lundi 13 février 2023
| Juridiction | Tribunal Administratif d'Orléans |
| Section | Tribunal Administratif d'Orléans |
| N° Dossier | TA45-2203633 |
| Type | Décision |
| Avocat requérant | SELARL LEXCAP |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 11 octobre 2022, M. B F, agissant en qualité de représentant légal de son fils D C, décédé le 28 octobre 2012, représenté par la SELARL Maïlys Dubois, demande au juge des référés, sur le fondement de l'article R. 532-1 du code de justice administrative, de prescrire une expertise médicale en vue de déterminer si son fils a bénéficié d'une prise en charge et de soins attentifs par les services du Centre Hospitalier Régional Universitaire (CHRU) de Tours et du Centre Hospitalier Universitaire (CHU) de Nantes lors de sa prise en charge à partir du 17 septembre 2012, d'apprécier si le décès de son fils est fautif ou imputable à un aléa thérapeutique et de donner tous éléments permettant d'apprécier ses préjudices.
Il soutient que :
- porteur, dès sa naissance en 2005, d'une pathologie de Cantrelle, associant une tétralogie de Fallot, un omphalocèle et une hernie diaphragmatique, le jeune D C bénéficie de la mise en place d'un Blalock et d'un suivi au CHRU de Tours ;
- à partir du 17 septembre 2012, il est admis à nouveau à l'hôpital pour une opération chirurgicale en vue de la reprise d'une défaillance ventriculaire gauche ;
- face à la non récupération de la fonction ventriculaire gauche et l'impossibilité de sevrage de l'assistance par ECMO veino-artérielle gauche, Mohamed C est transféré au CHU de NANTES le 1er octobre 2012 pour la mise en place d'une assistance circulatoire au long cours en vue d'une greffe cardiaque ;
- il est réopéré le 5 octobre 2012 au CHU de NANTES pour la mise en place d'un Berlin Heart, avec assistance bi-ventriculaire du fait de l'échec de l'assistance circulatoire. Au cours de l'intervention, il sera victime d'une hémorragie massive et présentera des difficultés ventilatoires majeures nécessitant une ventilation en HFO. Les suites post opératoires sont également marquées par une impossibilité de sevrage de la ventilation mécanique (en raison de troubles de ventilation, de pneumopathies acquises sous ventilation mécanique et une dénutrition majeure avec impossibilité d'alimentation générale), par une hypoxémie réfractaire avec défaillance multiviscérale, et trois jours plus tard, par une mydriase bilatérale aréactive.
- le jeune D C décède le 28 octobre 2012 ;
- compte-tenu de ces éléments, M. F s'interroge sur la qualité de la prise en charge de son fils et sollicite la présente mesure d'expertise dans l'éventuelle perspective d'un contentieux en responsabilité.
Par un mémoire, enregistré le 26 octobre 2022, la caisse primaire d'assurance maladie de Loir-et-Cher informe le tribunal qu'elle n'interviendra pas dans ce dossier.
Par un mémoire en défense, enregistré le 8 novembre 2022, le CHU de Nantes, représenté par la SELARL LEXCAP, indique ne pas s'opposer à l'expertise sollicitée mais formule toutes protestations et réserves sur sa responsabilité. Il demande, en outre, que la caisse primaire d'assurance maladie soit enjointe à produire le relevé détaillé de ses frais et débours pour les communiquer préalablement à l'expert, que la mission de l'expert soit complétée, qu'il établisse un pré-rapport ou une note de synthèse avant le dépôt de son rapport assorti d'un délai minimum de 4 semaines pour permettre aux parties d'y répondre, et enfin, que les dépens soient réservés.
Par un mémoire en défense, enregistré le 22 novembre 2022, le CHRU de Tours, représenté par la SELARL Dérec, indique ne pas s'opposer à l'expertise sollicitée mais formule toutes protestations et réserves sur sa responsabilité. Il demande que la mission de l'expert soit complétée et s'associe également aux conclusions du CHU de Nantes tendant à que l'expert établisse un pré-rapport ou une note de synthèse avant le dépôt de son rapport et demande et qu'il se fasse communiquer préalablement le relevé des frais et débours assumés par les organismes sociaux.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de la sécurité sociale ;
- le code de justice administrative.
