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AccueilJurisprudence administrativeN° TA45-2301485

Tribunal Administratif d'Orléans — Décision N° TA45-2301485

jeudi 11 mai 2023

JuridictionTribunal Administratif d'Orléans
SectionTribunal Administratif d'Orléans
N° DossierTA45-2301485
TypeDécision
Avocat requérantTOUBALE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 20 avril 2023, Mme C B, agissant pour le compte de sa fille D B, représentée par Me Toubale, demande à la juge des référés, saisie sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

1°) de suspendre l'exécution de la décision implicite de rejet du recours administratif préalable obligatoire exercé à l'encontre de la décision du 24 janvier 2023 de l'Office français de l'immigration et de l'intégration refusant le bénéfice des conditions matérielles d'accueil, et réceptionné le 10 février 2023 par l'office ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Toubale de la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve qu'elle-même et son conseil renoncent au bénéfice de l'aide juridictionnelle dans le délai d'un an.

Elle soutient que :

- la condition tenant à l'urgence est remplie dès lors que la famille se trouve en situation de grande précarité financière, elle-même et le père de l'enfant ne travaillant pas et la famille bénéficiant de l'aide de l'association accueil soutien et lutte contre les détresses (A.S.L.D.) pour se loger et de celle des autres associations caritatives pour les repas et les vêtements ;

- il existe un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée qui est entachée d'une erreur de droit, la demande d'asile présentée ne concernant que l'enfant D née en France le 18 décembre 2022, de sorte que le dépassement du délai de quatre-vingt-dix jours suivant l'arrivée de sa mère en France ne pouvait légalement lui être opposée.

Par un mémoire en défense, enregistré le 9 mai 2023, l'Office français de l'immigration et de l'intégration conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- la condition tenant à l'urgence n'est pas satisfaite dès lors que Mme B, qui a laissé s'écouler un délai de deux-cent-soixante-quinze jours après son entrée en France avant de présenter une demande d'asile, sans fournir de motif légitime quant à la tardiveté de la demande, s'est placée elle-même dans la situation dont elle se prévaut ; dans la mesure où son dossier est toujours en cours de procédure, celui de son enfant reste lié au sien et la décision de refus des conditions matérielles d'accueil s'applique pour toute la famille ; la famille ne présente aucune vulnérabilité particulière, Mme B n'étant pas isolée sur le territoire français et n'établissant pas être dépourvue de ressources ;

- aucun moyen n'est de nature à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision contestée dès lors que :

* il a été procédé à un examen de la vulnérabilité préalablement à l'édiction de cette décision ;

* la décision contestée n'est pas entachée d'erreur manifeste d'appréciation ni d'erreur de droit dès lors que la demande d'asile a été présentée plus de quatre-vingt-dix jours après l'entrée de la requérante en France et qu'il n'existe aucun motif légitime justifiant ce dépôt tardif ; le dossier de sa mère étant toujours en cours de procédure, celui de l'enfant y reste rattaché ; la famille ne présente aucune vulnérabilité particulière.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- la requête enregistrée le 20 avril 2023 sous le n° 2301484 par laquelle Mme B demande l'annulation de la décision attaquée.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Rouault-Chalier, vice-présidente, pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 10 mai 2023 à 10 h 30 :

- le rapport de Mme Rouault-Chalier, juge des référés ;

- les observations de Me Toubale, représentant Mme B, présente, qui a conclu aux mêmes fins que dans la requête par les mêmes moyens en insistant sur la situation de précarité dans laquelle se trouve la famille après le renvoi de la requérante, alors qu'elle était enceinte, par son père et sa belle-mère qui l'avaient pourtant fait venir en France dans une perspective de regroupement familial ainsi que le rejet de la demande d'asile du père de la petite D ; il a par ailleurs invoqué un moyen nouveau tiré de l'erreur dans l'appréciation de la situation de vulnérabilité de Mme B et de sa fille qui sont hébergées, via le 115, dans une chambre d'hôtel et ne disposent d'aucune ressource ;

