vendredi 12 juillet 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif d'Orléans |
| Section | Tribunal Administratif d'Orléans |
| N° Dossier | TA45-2302093 |
| Type | Décision |
| Avocat requérant | SCP LE METAYER & ASSOCIES |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire complémentaire enregistrés les 6 juin 2023 et 19 juin 2024, Mme D E et M. C E, représentés par la SCP Le Métayer et Associés, demandent au juge des référés, sur le fondement de l'article R. 532-1 du code de justice administrative, de prescrire une expertise médicale en vue de déterminer si leur père, M. A E a bénéficié d'une prise en charge et de soins attentifs par les services du Centre Hospitalier Régional Universitaire (CHRU) d'Orléans lors de son admission à partir du 17 avril 2022 jusqu'à la date de son décès le 28 octobre 2022, de donner tous éléments permettant d'apprécier l'existence et de quantifier l'importance des souffrances physiques et morales endurées, des répercussions sur l'espérance de vie de la victime, et de dire que l'expert produira un pré-rapport en laissant aux parties un délai raisonnable d'observations.
Ils soutiennent que :
- le 17 avril 2022, M. A E est admis au service pneumologie du CHRU d'Orléans, en raison de difficultés respiratoires, en lien avec la COVID. A la suite de l'aggravation de son état, il est transféré en service réanimation du 22 avril au 6 mai 2022, puis le 11 mai ;
- du 3 au 28 août 2022, il est admis à l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière à Paris, jusqu'à son retour dans le service de réanimation du CHRU d'Orléans le 29 août ;
- en dépit de la période d'apparente rémission au cours des mois de septembre et octobre, les médecins se résignent à arrêter les traitements de M. E le 12 octobre 2022. Le 18 octobre 2022, une réunion pluridisciplinaire décide que ce dernier ne recevrait plus que des soins de confort et le lendemain, le docteur B annonçait aux proches l'arrêt de sa prise en charge et qu'en cas d'infection ou d'accident, les soins vitaux ne seraient pas prodigués ;
- le 24 octobre 2022, l'équipe de soins palliatifs note dans son compte-rendu que depuis l'arrêt des traitements, M. E souffre continuellement et montre un facies crispé même au repos. Le 25 octobre 2022, il contracte une infection nosocomiale qui n'est pas prise en charge ;
- appelés au chevet du patient le 28 octobre 2022, ses proches font l'objet d'un accueil hostile de la part du personnel de sécurité de l'établissement ;
- estimant que l'arrêt prématuré des traitements de le leur père l'a conduit à la mort dans de grandes souffrances, Mme D E et M. C E sollicitent la présente mesure d'expertise.
Par un mémoire, enregistré le 9 juin 2023, la caisse primaire d'assurance maladie de Loir-et-Cher ne formule pas d'observations sur cette requête.
Par un mémoire en défense, enregistré le 28 juin 2023, le CHRU d'Orléans, représenté par la SCPO Normand et Associés, indique ne pas s'opposer à l'expertise mais formule toutes protestations et réserves sur sa responsabilité. Il appelle en cause les services de l'Assistance Publique - Hôpitaux de Paris (AP-HP) compte-tenu du séjour hospitalier de M. E à l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière et sollicite que les frais d'expertise soient mis à la charge des demandeurs.
Par un mémoire en défense, enregistré le 28 juin 2024, l'Assistance Publique - Hôpitaux de Paris (AP-HP), conclut, à titre principal, à sa mise hors de cause, et à titre subsidiaire, indique ne pas s'opposer à l'expertise mais formule toutes protestations et réserves sur sa responsabilité.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de la sécurité sociale ;
- le code de justice administrative ;
Considérant ce qui suit :
Sur la demande d'expertise :
1. Aux termes du premier alinéa de l'article R. 532-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés peut, sur simple requête et même en l'absence de décision administrative préalable, prescrire toute mesure utile d'expertise ou d'instruction () ". La prescription d'une mesure d'expertise en application de ces dispositions est subordonnée à son utilité pour le règlement d'un litige principal qui doit être appréciée en tenant compte, notamment, de l'existence d'une perspective contentieuse recevable, des possibilités ouvertes au demandeur pour arriver au même résultat par d'autres moyens et de l'intérêt de la mesure pour le contentieux né ou à venir en prenant en compte, à cet effet, les expertises judiciaire ou amiable qui ont pu être prescrites ou réalisées au titre du même litige et au regard des motifs de droit et de fait qui justifient, selon la demande, la mesure sollicitée.
2. Il résulte de l'instruction que le litige susceptible d'opposer le requérant au CHRU d'Orléans relève de la compétence de la juridiction administrative. Ce service hospitalier ne s'oppose pas à la mesure d'expertise sollicitée. Les demandeurs entendent, au principal, mettre en cause la responsabilité dudit hôpital. Par conséquent, la mesure d'expertise sollicitée présente un caractère d'utilité et entre dans le champ d'application des dispositions précitées de l'article R. 532-1 du code de justice administrative. Il y a lieu, dès lors, d'y faire droit, et d'ordonner une expertise comme il est précisé à l'article 1er de la présente ordonnance.
