mardi 26 mars 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif d'Orléans |
| Section | Tribunal Administratif d'Orléans |
| N° Dossier | TA45-2301122 |
| Type | Décision |
| Avocat requérant | SELARL FABRE ET ASSOCIEES |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 22 mars 2023, M. et Mme I, agissant en qualité de représentants légaux de leur fils B, décédé le 25 janvier 2022, représentés par la SELARL Bourillon Avocat Conseil, demandent au juge des référés, sur le fondement de l'article R. 532-1 du code de justice administrative, de prescrire une expertise médicale en vue de déterminer si Mme I et le jeune B ont bénéficié d'une prise en charge adaptée et de soins attentifs par les services du Centre Hospitalier Régional (CHR) d'Orléans, et notamment par la docteure A C, lors de l'accouchement et de ses suites et de donner tous éléments permettant d'apprécier leurs préjudices.
Ils soutiennent que :
- le 20 décembre 2021, alors enceinte de son cinquième enfant, Mme I a été admise à la maternité du CHR d'Orléans ;
- à son arrivée à l'hôpital, les analyses indiquent toutefois des anomalies du rythme cardiaque fœtal incitant les médecins à pratiquer rapidement une césarienne donnant naissance au jeune B ;
- le nouveau-né présente une mauvaise adaptation à la vie extra utérine justifiant des manœuvres de réanimation néonatales avant de regagner le service de réanimation néonatale qu'il n'a malheureusement pas quitté jusqu'à son décès survenu à l'âge d'un mois et cinq jours ;
- compte-tenu de ces éléments, M. et Mme I s'interrogent sur la qualité de la prise en charge hospitalière et sollicitent la présente mesure d'expertise dans l'éventuelle perspective d'un contentieux en responsabilité.
Par un mémoire, enregistré le 28 mars 2023, la caisse primaire d'assurance maladie de Loir-et-Cher ne formule pas d'observation dans ce dossier.
Par une note, enregistrée le 5 avril 2023, la docteure A C communique au tribunal des éléments d'information sur la situation médicale de Mme I et sur la prise en charge qu'elle a effectuée lors de l'accouchement du jeune B.
Par un mémoire en défense, enregistré le 5 avril 2023, le CHR d'Orléans, représenté par la SELARL Fabre et Associés, indique ne pas s'opposer à l'expertise sollicitée mais formule toutes protestations et réserves sur sa responsabilité, demande que la mission de l'expert soit complétée, que ce dernier établisse un pré-rapport ou une note de synthèse avant le dépôt de son rapport, et sollicite la mise hors de cause de la docteure A C ainsi que la réserve des dépens.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de la sécurité sociale ;
- le code de justice administrative.
Considérant ce qui suit :
Sur la demande d'expertise :
1. Aux termes du premier alinéa de l'article R. 532-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés peut, sur simple requête et même en l'absence de décision administrative préalable, prescrire toute mesure utile d'expertise ou d'instruction () ". La prescription d'une mesure d'expertise en application de ces dispositions est subordonnée à son utilité pour le règlement d'un litige principal qui doit être appréciée en tenant compte, notamment, de l'existence d'une perspective contentieuse recevable, des possibilités ouvertes au demandeur pour arriver au même résultat par d'autres moyens et de l'intérêt de la mesure pour le contentieux né ou à venir en prenant en compte, à cet effet, les expertises judiciaire ou amiable qui ont pu être prescrites ou réalisées au titre du même litige et au regard des motifs de droit et de fait qui justifient, selon la demande, la mesure sollicitée.
2. Il résulte de l'instruction que le litige susceptible d'opposer les requérants au CHR d'Orléans relève de la compétence de la juridiction administrative. Le CHR d'Orléans ne s'oppose pas à la mesure d'expertise sollicitée par M. et Mme I. Les demandeurs entendent, au principal, mettre en cause la responsabilité de l'établissement hospitalier. Par conséquent, la mesure d'expertise sollicitée présente un caractère d'utilité et entre dans le champ d'application des dispositions précitées de l'article R. 532-1 du code de justice administrative. Il y a lieu, dès lors, d'y faire droit, de désigner un collège d'experts et de fixer leur mission comme il est précisé à l'article 2 de la présente ordonnance.
