jeudi 15 juin 2023
| Juridiction | Tribunal Administratif d'Orléans |
| Section | Tribunal Administratif d'Orléans |
| N° Dossier | TA45-2204333 |
| Type | Décision |
| Avocat requérant | SCP CARIOU LEVEQUE |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 2 décembre 2022, Mme B F, agissant tant en son nom personnel qu'en qualité de représentante légale de sa fille mineure A F, représentée par la SCP Cariou - Leveque, demande au juge des référés, sur le fondement de l'article R. 532-1 du code de justice administrative, de prescrire une expertise médicale en vue de déterminer si la jeune A F a bénéficié d'une prise en charge et de soins attentifs par les services du Centre Hospitalier de Blois et du Centre Hospitalier Régional Universitaire (CHRU) de Tours lors de plusieurs consultations du service des urgences au mois de mai 2022 et de ses suites, de donner tous éléments permettant d'apprécier ses préjudices, de la dispenser de toute consignation à titre de provision et de rendre la présente expertise commune et opposable à la Société Hospitalière d'Assurance Mutuelle (SHAM).
Elle soutient que :
- souffrant de fortes fièvres et d'importantes céphalées, la jeune A, âgée de 10 ans, a été admise une première fois au service des urgences pédiatriques de l'Hôpital de Blois le 14 mai 2022 où une simple analyse d'urine et un traitement antibiotique ont été prescrits en vue du retour à domicile ;
- les symptômes s'aggravant, le service des urgences blésois a de nouveau été consulté le 17 mai diagnostiquant une otite, puis le 26 mai 2022 ou une prise de sang mettait en évidence une méningite bactériologique ;
- transférée à l'Hôpital Clocheville de Tours, la jeune A a subi plusieurs interventions chirurgicales lourdes du cerveau et a été plongée dans un coma artificiel durant 15 jours ;
- elle reste désormais astreinte à un suivi IRM strict et à un protocole de soins par administration quotidienne d'anticoagulant par intraveineuse ;
- compte-tenu de ces éléments, Mme F s'interroge sur la qualité des soins dispensés à sa fille par les hôpitaux de Blois et de Tours, envisage de rechercher leurs éventuelles responsabilités ainsi que celle de l'assureur SHAM et sollicite à ce titre la présente mesure d'expertise.
Par un mémoire en défense, enregistré le 23 décembre 2022, le Centre Hospitalier de Blois et son assureur, la SHAM, représentés par la SELARL Dérec, indiquent ne pas s'opposer à l'expertise sollicitée mais formulent toutes protestations et réserves sur leurs responsabilités. Ils demandent que la mission de l'expert soit complétée, qu'il établisse un pré-rapport ou une note de synthèse avant le dépôt de son rapport définitif assorti d'un délai suffisant pour que les parties puissent y répondre, et sollicitent qu'il se fasse communiquer préalablement le relevé des frais et débours assumés par les organismes sociaux.
Par un mémoire en défense, enregistré le 23 décembre 2022, le CHRU de Tours et son assureur, la SHAM, représentés par la SELARL Dérec, indiquent ne pas s'opposer à l'expertise sollicitée mais formulent toutes protestations et réserves sur leurs responsabilités. Ils demandent que la mission de l'expert soit complétée, qu'il établisse un pré-rapport ou une note de synthèse avant le dépôt de son rapport définitif assorti d'un délai suffisant pour que les parties puissent y répondre, et sollicitent qu'il se fasse communiquer préalablement le relevé des frais et débours assumés par les organismes sociaux.
La requête a été communiquée à la caisse primaire d'assurance maladie de Loir-et-Cher qui n'a pas produit de mémoire.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de la santé publique ;
- le code de la sécurité sociale ;
- le code de justice administrative.
Considérant ce qui suit :
Sur la demande d'expertise :
1. Aux termes du premier alinéa de l'article R. 532-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés peut, sur simple requête et même en l'absence de décision administrative préalable, prescrire toute mesure utile d'expertise ou d'instruction () ". La prescription d'une mesure d'expertise en application de ces dispositions est subordonnée à son utilité pour le règlement d'un litige principal qui doit être appréciée en tenant compte, notamment, de l'existence d'une perspective contentieuse recevable, des possibilités ouvertes au demandeur pour arriver au même résultat par d'autres moyens et de l'intérêt de la mesure pour le contentieux né ou à venir en prenant en compte, à cet effet, les expertises judiciaire ou amiable qui ont pu être prescrites ou réalisées au titre du même litige et au regard des motifs de droit et de fait qui justifient, selon la demande, la mesure sollicitée.