Considérant ce qui suit :
Sur la demande d'expertise :
1. Aux termes du premier alinéa de l'article R. 532-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés peut, sur simple requête et même en l'absence de décision administrative préalable, prescrire toute mesure utile d'expertise ou d'instruction () ". La prescription d'une mesure d'expertise en application de ces dispositions est subordonnée à son utilité pour le règlement d'un litige principal qui doit être appréciée en tenant compte, notamment, de l'existence d'une perspective contentieuse recevable, des possibilités ouvertes au demandeur pour arriver au même résultat par d'autres moyens et de l'intérêt de la mesure pour le contentieux né ou à venir en prenant en compte, à cet effet, les expertises judiciaire ou amiable qui ont pu être prescrites ou réalisées au titre du même litige et au regard des motifs de droit et de fait qui justifient, selon la demande, la mesure sollicitée.
2. Il résulte de l'instruction que le litige susceptible d'opposer le requérant au CHRU de Tours et au CHU de Nantes relève de la compétence de la juridiction administrative. Le CHRU de Tours, ni le CHU de Nantes ne s'opposent à la mesure d'expertise sollicitée par M. F. Le demandeur entend, au principal, mettre en cause la responsabilité de ces établissements hospitaliers. Par conséquent, la mesure d'expertise sollicitée présente un caractère d'utilité et entre dans le champ d'application des dispositions précitées de l'article R. 532-1 du code de justice administrative. Il y a lieu, dès lors, d'y faire droit, de désigner un seul expert et de fixer la mission de l'expert comme il est précisé à l'article 1er de la présente ordonnance.
Sur les conclusions du CHRU de Tours et du CHU de Nantes tendant à leur donner acte de leurs protestations et réserves :
3. Le CHRU de Tours et le CHU de Nantes demandent au tribunal de leur donner acte de leurs protestations et réserves sur leur mise en cause et leur responsabilité. Il n'appartient pas au juge des référés, saisi sur le fondement des dispositions de l'article R. 532-1 du code de justice administrative, de donner acte de telles protestations et réserves.
Sur les demandes du CHRU de Tours et du CHU de Nantes tendant à ce que l'expert établisse une note de synthèse ou un pré-rapport avant le dépôt de son rapport, et qu'il se fasse communiquer préalablement le relevé des frais et débours des organismes de sécurité sociale :
4. Aucune disposition du code de justice administrative, ni aucun principe général du droit ne fait obligation à l'expert, d'une part, d'établir un pré-rapport ou une note de synthèse et, d'autre part, de se faire communiquer certaines pièces avant de procéder aux opérations d'expertise. L'expert, dans la conduite des opérations de l'expertise qui lui est confiée et dont il définit librement les modalités pratiques, de concert avec les parties, ne saurait se voir soumis à d'autres obligations que celles issues du principe du contradictoire. L'établissement d'un pré-rapport ou d'une note de synthèse adressé aux parties en vue de recueillir leurs éventuelles observations ne constitue donc qu'une modalité opérationnelle de l'expertise dont il appartient à l'expert d'apprécier la nécessité d'y recourir. De même, il appartient à l'expert d'apprécier s'il y a lieu de se faire communiquer certains documents ou certaines pièces détenues par les parties. Il suit de là que les conclusions susvisées ne peuvent qu'être rejetées.
Sur l'injonction à la caisse primaire d'assurance maladie de produire un décompte :
5. Le CHU de Nantes demande qu'il soit fait injonction à la caisse primaire d'assurance maladie de produire avant le déroulement des opérations d'expertise un décompte de relevé des prestations. Il n'appartient pas toutefois au juge des référés d'enjoindre à des parties à l'expertise la production de pièces qui, en application de l'article 1er de la présente ordonnance, si elles sont nécessaires à l'expertise, pourront être demandées par l'expert désigné. Par suite, les conclusions du CHU de Nantes à cette fin ne pourront, en l'état, qu'être écartées.
Sur les dépens :
6. Dans le cas d'une expertise ordonnée en référé, il appartient au président du Tribunal de désigner, par ordonnance, la partie qui assumera la charge des frais et honoraires en application du premier alinéa de l'article R. 621-13 du code de justice administrative. Il n'appartient au juge des référés ni de déterminer la charge des dépens de la mesure d'instruction qu'il ordonne ni de la réserver pour le futur. Les conclusions présentées à ce titre par le CHU de Nantes ne peuvent dès lors qu'être rejetées.
