matériels et immatériels qu'ils subissent, et de condamner les société Arcour et Cofiroute à leur verser la somme de 3 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- à partir de l'année 2005, l'Etat a confié à la société Arcour la conception, la construction de l'autoroute A19 dont elle a confié l'exploitation à la société Cofiroute ;

- depuis la réalisation de travaux d'aménagement de l'autoroute en 2019, la parcelle cadastrée section YA n° 23 subit des inondations répétées empêchant alors le passage des engins de récolte et causant d'importantes pertes d'exploitation ;

- selon un rapport d'expertise amiable d'assurance, les dispositifs d'écoulement et d'absorbation des eaux pluviales drainées par la voie autoroutière seraient insuffisamment dimensionnés pour éviter le débordement de la fosse de diffusion sur leur parcelle ;

- à défaut d'accord avec les sociétés Arcour et Cofiroute, ils s'estiment fondés à former la présente requête aux fins de constater leurs préjudices et d'identifier les causes des désordres, dans la perspective d'un éventuel contentieux en recherche de responsabilité.

Par deux mémoires en défense, enregistrés les 10 novembre 2022 et 7 avril 2023, les sociétés Arcour et Cofiroute, représentées par la SCP Grange Martin Ramdenie, sollicitent, à titre principal, la mise hors de cause de la société Cofiroute, concluent au rejet de la requête, demandent la condamnation de Mme et M. A à leur verser la somme de 1 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, et à titre subsidiaire, sollicitent la conduite d'une médiation.

Elles soutiennent que :

- la société Cofiroute n'est pas concessionnaire de l'autoroute A19 et doit être mise hors de cause ;

- Mme A n'est pas exploitante de la parcelle et n'est donc pas concernée par les désordres cités ;

- compte tenu de l'indemnisation du sinistre, la subrogation de la société d'assurances Pacifica dans les droits de M. A le prive de toute qualité pour agir ;

- l'antériorité de l'ouvrage public autoroutier sur la propriété et l'exploitation de la parcelle en litige retire toute perspective indemnitaire au titre des dommages de travaux publics ;

- au surplus, le caractère ponctuel de l'inondation survenue en 2019/2020, la faible surface impactée au regard de l'ensemble de l'exploitation agricole des requérants, le défaut de lien de causalité entre le préjudice invoqué et l'ouvrage autoroutier prive le présent litige d'une perspective contentieuse viable ;

Vu les autres pièces du dossier.

Vu le code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

Sur la demande d'expertise :

1. Aux termes du premier alinéa de l'article R. 532-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés peut, sur simple requête et même en l'absence de décision administrative préalable, prescrire toute mesure utile d'expertise ou d'instruction. ". La prescription d'une mesure d'expertise en application de ces dispositions est subordonnée à son utilité pour le règlement d'un litige principal qui doit être appréciée en tenant compte, notamment, de l'existence d'une perspective contentieuse recevable, des possibilités ouvertes au demandeur pour arriver au même résultat par d'autres moyens et de l'intérêt de la mesure pour le contentieux né ou à venir en prenant en compte, à cet effet, les expertises judiciaire ou amiable qui ont pu être prescrites ou réalisées au titre du même litige et au regard des motifs de droit et de fait qui justifient, selon la demande, la mesure sollicitée.

2. Il résulte de l'instruction que, pour conclure au rejet de la demande d'expertise, la société Arcour fait valoir le défaut de qualité des requérants dans la mesure où Mme B A n'est pas exploitante de la parcelle en litige et ne subit donc pas de préjudice et M. C A est dépourvu de droit d'action par l'effet subrogatoire de son indemnisation par la société d'assurance Pacifica. Elle invoque également le défaut d'utilité de la procédure caractérisé par l'entrée en possession par Mme A de la parcelle YA n° 23 en cause le 5 novembre 2009, soit postérieurement à la déclaration d'utilité publique de l'ouvrage autoroutier en date du 21 août 1998. Elle allègue, en outre, l'absence de préjudice anormal dès lors que l'écoulement d'eaux pluviales sur la parcelle agricole ne s'est produit qu'une seule fois en 13 ans sur une surface représentant 2 % de l'exploitation et causant une perte mineure estimée à 5 485 euros. Enfin, les demandeurs ne démontrent aucun lien de causalité des aménagements de l'A10 avec le préjudice déclaré alors même que l'ouvrage autoroutier présente une transparence hydraulique préservant la topographie des lieux ainsi que l'écoulement naturel des eaux et que le rapport amiable d'assurance mentionne le défaut d'entretien ou de dimensionnement des ouvrages départementaux ou communaux situés en aval du terrain.

3. Il s'évince toutefois du dossier que le bail rural en date de 14 mai 2016 mentionne que Mme B A a reçu en 1997, par donation de ses parents, la propriété de la parcelle n° YA 23 et qu'en cette qualité, elle se trouve recevable à agir compte tenu de l'incidence des désordres sur la valeur du bien. Contrairement aux allégations des sociétés Arcour et Cofiroute, les requérants contestent avoir reçu une quelconque indemnisation d'assurance, de sorte qu'il n'est pas permis d'en déduire la qualité de subrogeant de M. C A qui ferait ainsi obstacle à son droit d'action. En tout état de cause, la propriété de la parcelle agricole se révèle être antérieure à la réalisation des travaux d'aménagement de l'autoroute effectués en 2019 et de la survenance des inondations l'année suivante. Enfin, si l'appréciation du caractère anormal du préjudice et d'une éventuelle responsabilité des parties en défense ne relève pas de l'analyse du juge des référés, qui est le juge de l'évidence et du provisosire, et fera l'objet, le cas échéant, d'un débat devant le juge du fond, la réalité de l'inondation et des pertes d'exploitation agricole subséquentes n'est néanmoins pas contestée. De plus, en l'absence d'éléments d'information permettant de déterminer avec une certitude suffisante la ou les causes des désordres et leur imputabilité, totale ou partielle, aux ouvrages autoroutiers ou à leur exploitation par les sociétés Arcour et Cofiroute, à un phénomène topographique naturel, ou à un éventuel défaut d'entretien d'ouvrages hydrauliques à la charge des collectivités locales, il reviendra alors à l'homme de l'art de faire la lumière sur les hypothèses en présence et l'expertise s'avère donc utile. Le litige au fond susceptible d'opposer les requérants aux parties défenderesses relève, au moins partiellement, de la compétence de la juridiction administrative dès lors qu'il est susceptible de concerner des dommages du fait d'un ouvrage public autoroutier ou de son exploitation. Par suite, la requête de Mme et M. A entre dans le champ d'application des dispositions précitées de l'article R. 532-1 du code de justice administrative et il y a lieu d'y faire droit en fixant la mission de l'expert comme il est précisé à l'article 1er de la présente ordonnance.