- et les observations de Mme A, représentant l'Office français de l'immigration et de l'intégration, qui a maintenu l'ensemble de ses écritures en défense, qu'elle a repris, en insistant sur le fait qu'une demande d'asile a bien été enregistrée tant pour la mère que pour l'enfant comme en témoigne la délivrance, à chacune d'elle, d'une attestation de première demande d'asile, en procédure accélérée s'agissant de Mme B et en procédure normale s'agissant de sa fille ; en réponse au nouveau moyen invoqué au cours de l'instance, et tiré de ce que la décision attaquée est entachée d'une erreur d'appréciation de la vulnérabilité de la requérante, elle a fait valoir qu'il a été tenu compte de l'absence d'isolement tant de l'enfant que de sa mère et de la présence, à leur côté, du père de la fillette, permettant de constituer une cellule familiale complète ainsi que de l'existence d'un hébergement, bien que précaire.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Mme C B, ressortissante guinéenne née le 4 mars 2003, a déclaré être entrée en France le 2 avril 2022 sous couvert d'un visa D au titre du regroupement familial, son père résidant sur le territoire français. Elle a donné naissance, le 18 décembre 2022 à Blois, à une petite fille, D. Le 24 janvier 2023, Mme B a présenté une demande d'asile au nom de son enfant que la préfète du Loiret a enregistrée comme une première demande et a placée en procédure normale. Une attestation de demandeur d'asile valable jusqu'au 23 novembre 2023 a été délivrée au nom de cet enfant. Parallèlement, une première demande d'asile a également été enregistrée au nom de Mme B elle-même, qui a donné lieu à la délivrance d'une attestation de demande d'asile en procédure accélérée, valable jusqu'au 23 juillet 2023. Toutefois, par une décision du 24 janvier 2023, la directrice territoriale de l'Office français de l'immigration et de l'intégration a refusé d'accorder les conditions matérielles d'accueil à Mme B, au motif qu'elle avait demandé l'asile plus de quatre-vingt-dix jours après son entrée en France, sans motif légitime. Par l'intermédiaire de son conseil, Mme B a formé le 7 février 2022 auprès du directeur de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, un recours à l'encontre de cette décision, reçu le 10 février 2023 par l'office et implicitement rejeté à l'expiration du délai de deux mois. Par la requête ci-dessus analysée, Mme B, agissant pour le compte de sa fille D, demande à la juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, de suspendre l'exécution de la décision lui ayant implicitement refusé l'octroi des conditions matérielles d'accueil du demandeur d'asile.

Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes du premier alinéa de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président ". Aux termes du second alinéa de l'article 61 du décret du 28 décembre 2020 pris pour l'application de ces dispositions : " L'admission provisoire est accordée par le président du bureau ou de la section ou le président de la juridiction saisie, soit sur une demande présentée sans forme par l'intéressé, soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle ou d'aide à l'intervention de l'avocat sur laquelle il n'a pas encore été statué ".

3. Mme B a déposé une demande d'aide juridictionnelle le 14 avril 2023 sur laquelle il n'a pas été statué à la date de la présente ordonnance. Il y a lieu, en application des dispositions mentionnées au point précédent, de prononcer l'admission provisoire de l'intéressée au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

4. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ".

En ce qui concerne l'urgence :

5. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande tendant à la suspension d'une telle décision, d'apprécier concrètement, compte-tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de celle-ci sur la situation de ce dernier ou le cas échéant, des personnes concernées, sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. Si le refus d'octroyer les conditions matérielles d'accueil est susceptible de porter atteinte, de manière grave et immédiate, à la situation d'un demandeur d'asile, la gravité d'une telle atteinte s'apprécie en tenant compte en particulier de la situation du demandeur compte tenu notamment de son âge, de son état de santé, de sa situation de famille et de ses ressources.

6. Il ressort des pièces du dossier, ainsi que des échanges ayant eu lieu au cours de l'audience, que la famille de l'enfant D B, composée de ses mère et père, est hébergée par le 115 dans une chambre d'hôtel, hébergement qui n'a qu'un caractère d'urgence. S'ils sont hébergés, la requérante soutient, sans être utilement contredite, que la famille ne dispose d'aucune ressource pécuniaire et dépend de l'aide de diverses associations caritatives pour les repas et les vêtements. Eu égard à cette situation particulière et à la vulnérabilité de l'enfant D B, âgée de seulement quatre mois et demi, et nonobstant la présence en France de son grand-père maternel, dont il n'est aucunement démontré qu'il contribuerait, de quelque manière que ce soit, aux besoins notamment alimentaires de l'enfant, la condition d'urgence, au sens des dispositions précitées de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, doit être regardée comme remplie.

En ce qui concerne le doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée :

7. Aux termes de l'article L. 521-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque la demande d'asile est présentée par un étranger qui se trouve en France accompagné de ses enfants mineurs, elle est regardée comme présentée en son nom et en celui de ses enfants. ". Aux termes de l'article L. 551-9 du même code : " Les conditions matérielles d'accueil du demandeur d'asile sont proposées à chaque demandeur d'asile par l'Office français de l'immigration et de l'intégration après l'enregistrement de sa demande par l'autorité administrative compétente. ". Aux termes de l'article L. 522-1 de ce code : " A la suite de la présentation d'une demande d'asile, l'Office français de l'immigration et de l'intégration est chargé de procéder, dans un délai raisonnable et après un entretien personnel avec le demandeur d'asile, à une évaluation de la vulnérabilité de ce dernier afin de déterminer, le cas échéant, ses besoins particuliers en matière d'accueil. Ces besoins particuliers sont également pris en compte s'ils deviennent manifestes à une étape ultérieure de la procédure d'asile () ". L'article L. 522-3 du même code dispose que : " L'évaluation de la vulnérabilité vise, en particulier, à identifier les mineurs, les mineurs non accompagnés, les personnes en situation de handicap, les personnes âgées, les femmes enceintes, les parents isolés accompagnés d'enfants mineurs, les victimes de la traite des êtres humains, les personnes atteintes de maladies graves, les personnes souffrant de troubles mentaux et les personnes qui ont subi des tortures, des viols ou d'autres formes graves de violence psychologique, physique ou sexuelle, telle que des mutilations sexuelles féminines ". Aux termes de l'article L. 551-15 du même code : " Les conditions matérielles d'accueil peuvent être refusées, totalement ou partiellement, au demandeur dans les cas suivants : / () 4° Il n'a pas sollicité l'asile, sans motif légitime, dans le délai prévu au 3° de l'article L. 531-27. / La décision de refus des conditions matérielles d'accueil prise en application du présent article est écrite et motivée. Elle prend en compte la vulnérabilité du demandeur. ". Enfin, l'article L. 531-27 de ce code dispose : " L'Office français de protection des réfugiés et apatrides statue en procédure accélérée à la demande de l'autorité administrative chargée de l'enregistrement de la demande d'asile dans les cas suivants : () 3° Sans motif légitime, le demandeur qui est entré irrégulièrement en France ou s'y est maintenu irrégulièrement n'a pas présenté sa demande d'asile dans le délai de quatre-vingt-dix jours à compter de son entrée en France () ".

8. Les conditions matérielles d'accueil sont proposées au demandeur d'asile par l'Office français de l'immigration et de l'intégration après l'enregistrement de la demande d'asile. Dans le cas où elle envisage de refuser les conditions matérielles d'accueil sur le fondement de l'article L. 551-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il appartient à l'autorité compétente de l'Office français de l'immigration et de l'intégration d'apprécier la situation particulière du demandeur au regard notamment de sa vulnérabilité, de ses besoins en matière d'accueil ainsi que, le cas échéant, des raisons pour lesquelles il n'a pas respecté les obligations auxquelles il devait déférer pour bénéficier des conditions matérielles d'accueil.

9. Il ressort des pièces du dossier qu'une demande d'asile a été enregistrée le 24 janvier 2023, tant au nom de Mme B qu'en celui de sa fille, D B. Par une décision du même jour, la directrice territoriale de l'Office français de l'immigration et de l'intégration d'Orléans a refusé à Mme B le bénéfice des conditions matérielles d'accueil, au motif que sa demande d'asile avait été présentée après l'expiration du délai de quatre-vingt-dix jours défini à l'article L. 531-27 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Compte tenu de la situation, décrite au point 6 de la présente ordonnance, de la requérante et de sa famille, il y a lieu de considérer que le moyen tiré de l'erreur d'appréciation de la vulnérabilité d'Orokiatou B et de sa mère est propre à faire naître un doute sérieux quant à la légalité de la décision contestée de refus des conditions matérielles d'accueil prise par l'Office français de l'immigration et de l'intégration, lequel n'est pas tenu de rejeter une telle demande compte tenu de sa présentation tardive, laquelle, en tout état de cause, ne concerne pas la situation de l'enfant.

10. Il y a lieu, jusqu'à ce qu'il soit statué au fond, de prononcer la suspension de l'exécution de la décision implicite de rejet née du silence gardé par l'Office français de l'immigration et de l'intégration sur le recours exercé à l'encontre de la décision du 24 janvier 2023 refusant de faire droit à la demande de Mme B de lui accorder les conditions matérielles d'accueil au profit de sa fille D B.

Sur les frais liés au litige :

11. Mme B est admise à l'aide juridictionnelle à titre provisoire. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que Me Toubale, avocat de Mme B, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat et sous réserve de l'admission définitive de sa cliente à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Toubale de la somme de 1 000 euros.

O R D O N N E :

Article 1er : Mme B est admise, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : L'exécution de la décision implicite par laquelle le directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration a implicitement rejeté le recours administratif de Mme B tendant à l'octroi des conditions matérielles d'accueil est suspendue.

Article 3 : Sous réserve de l'admission définitive de Mme B à l'aide juridictionnelle et sous réserve que son conseil renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, l'Office français de l'immigration et de l'intégration versera à Me Toubale la somme de 1 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme C B, à l'Office français de l'immigration et de l'intégration et à Me Toubale.

Fait à Orléans, le 11 mai 2023.

La juge des référés,

Patricia ROUAULT-CHALIER

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

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