jeudi 11 mai 2023
| Juridiction | Tribunal Administratif d'Orléans |
| Section | Tribunal Administratif d'Orléans |
| N° Dossier | TA45-2203901 |
| Type | Décision |
| Avocat requérant | SELARL ETHIS |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 3 novembre 2022, M. et Mme I, agissant en qualité de représentants légaux de leur fils B I, né le 7 octobre 2018, représentés par la SELARL Ethis Avocats, demandent au juge des référés, sur le fondement de l'article R. 532-1 du code de justice administrative, de prescrire une expertise médicale en vue de déterminer si leur fils a bénéficié d'une prise en charge et de soins attentifs par les services du Centre Hospitalier Régional Universitaire (CHRU) de Tours lors de la naissance du jeune B et de ses suites, et de donner tous éléments permettant d'apprécier leurs préjudices.
Ils soutiennent que :
- né à l'issue d'une grossesse spontanée de déroulement clinique normal et sans anomalie échographique détectée, leur fils a souffert de plusieurs complications médicales lors de l'accouchement ;
- à sa naissance, le rythme cardiaque du jeune B est anormalement affaibli et il doit faire l'objet de réanimation, l'enroulement du cordon ombilical autour du cou est évoqué ;
- il présente de fréquentes trémulations puis des crises convulsives, complexes et répétées donnant lieu à plusieurs hospitalisations ;
- une ataxie et un trouble du neuro-développement ont été diagnostiqués pour lesquels le jeune B est suivi en neuro-pédiatrie, avec une rééducation en kinésithérapie ;
- compte-tenu de ces éléments, M. et Mme I s'interrogent sur la qualité de la prise en charge de leur fils et l'origine de ses troubles, ils sollicitent la présente mesure d'expertise dans l'éventuelle perspective d'un contentieux en responsabilité.
Par un mémoire, enregistré le 14 novembre 2022, la caisse primaire d'assurance maladie de Loir-et-Cher ne formule pas d'observations sur cette requête.
Par un mémoire en défense, enregistré le 21 novembre 2022, l'Office National d'Indemnisation des Accidents Médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales (ONIAM), représenté par l'AARPI Jaspers Avocats, ne s'oppose pas au principe de la mesure d'expertise sollicitée mais formule toutes protestations et réserves d'usage, il demande que la mission de l'expert soit précisée et complétée, que ce dernier dépose un pré-rapport assorti d'un délai suffisant pour permettre aux parties d'exposer leurs observations et sollicite la réserve des dépens.
Par un mémoire en défense, enregistré le 22 novembre 2022, le CHRU de Tours, représenté par la SELARL Dérec, indique ne pas s'opposer à l'expertise sollicitée mais formule toutes protestations et réserves sur sa responsabilité. Il demande que la mission de l'expert soit complétée, qu'il établisse un pré-rapport ou une note de synthèse avant le dépôt de son rapport définitif assorti d'un délai suffisant pour que les parties puissent y répondre, et demande et qu'il se fasse communiquer préalablement le relevé des frais et débours assumés par les organismes sociaux.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de la sécurité sociale ;
- le code de justice administrative.
Considérant ce qui suit :
Sur la demande d'expertise :
1. Aux termes du premier alinéa de l'article R. 532-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés peut, sur simple requête et même en l'absence de décision administrative préalable, prescrire toute mesure utile d'expertise ou d'instruction () ". La prescription d'une mesure d'expertise en application de ces dispositions est subordonnée à son utilité pour le règlement d'un litige principal qui doit être appréciée en tenant compte, notamment, de l'existence d'une perspective contentieuse recevable, des possibilités ouvertes au demandeur pour arriver au même résultat par d'autres moyens et de l'intérêt de la mesure pour le contentieux né ou à venir en prenant en compte, à cet effet, les expertises judiciaire ou amiable qui ont pu être prescrites ou réalisées au titre du même litige et au regard des motifs de droit et de fait qui justifient, selon la demande, la mesure sollicitée.
2. Il résulte de l'instruction que le litige susceptible d'opposer les requérants au CHRU de Tours relève de la compétence de la juridiction administrative. Le CHRU de Tours, ni l'ONIAM, ne s'opposent à la mesure d'expertise sollicitée par M. et Mme I. Les demandeurs entendent, au principal, mettre en cause la responsabilité de l'établissement hospitalier. Par conséquent, la mesure d'expertise sollicitée présente un caractère d'utilité et entre dans le champ d'application des dispositions précitées de l'article R. 532-1 du code de justice administrative. Il y a lieu, dès lors, d'y faire droit, de désigner un collège d'experts et de fixer leur mission comme il est précisé à l'article 1er de la présente ordonnance.