Sur la demande de mise hors de cause de la docteure A C :
3. Si les fautes commises par les fonctionnaires ou agents publics assimilés dans l'exercice de leurs fonctions, peuvent constituer des fautes de service de nature à engager la responsabilité de l'administration et si, dans cette mesure, la juridiction administrative est compétente pour apprécier la gravité de telles fautes et condamner la puissance publique, il n'appartient pas en revanche à la juridiction administrative de se prononcer sur les conclusions qui mettent en cause la responsabilité personnelle des agents publics ou fonctionnaires. Il n'est pas contesté que la prise en charge de Mme I par la docteure A C au CHR d'Orléans relève de la mission de service public de cette professionnelle de santé en qualité de gynécologue - obstétricienne au centre hospitalier. Les conclusions des requérants tendant à ce que l'expertise soit réalisée au contradictoire de cette dernière doivent donc être rejetées, sans préjudice toutefois de la possibilité pour l'expert, d'entendre, en tant que de besoin, cette praticienne hospitalière.
Sur les conclusions du CHR d'Orléans tendant à lui donner acte de ses protestations et réserves :
4. Le CHR d'Orléans demande de lui donner acte de ses protestations et réserves sur sa mise en cause et sa responsabilité. Il n'appartient pas au juge des référés, saisi sur le fondement des dispositions de l'article R. 532-1 du code de justice administrative, de donner acte de telles protestations et réserves.
Sur la demande du CHR d'Orléans tendant à ce que l'expert établisse une note de synthèse ou un pré-rapport avant le dépôt de son rapport :
5. Aux termes de l'article R. 621-7 du code de justice administrative, " L'expert garantit le caractère contradictoire des opérations d'expertise. () Les observations faites par les parties, dans le cours des opérations, sont consignées dans le rapport. L'expert recueille et consigne les observations des parties sur les constatations auxquelles il procède et les conclusions qu'il envisage d'en tirer () ". En application de ces dispositions, il appartient à l'expert, dans la conduite des opérations qui lui sont confiées dans le respect du principe du contradictoire, de communiquer aux parties ses constatations et conclusions potentielles et de recueillir leurs éventuelles observations. Cependant, le dépôt d'un pré-rapport assurant et formalisant ainsi le partage des informations recueillies demeure une simple faculté. Par conséquent, il n'y a pas lieu de faire droit aux conclusions du CHR d'Orléans tendant à la production d'un pré-rapport.
Sur les dépens :
6. Dans le cas d'une expertise ordonnée en référé, il appartient au président du Tribunal de désigner, par ordonnance, la partie qui assumera la charge des frais et honoraires en application du premier alinéa de l'article R. 621-13 du code de justice administrative. Il n'appartient au juge des référés ni de déterminer la charge des dépens de la mesure d'instruction qu'il ordonne ni de la réserver pour le futur. Les conclusions présentées à ce titre par le CHR d'Orléans ne peuvent dès lors qu'être rejetées.
O R D O N N E :
Article 1er : La docteure A C est déclarée hors de cause.
Article 2 : Le collège d'experts composé du professeur K H, gynécologue-obstétricien, demeurant Hôpital Trousseau, service de médecine fœtale, 26 avenue du Dr D F à Paris (75012), et du docteur L G, pédiatre néonatal, demeurant Hôpital privé d'Antony, 1 rue Velpeau à Antony (92160), est désigné avec pour mission de :
1°) se faire communiquer tous documents relatifs à l'état de santé de Mme I et du jeune B et, notamment, tous documents relatifs au suivi médical, aux actes de soins et aux diagnostics pratiqués sur eux par les services du CHR d'Orléans relatifs à leur prise en charge médicale à partir du 20 décembre 2021 et à ses suites ; convoquer et entendre les parties et tous sachants ; procéder à l'examen sur pièces du dossier médical du jeune B et de sa mère, ainsi qu'éventuellement à l'examen clinique de Mme I ;
2°) décrire l'état de santé de Mme I et de son fils ainsi que les conditions dans lesquelles ils ont été pris en charge par les services du CHR d'Orléans ; décrire l'état pathologique des intéressés ayant conduit aux soins, aux interventions et aux traitements pratiqués ;
3°) donner leur avis sur le point de savoir si les interventions et les diagnostics établis ont été consciencieux, attentifs, diligents et conformes aux données acquises de la science, et s'ils étaient adaptés à l'état de santé de Mme I et de son fils, et aux symptômes qu'ils présentaient ; donner notamment leur avis sur la pertinence des diagnostics des équipes médicales du CHR d'Orléans ;