Sur la demande de mise hors de cause de la société Cofiroute :

4. Peuvent être appelées à une expertise ordonnée sur le fondement des dispositions citées au point 1, non seulement les personnes dont la responsabilité est susceptible d'être engagée par l'action qui motive la demande d'expertise, mais aussi toute personne dont la présence est de nature à éclairer les travaux de l'expert. Au soutien de sa mise hors de cause, la société Cofiroute indique qu'elle n'est pas concessionnaire de l'autoroute A 19. Néanmoins, en raison de son implication dans ce dossier en qualité d'exploitant de l'ouvrage, la présence de cette dernière aux opérations d'expertise présente un caractère d'utilité pouvant éclairer les travaux de l'expert et les investigations sur les causes du sinistre. Le cas échéant, il appartiendra à l'expert, s'il l'estime pertinent, de solliciter du juge des référés, en fournissant toute justification, la mise hors de cause des parties dont la participation ne serait pas ou plus nécessaire, en application des dispositions de l'article R. 532-3 du code de justice administrative. Il suit de là qu'il y a lieu de faire droit aux conclusions des parties aux fins de mise en cause de la société Cofiroute.

Sur l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

5. Aux termes de l'article L. 761-1 du code de justice administrative : " Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens ou, à défaut, la partie perdante, à payer à l'autre partie la somme qu'il détermine, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation ".

6. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire droit aux conclusions présentées par Mme et M. A, la société Arcour et la société Cofiroute sur le fondement de ces dispositions.

O R D O N N E :

Article 1er : M. D E, ingénieur spécialisé en réseau de drainage et évacuation des eaux, demeurant 13 Le Pré du Lay à Parmain (95620), est désigné en qualité d'expert avec pour mission :

1°) de se rendre sur la parcelle cadastrée section YA n° 23, située au lieudit le Moulois, à Girolles, de se faire remettre tous documents utiles à l'accomplissement de sa mission et d'entendre les parties et toute personne susceptible de l'éclairer ;

2') de décrire les désordres affectant cette parcelle agricole, d'en préciser la prévisibilité, l'importance, la fréquence et la nature, de dire s'ils sont imputables aux aménagements de l'autoroute A 19 ou à son exploitation, à un défaut d'entretien des ouvrages hydrauliques en amont ou en aval de ladite parcelle, ou à toute autre cause et, en cas de causes multiples, d'indiquer la part imputable à chacune des causes ;

3°) de déterminer les travaux de réparation nécessaires pour remédier aux désordres ;

4°) de fournir tous éléments techniques et de fait de nature à permettre à la juridiction éventuellement saisie de déterminer les responsabilités encourues et d'évaluer l'ensemble des préjudices subis par Mme et M. A ;

5°) d'une manière générale, d'apporter tous éléments qui seraient utiles à la solution du litige par la juridiction saisie.

Article 2 : : L'expert peut prendre l'initiative, avec l'accord des parties, d'une médiation comme le prévoit l'article R. 621-1 du code de justice administrative.

Article 3 : L'expert accomplira sa mission dans les conditions prévues aux articles R. 621-2 à R. 621-14 du code de justice administrative. Il ne pourra recourir à un sapiteur sans l'autorisation préalable du président du tribunal administratif.

Article 4 : Préalablement à toute opération, l'expert effectuera une déclaration sur l'honneur dans les formes prévues à l'article R. 621-3 du code de justice administrative.

Article 5 : Les opérations d'expertise auront lieu contradictoirement en présence de Mme et M. A et des représentants des sociétés Arcour et Cofiroute.

Article 6 : L'expert avertira les parties et organisera le déroulement des travaux d'expertise conformément aux dispositions de l'article R. 621-7 du code de justice administrative.

Article 7 : L'expert communiquera aux parties un projet de rapport, préalablement au dépôt du rapport définitif, afin de recueillir leurs éventuelles observations.

Article 8 : L'expert déposera son rapport définitif au greffe par voie électronique avant le 31 décembre 2024. Des copies seront notifiées par l'expert aux parties intéressées. Avec leur accord, cette notification pourra s'opérer sous forme électronique. L'expert justifiera auprès du tribunal de la date de réception de son rapport par les parties.

Article 9 : Les frais et honoraires de l'expertise seront mis à la charge de la ou des parties désignées dans l'ordonnance par laquelle le président du tribunal liquidera et taxera ces frais et honoraires.

Article 10 : Le surplus des demandes des parties est rejeté.

Article 11 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme B A, M. C A, à la société Arcour, à la société Cofiroute ainsi qu'à l'expert.

Fait à Orléans, le 2 juillet 2024.

Le Président,

Juge des référés,

Benoist GUÉVEL

La République mande et ordonne à la préfète du Loiret en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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