O R D O N N E :
Article 1er : Le docteur A E, chirurgien thoracique et cardio-vasculaire pédiatrique, domicilié Hôpital privé de Parly II, 21 rue Moxouris au Chesnay (78150), est désigné en qualité d'expert avec pour mission de :
1°) se faire communiquer tous documents relatifs à l'état de santé du jeune D C F et, notamment, tous documents relatifs au suivi médical, aux actes de soins et aux diagnostics pratiqués sur lui par les services du CHRU de Tours et du CHU de Nantes relatifs à sa prise en charge médicale à partir du 17 septembre 2012 et à ses suites ; convoquer et entendre les parties et tous sachant ; procéder à l'examen sur pièces du dossier médical de Mohamed C F ;
2°) décrire l'état de santé de Mohamed C F et les conditions dans lesquelles il a été pris en charge par les services du CHRU de Tours et du CHU de Nantes ; décrire l'état pathologique de l'intéressé ayant conduit aux soins, aux interventions et aux traitements pratiqués ;
3°) donner son avis sur le point de savoir si les interventions et les diagnostics établis ont été consciencieux, attentifs, diligents et conformes aux données acquises de la science, et s'ils étaient adaptés à l'état de santé du jeune D C et aux symptômes qu'il présentait ; donner notamment son avis sur la pertinence des diagnostics des équipes médicales du CHRU de Tours et du CHU de Nantes ;
4°) réunir, de manière générale, tous les éléments devant permettre de déterminer si des fautes médicales, des fautes de soins, un défaut de surveillance ou des fautes dans l'organisation des services du CHRU de Tours et du CHU de Nantes ont été commises ; rechercher si les diligences nécessaires pour l'établissement d'un diagnostic exact ont été mises en œuvre ; déterminer s'il a été victime d'un accident médical, d'un aléa thérapeutique ou d'une infection nosocomiale ;
5°) donner son avis sur le point de savoir si le décès de Mohamed C F a un rapport avec son état ou l'évolution prévisible de cet état ; le cas échéant, déterminer la part du préjudice présentant un lien de causalité direct, certain et exclusif avec un manquement reproché au CHRU de Tours et au CHU de Nantes, en excluant la part des séquelles à mettre en relation avec la pathologie initiale, son évolution ou toute autre cause extérieure ; en cas de causes multiples, d'indiquer la part imputable (pourcentage) à chacune des causes ;
6°) donner son avis sur le point de savoir si le ou les manquements du CHRU de Tours et/ou du CHU de Nantes éventuellement constatés ont conduit au décès du jeune D C ; en cas de manquements multiples, indiquer la part imputable à chacun de ces manquements ;
7°) dire si le dossier médical et les informations recueillies permettent de savoir si M. F a été informé de la nature des opérations que son fils allait subir, et des conséquences normalement prévisibles de ces interventions et s'il a été mis à même de formuler un consentement éclairé ; dans la négative, préciser si Mohamed C F aurait subi une perte de chance de se soustraire au risque en refusant l'opération si ses parents en avaient connu tous les dangers (pourcentage) ;
8°) donner son avis sur l'existence de préjudices pour M. F et, le cas échéant, en évaluer l'importance, en distinguant la part imputable au manquement éventuellement constaté de celle ayant pour origine toute autre cause ou pathologie, eu égard, notamment aux antécédents médicaux de l'intéressé ;
9°) apporter, d'une manière générale, tous éléments qui seraient utiles à la solution du litige par la juridiction éventuellement saisie.
Article 2 : Les opérations d'expertise auront lieu contradictoirement entre, d'une part, M. F, la caisse primaire d'assurance maladie de Loir-et-Cher, et d'autre part, le CHRU de Tours et le CHU de Nantes.
Article 3 : L'expert accomplira sa mission dans les conditions prévues aux articles R. 621-2 à R. 621-14 du code de justice administrative. Il ne pourra recourir à un sapiteur sans l'autorisation préalable du président du tribunal administratif.
Article 4 : Préalablement à toute opération, l'expert prêtera serment dans les formes prévues à l'article R. 621-3 du code de justice administrative.
Article 5 : L'expert avertira les parties conformément aux dispositions de l'article R. 621-7 du code de justice administrative.
Article 6 : L'expert déposera son rapport définitif au greffe en deux exemplaires avant le
30 septembre 2023. Des copies seront notifiées par l'expert aux parties intéressées. Avec leur accord, cette notification pourra s'opérer sous forme électronique. L'expert justifiera auprès du tribunal de la date de réception de son rapport par les parties.
Article 7 : Les frais et honoraires de l'expertise seront mis à la charge de la ou des parties désignées dans l'ordonnance par laquelle le président du tribunal liquidera et taxera ces frais et honoraires.
Article 8 : Le surplus des demandes des parties est rejeté.
Article 9 : La présente ordonnance sera notifiée à M. F, à la caisse primaire d'assurance maladie de Loir-et-Cher, au CHRU de Tours, au CHU de Nantes et à l'expert.
Fait à Orléans, le 13 février 2023.
Le juge des référés,
Guy QUILLEVERE
La République mande et ordonne au ministre des solidarités et de la santé en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
ABo