2. Il résulte de l'instruction que le litige susceptible d'opposer la requérante au Centre Hospitalier de Blois, au CHRU de Tours et à la SHAM relève de la compétence de la juridiction administrative. Les parties en défense ne s'opposent pas à la mesure d'expertise sollicitée par la requérante. Celle-ci entend, au principal, mettre en cause la responsabilité des hôpitaux susmentionnés. Par conséquent, la mesure d'expertise sollicitée présente un caractère d'utilité et entre dans le champ d'application des dispositions précitées de l'article R. 532-1 du code de justice administrative. Il y a lieu, dès lors, d'y faire droit, de désigner un seul expert et de fixer sa mission comme il est précisé à l'article 1er de la présente ordonnance.
Sur les conclusions du Centre Hospitalier de Blois, du CHRU de Tours et de la SHAM tendant à leur donner acte de leurs protestations et réserves :
3. Le Centre Hospitalier de Blois, le CHRU de Tours et la SHAM demandent au tribunal de leur donner acte de leurs protestations et réserves sur leurs mises en cause et leurs responsabilités. Il n'appartient pas au juge des référés, saisi sur le fondement des dispositions de l'article R. 532-1 du code de justice administrative, de donner acte de telles protestations et réserves.
Sur la demande du Centre Hospitalier de Blois, du CHRU de Tours et de la SHAM tendant à ce que l'expert établisse une note de synthèse ou un pré-rapport avant le dépôt de son rapport, et qu'il se fasse communiquer préalablement le relevé des frais et débours des organismes de sécurité sociale :
4. Aucune disposition du code de justice administrative, ni aucun principe général du droit ne fait obligation à l'expert, d'une part, d'établir un pré-rapport ou une note de synthèse et, d'autre part, de se faire communiquer certaines pièces avant de procéder aux opérations d'expertise. L'expert, dans la conduite des opérations de l'expertise qui lui est confiée et dont il définit librement les modalités pratiques, de concert avec les parties, ne saurait se voir soumis à d'autres obligations que celles issues du principe du contradictoire. L'établissement d'un pré-rapport ou d'une note de synthèse adressé aux parties en vue de recueillir leurs éventuelles observations ne constitue donc qu'une modalité opérationnelle de l'expertise dont il appartient à l'expert d'apprécier la nécessité d'y recourir. De même, il appartient à l'expert d'apprécier s'il y a lieu de se faire communiquer certains documents ou certaines pièces détenues par les parties. Il suit de là que les conclusions susvisées ne peuvent qu'être rejetées.
Sur les conclusions de la requérante tendant à se voir dispenser du versement de sommes à titre de consignation à valoir sur les frais d'expertise :
5. L'organisation des mesures d'expertise devant le juge administratif est régie par les articles R. 621-1 et suivants du code de justice administrative, qui contrairement au code de procédure civile, ne prévoient pas la fixation d'une consignation. Par suite, les conclusions susvisées de la requérante tendant à en être dispensée ne sont pas recevables.
O R D O N N E :
Article 1er : Le professeur E D, pédiatre, domicilié Hôpital Necker Enfants maladies, C G, 149 rue de Sèvres à Paris (75743 Cedex 15), est désigné en qualité d'expert avec pour mission de :
1°) se faire communiquer tous documents relatifs à l'état de santé de la jeune A F et, notamment, tous documents relatifs au suivi médical, aux actes de soins et aux diagnostics pratiqués sur elle par les services des urgences du Centre Hospitalier de Blois à partir du 14 mai 2022 et à ses suites ; convoquer et entendre les parties et tous sachants ; procéder à l'examen sur pièces du dossier médical de A F ainsi qu'éventuellement à son examen clinique ;
2°) décrire l'état de santé de A F et les conditions dans lesquelles elle a été pris en charge par les services du Centre Hospitalier de Blois et du CHRU de Tours ; décrire l'état pathologique de l'intéressée ayant conduit aux soins, aux interventions et aux traitements pratiqués ;
3°) donner son avis sur le point de savoir si les interventions et les diagnostics établis ont été consciencieux, attentifs, diligents et conformes aux données acquises de la science, et s'ils étaient adaptés à l'état de la jeune A F et aux symptômes qu'elle présentait ; donner notamment son avis sur la pertinence des diagnostics des équipes médicales du Centre Hospitalier de Blois et du CHRU de Tours ;
4°) réunir, de manière générale, tous les éléments devant permettre de déterminer si des fautes médicales, des fautes de soins ou des fautes dans l'organisation des services du Centre Hospitalier de Blois et du CHRU de Tours ont été commises ; rechercher si les diligences nécessaires pour l'établissement d'un diagnostic exact ont été mises en œuvre ; déterminer si elle a été victime d'un accident médical, d'un aléa thérapeutique ou d'une infection nosocomiale ;