Sur les conclusions du CHRU de Tours et de l'ONIAM tendant à leur donner acte de leurs protestations et réserves :
3. Le CHRU de Tours et l'ONIAM demandent au tribunal de leur donner acte de leurs protestations et réserves sur leur mise en cause et leur responsabilité. Il n'appartient pas au juge des référés, saisi sur le fondement des dispositions de l'article R. 532-1 du code de justice administrative, de donner acte de telles protestations et réserves.
Sur les demandes du CHRU de Tours et de l'ONIAM tendant à ce que l'expert établisse une note de synthèse ou un pré-rapport avant le dépôt de son rapport, et qu'il se fasse communiquer préalablement le relevé des frais et débours des organismes de sécurité sociale :
4. Aucune disposition du code de justice administrative, ni aucun principe général du droit ne fait obligation à l'expert, d'une part, d'établir un pré-rapport ou une note de synthèse et, d'autre part, de se faire communiquer certaines pièces avant de procéder aux opérations d'expertise. L'expert, dans la conduite des opérations de l'expertise qui lui est confiée et dont il définit librement les modalités pratiques, de concert avec les parties, ne saurait se voir soumis à d'autres obligations que celles issues du principe du contradictoire. L'établissement d'un pré-rapport ou d'une note de synthèse adressé aux parties en vue de recueillir leurs éventuelles observations ne constitue donc qu'une modalité opérationnelle de l'expertise dont il appartient à l'expert d'apprécier la nécessité d'y recourir. De même, il appartient à l'expert d'apprécier s'il y a lieu de se faire communiquer certains documents ou certaines pièces détenues par les parties. Il suit de là que les conclusions susvisées ne peuvent qu'être rejetées.
Sur les dépens :
5. Dans le cas d'une expertise ordonnée en référé, il appartient au président du Tribunal de désigner, par ordonnance, la partie qui assumera la charge des frais et honoraires en application du premier alinéa de l'article R. 621-13 du code de justice administrative. Il n'appartient au juge des référés ni de déterminer la charge des dépens de la mesure d'instruction qu'il ordonne ni de la réserver pour le futur. Les conclusions présentées à ce titre par l'ONIAM ne peuvent dès lors qu'être rejetées.
O R D O N N E :
Article 1er : Le professeur H E, pédiatre, demeurant UIHR, Hôpital Necker Enfants F, 149 rue de Sèvres à Paris (75015), et le professeur J G, gynécologue obstétricien, demeurant hôpital Trousseau, service de médecine fœtale, 26 avenue du Dr C D à Paris (75012), sont désignés en qualité d'experts avec pour mission de :
1°) se faire communiquer tous documents relatifs à l'état de santé du jeune B I et, notamment, tous documents relatifs au suivi médical, aux actes de soins et aux diagnostics pratiqués sur lui par les services du CHRU de Tours relatifs à sa prise en charge médicale à partir du 7 octobre 2018 et à ses suites ; convoquer et entendre les parties et tous sachant ; procéder à l'examen sur pièces du dossier médical de B I ainsi qu'éventuellement à son examen clinique ;
2°) décrire l'état de santé de B I et les conditions dans lesquelles il a été pris en charge par les services du CHRU de Tours ; décrire l'état pathologique de l'intéressé ayant conduit aux soins, aux interventions et aux traitements pratiqués ;
3°) donner leur avis sur le point de savoir si les interventions et les diagnostics établis ont été consciencieux, attentifs, diligents et conformes aux données acquises de la science, et s'ils étaient adaptés à l'état de santé du jeune B et aux symptômes qu'il présentait ; donner notamment leur avis sur la pertinence des diagnostics des équipes médicales du CHRU de Tours ;
4°) réunir, de manière générale, tous les éléments devant permettre de déterminer si des fautes médicales, des fautes de soins, un défaut de surveillance ou des fautes dans l'organisation des services du CHRU de Tours ont été commises ; rechercher si les diligences nécessaires pour l'établissement d'un diagnostic exact ont été mises en œuvre ; déterminer s'il a été victime d'un accident médical, d'un aléa thérapeutique ou d'une infection nosocomiale ;
5°) donner leur avis sur le point de savoir si le dommage corporel constaté a un rapport avec l'état de B I, ou l'évolution prévisible de cet état ; le cas échéant, déterminer la part du préjudice présentant un lien de causalité direct, certain et exclusif avec un manquement reproché au CHRU de Tours, en excluant la part des séquelles à mettre en relation avec la pathologie initiale, son évolution ou toute autre cause extérieure ; en cas de causes multiples, d'indiquer la part imputable (pourcentage) à chacune des causes ;