4°) réunir, de manière générale, tous les éléments devant permettre de déterminer si des fautes médicales, des fautes de soins, un défaut de surveillance ou des fautes dans l'organisation des services du CHR d'Orléans ont été commises ; rechercher si les diligences nécessaires pour l'établissement d'un diagnostic exact ont été mises en œuvre ; déterminer s'ils ont été victimes d'un accident médical, d'un aléa thérapeutique ou d'une infection nosocomiale ;
5°) donner leur avis sur le point de savoir si le ou les manquements du CHR d'Orléans éventuellement constatés ont conduit au décès du jeune B ; en cas de manquements multiples, indiquer la part imputable à chacun de ces manquements ;
6°) dire si le dossier médical et les informations recueillies permettent de savoir si M. et Mme I ont été informés de la nature des opérations que Mme I et son fils allaient subir, et des conséquences normalement prévisibles de ces interventions et s'ils ont été mis à même de formuler un consentement éclairé ; dans la négative, préciser si Mme I et son fils auraient subi une perte de chance de se soustraire au risque en refusant l'opération s'ils en avaient connu tous les dangers (pourcentage) ;
7°) dire si l'état de Mme I a entraîné une incapacité permanente partielle résultant de troubles physiologiques ou psychologiques et en préciser les dates de début et de fin, ainsi que le ou les taux ;
8°) indiquer à quelle date l'état de Mme I peut être considéré comme consolidé ; préciser s'il subsiste une incapacité permanente partielle et, dans l'affirmative, en fixer le taux, en distinguant la part imputable au manquement éventuellement constaté de celle ayant pour origine toute autre cause ou pathologie, eu égard notamment aux antécédents médicaux de l'intéressée ; dans le cas où cet état ne serait pas encore consolidé, indiquer, si dès à présent une incapacité permanente partielle est prévisible et en évaluer l'importance ;
9°) dire si l'état de Mme I est susceptible de modification en amélioration ou en aggravation ; dans l'affirmative, fournir toutes précisions utiles sur cette évolution, sur son degré de probabilité et dans le cas où un nouvel examen serait nécessaire, mentionner dans quel délai ;
10°) donner leur avis sur l'existence éventuelle de préjudices annexes pour Mme I (souffrances endurées, préjudice esthétique, préjudice d'agrément spécifique, préjudice psychologique, préjudice sexuel, perte de gains professionnels) et le cas échéant, en évaluer l'importance, en distinguant la part imputable au manquement éventuellement constaté de celle ayant pour origine toute autre cause ou pathologie, eu égard, notamment aux antécédents médicaux de l'intéressée ;
11°) donner leur avis sur la répercussion de l'incapacité médicalement constatée sur la vie personnelle de Mme I ;
12°) apporter, d'une manière générale, tous éléments qui seraient utiles à la solution du litige par la juridiction éventuellement saisie.
Article 3 : Les opérations d'expertise auront lieu contradictoirement entre, d'une part, M. et Mme I, la caisse primaire d'assurance maladie de Loir-et-Cher, et d'autre part, le CHR d'Orléans.
Article 4 : Les experts accompliront leur mission dans les conditions prévues aux articles R. 621. 2 à R. 621. 14 du code de justice administrative. Ils ne pourront recourir à un sapiteur sans l'autorisation préalable du président du tribunal administratif.
Article 5 : Préalablement à toute opération, les experts effectueront une déclaration sur l'honneur dans les formes prévues à l'article R. 621-3 du code de justice administrative.
Article 6 : Les experts avertiront les parties et organiseront le déroulement des travaux d'expertise conformément aux dispositions de l'article R. 621-7 du code de justice administrative.
Article 7 : Les experts déposeront leur rapport définitif au greffe par voie électronique avant le 30 septembre 2024. Des copies seront notifiées par les experts aux parties intéressées. Avec leur accord, cette notification pourra s'opérer sous forme électronique. Les experts justifieront auprès du tribunal de la date de réception de leur rapport par les parties.
Article 8 : Les frais et honoraires de l'expertise seront mis à la charge de la ou des parties désignées dans l'ordonnance par laquelle le président du tribunal liquidera et taxera ces frais et honoraires.
Article 9 : Le surplus des demandes des parties est rejeté.
Article 10 : La présente ordonnance sera notifiée à M. E I, à Mme J I, à la caisse primaire d'assurance maladie de Loir-et-Cher, au CHR d'Orléans et aux experts.
Fait à Orléans, le 26 mars 2024.
Le Président,
Benoist GUÉVEL
La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé et des solidarités en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
ABo