5°) donner son avis sur le point de savoir si le dommage corporel constaté a un rapport avec l'état de la jeune A F, ou l'évolution prévisible de cet état ; le cas échéant, déterminer la part du préjudice présentant un lien de causalité direct, certain et exclusif avec un manquement reproché au Centre Hospitalier de Blois et au CHRU de Tours, en excluant la part des séquelles à mettre en relation avec la pathologie initiale, son évolution ou toute autre cause extérieure ; en cas de causes multiples, d'indiquer la part imputable (pourcentage) à chacune des causes ;
6°) donner son avis sur le point de savoir si le ou les manquements du Centre Hospitalier de Blois et du CHRU de Tours éventuellement constatés ont fait perdre à la jeune A F une chance sérieuse de guérison des lésions dont elle est atteinte ; donner son avis sur l'ampleur (pourcentage) de la chance perdue par A F de voir son état de santé s'améliorer ou d'éviter de le voir se dégrader en raison de ces manquements ; en cas de manquements multiples, indiquer la part imputable à chacun de ces manquements ;
7°) dire si le dossier médical et les informations recueillies permettent de savoir si Mme B F a été informée de la nature des opérations que sa fille allait subir, et des conséquences normalement prévisibles de ces interventions, et si elle a été mise à même de formuler un consentement éclairé ; dans la négative, préciser si A F a subi une perte de chance de se soustraire au risque en refusant l'opération si sa mère en avait connu tous les dangers (pourcentage) ;
8°) dire si l'état de A F a entraîné une incapacité permanente partielle résultant de troubles physiologiques ou psychologiques et en préciser les dates de début et de fin, ainsi que le ou les taux ;
9°) indiquer à quelle date l'état de A F peut être considéré comme consolidé ; préciser s'il subsiste une incapacité permanente partielle et, dans l'affirmative, en fixer le taux, en distinguant la part imputable au manquement éventuellement constaté de celle ayant pour origine toute autre cause ou pathologie, eu égard notamment aux antécédents médicaux de l'intéressée ; dans le cas où cet état ne serait pas encore consolidé, indiquer, si dès à présent, une incapacité permanente partielle est prévisible et en évaluer l'importance ;
10°) dire si l'état de A F est susceptible de modification en amélioration ou en aggravation ; dans l'affirmative, fournir toutes précisions utiles sur cette évolution, sur son degré de probabilité et dans le cas où un nouvel examen serait nécessaire, mentionner dans quel délai ;
11°) donner son avis sur l'existence éventuelle de préjudices annexes pour la jeune A F (souffrances endurées, préjudice esthétique, préjudice d'agrément spécifique, préjudice psychologique) et ses parents (perte de gains professionnels) et le cas échéant, en évaluer l'importance, en distinguant la part imputable au manquement éventuellement constaté de celle ayant pour origine toute autre cause ou pathologie, eu égard, notamment aux antécédents médicaux de l'intéressée ;
12°) donner son avis sur la répercussion de l'incapacité médicalement constatée sur la vie personnelle de A F et de ses parents ;
13°) apporter, d'une manière générale, tous éléments qui seraient utiles à la solution du litige par la juridiction éventuellement saisie.
Article 2 : Les opérations d'expertise auront lieu contradictoirement entre Mme B F et sa fille A, la caisse primaire d'assurance maladie de Loir-et-Cher, le Centre Hospitalier de Blois, le CHRU de Tours et la SHAM.
Article 3 : L'expert accomplira sa mission dans les conditions prévues aux articles R. 621 2 à R. 621-14 du code de justice administrative. Il ne pourra recourir à un sapiteur sans l'autorisation préalable du président du tribunal administratif.
Article 4 : Préalablement à toute opération, l'expert prêtera serment dans les formes prévues à l'article R. 621-3 du code de justice administrative.
Article 5 : L'expert avertira les parties conformément aux dispositions de l'article R. 621-7 du code de justice administrative.
Article 6 : L'expert déposera son rapport définitif au greffe en deux exemplaires avant le 31 décembre 2023. Des copies seront notifiées par l'expert aux parties intéressées. Avec leur accord, cette notification pourra s'opérer sous forme électronique. L'expert justifiera auprès du tribunal de la date de réception du rapport par les parties.
Article 7 : Les frais et honoraires de l'expertise seront mis à la charge de la ou des parties désignées dans l'ordonnance par laquelle le président du tribunal liquidera et taxera ces frais et honoraires.
Article 8 : Le surplus des demandes des parties est rejeté.
Article 9 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme B F et sa fille A, à la caisse primaire d'assurance maladie de Loir-et-Cher, au Centre Hospitalier de Blois, au CHRU de Tours, à la SHAM et à l'expert.
Fait à Orléans, le 15 juin 2023.
Le juge des référés,
Guy QUILLEVERE
La République mande et ordonne au ministre des solidarités et de la santé en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
ABo