6°) donner leur avis sur le point de savoir si le ou les manquements du CHRU de Tours éventuellement constatés ont fait perdre au jeune B I une chance sérieuse de guérison des lésions dont il est atteint ; donner leur avis sur l'ampleur (pourcentage) de la chance perdue par B I de voir son état de santé s'améliorer ou d'éviter de le voir se dégrader en raison de ces manquements ; en cas de manquements multiples, indiquer la part imputable à chacun de ces manquements ;
7°) dire si le dossier médical et les informations recueillies permettent de savoir si M. et Mme I ont été informés de la nature des opérations que leur fils allait subir, et des conséquences normalement prévisibles de ces interventions et s'ils ont été mis à même de formuler un consentement éclairé ; dans la négative, préciser si le jeune B I aurait subi une perte de chance de se soustraire au risque en refusant l'opération si ses parents en avaient connu tous les dangers (pourcentage) ;
8°) dire si l'état du jeune B I a entraîné une incapacité permanente partielle résultant de troubles physiologiques ou psychologiques et en préciser les dates de début et de fin, ainsi que le ou les taux ;
9°) indiquer à quelle date l'état de B I peut être considéré comme consolidé ; préciser s'il subsiste une incapacité permanente partielle et, dans l'affirmative, en fixer le taux, en distinguant la part imputable au manquement éventuellement constaté de celle ayant pour origine toute autre cause ou pathologie, eu égard notamment aux antécédents médicaux de l'intéressé ; dans le cas où cet état ne serait pas encore consolidé, indiquer, si dès à présent, une incapacité permanente partielle est prévisible et en évaluer l'importance ;
10°) dire si l'état du jeune B est susceptible de modification en amélioration ou en aggravation ; dans l'affirmative, fournir toutes précisions utiles sur cette évolution, sur son degré de probabilité et dans le cas où un nouvel examen serait nécessaire, mentionner dans quel délai ;
11°) donner leur avis sur l'existence éventuelle de préjudices annexes (souffrances endurées, préjudice esthétique, préjudice d'agrément spécifique, préjudice psychologique) et le cas échéant, en évaluer l'importance, en distinguant la part imputable au manquement éventuellement constaté de celle ayant pour origine toute autre cause ou pathologie, eu égard, notamment aux antécédents médicaux de l'intéressé ;
12°) donner leur avis sur la répercussion de l'incapacité médicalement constatée sur la vie personnelle de B I ;
13°) apporter, d'une manière générale, tous éléments qui seraient utiles à la solution du litige par la juridiction éventuellement saisie.
Article 2 : Les opérations d'expertise auront lieu contradictoirement entre, d'une part, M. et Mme I, la caisse primaire d'assurance maladie de Loir-et-Cher, et d'autre part, le CHRU de Tours et l'ONIAM.
Article 3 : Les experts accompliront leur mission dans les conditions prévues aux articles R. 621-2 à R. 621-14 du code de justice administrative. Ils ne pourront recourir à un sapiteur sans l'autorisation préalable du président du tribunal administratif.
Article 4 : Préalablement à toute opération, les experts prêteront serment dans les formes prévues à l'article R. 621-3 du code de justice administrative.
Article 5 : Les experts avertiront les parties conformément aux dispositions de l'article R. 621-7 du code de justice administrative.
Article 6 : Les experts déposeront leur rapport définitif au greffe en deux exemplaires avant le
31 décembre 2023. Des copies seront notifiées par les experts aux parties intéressées. Avec leur accord, cette notification pourra s'opérer sous forme électronique. Les experts justifieront auprès du tribunal de la date de réception de leur rapport par les parties.
Article 7 : Les frais et honoraires de l'expertise seront mis à la charge de la ou des parties désignées dans l'ordonnance par laquelle le président du tribunal liquidera et taxera ces frais et honoraires.
Article 8 : Le surplus des demandes des parties est rejeté.
Article 9 : La présente ordonnance sera notifiée à M. et Mme I, à la caisse primaire d'assurance maladie de Loir-et-Cher, au CHRU de Tours, à l'ONIAM et aux experts.
Fait à Orléans, le 11 mai 2023.
Le juge des référés,
Guy QUILLEVERE
La République mande et ordonne au ministre des solidarités et de la santé en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
ABo