Sur la demande de mise hors de cause de l'AP-HP :
3. Peuvent être appelées à une expertise ordonnée sur le fondement des dispositions citées au point 1, non seulement les personnes dont la responsabilité est susceptible d'être engagée par l'action qui motive la demande d'expertise, mais aussi toute personne dont la présence est de nature à éclairer les travaux de l'expert. Au soutien de sa mise hors de cause, l'AP-HP indique que, d'une part, l'intervention de l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière se limite à la prise en charge de M. A E pour un séjour de rééducation au mois d'août 2022, et d'autre part, les requérants ne formulent de griefs qu'à l'égard du CHRU d'Orléans. Néanmoins, en raison de son implication dans le parcours de soins de M. A E précédant son décès, la présence des services de l'AP-HP aux opérations d'expertise présente un caractère d'utilité pouvant éclairer les travaux de l'expert. Le cas échéant, il appartiendra à celui-ci, s'il l'estime pertinent, de solliciter du juge des référés, en fournissant toute justification, la mise hors de cause des parties dont la participation ne serait pas ou plus nécessaire, en application des dispositions de l'article R. 532-3 du code de justice administrative. Il suit de là qu'il y a lieu de faire droit aux conclusions du CHRU d'Orléans aux fins de mise en cause de l'AP-HP.
Sur les conclusions du CHRU d'Orléans et de l'AP-HP tendant à leur donner acte de leurs protestations et réserves :
4. Le CHRU d'Orléans et l'AP-HP demandent au tribunal de leur donner acte de leurs protestations et réserves sur leurs mises en cause et leurs responsabilités. Il n'appartient pas au juge des référés, saisi sur le fondement des dispositions de l'article R. 532-1 du code de justice administrative, de donner acte de telles protestations et réserves.
Sur la demande des requérants tendant à ce que l'expert établisse une note de synthèse ou un pré-rapport avant le dépôt de son rapport :
5. Aux termes de l'article R. 621-7 du code de justice administrative : " L'expert garantit le caractère contradictoire des opérations d'expertise. () Les observations faites par les parties, dans le cours des opérations, sont consignées dans le rapport. L'expert recueille et consigne les observations des parties sur les constatations auxquelles il procède et les conclusions qu'il envisage d'en tirer () ". En application de ces dispositions, il appartient à l'expert, dans la conduite des opérations qui lui sont confiées dans le respect du principe du contradictoire, de communiquer aux parties ses constatations et conclusions potentielles et de recueillir leurs éventuelles observations sous la forme d'un projet de rapport communiqué aux parties. Par suite, il y a lieu de faire droit aux conclusions des requérants déposées en ce sens.
Sur les conclusions du CHRU d'Orléans tendant à dire et juger que les frais d'expertise seront mis à la charge des demandeurs :
6. Aux termes de l'article R. 621-13 du code de justice administrative : " Lorsque l'expertise a été ordonnée sur le fondement du titre III du livre V, le président du tribunal () en fixe les frais et honoraires par une ordonnance prise conformément aux dispositions des articles R. 621-11 et R. 761-4. Ces frais et honoraires sont, en principe, mis à la charge de la partie qui a demandé le prononcé de la mesure d'expertise. Toutefois, pour des raisons d'équité, ils peuvent être mis à la charge d'une autre partie ou partagés entre les parties () ".
7. Il résulte des dispositions précitées qu'il appartient au seul président de la juridiction de désigner la ou les parties qui assumeront la charge des frais et honoraires d'expertise, après l'accomplissement de celle-ci. Par conséquent, les conclusions du CHRU d'Orléans qui demande au juge des référés de mettre à la charge de Mme D E et de M. C E les frais d'expertise à intervenir ne peuvent qu'être rejetées.
O R D O N N E :
Article 1er : Le docteur C F, anesthésiste-réanimateur, domicilié Institut Curie, Département anesthésie-réanimation-douleur 26 rue d'Ulm à Paris (75005), est désigné en qualité d'expert avec pour mission de :
1°) se faire communiquer tous documents relatifs à l'état de santé de M. A E et, notamment, tous documents relatifs au suivi médical, aux actes de soins et aux diagnostics pratiqués sur lui par les services du CHRU d'Orléans et de l'AP-HP relatifs à son hospitalisation à partir du 17 avril 2022 ; convoquer et entendre les parties et tous sachants ; procéder à l'examen sur pièces du dossier médical de M. A E ;
2°) décrire l'état de santé de M. A E et les conditions dans lesquelles il a été pris en charge par les services du CHRU d'Orléans et de l'AP-HP ; décrire l'état pathologique de l'intéressé ayant conduit aux soins, aux interventions et aux traitements pratiqués ;
3°) donner son avis sur le point de savoir si les interventions pratiquées et les diagnostics établis ont été consciencieux, attentifs, diligents et conformes aux données acquises de la science, et s'ils étaient adaptés à l'état de M. A E et aux symptômes qu'il présentait ; donner notamment son avis sur la pertinence des diagnostics des équipes médicales du CHRU d'Orléans et de l'AP-HP et sur les décisions d'arrêter les soins au patient ;
4°) réunir, de manière générale, tous les éléments devant permettre de déterminer si des fautes médicales, des fautes de soins ou des fautes dans l'organisation des services du CHRU d'Orléans et de l'AP-HP ont été commises ; rechercher si les diligences nécessaires pour l'établissement d'un diagnostic exact ont été mises en œuvre ; déterminer s'il a été victime d'un accident médical, d'un aléa thérapeutique ou d'une infection nosocomiale ;
5°) donner son avis sur le point de savoir si le ou les manquements du CHRU d'Orléans ou de l'AP-HP éventuellement constatés ont fait perdre à M. A E une chance sérieuse de guérison des lésions dont il était atteint ou d'éviter le trépas ; donner son avis sur l'ampleur (pourcentage) de la chance perdue par M. A E de voir son état de santé s'améliorer ou d'éviter de le voir se dégrader en raison de ces manquements ; en cas de manquements multiples, indiquer la part imputable à chacun de ces manquements ;
6°) dire si le dossier médical et les informations recueillies permettent de savoir si M. A E et ses proches ont été informés de la nature des opérations qu'il allait subir, et des conséquences normalement prévisibles de ces interventions et s'ils ont été mis à même de formuler un consentement éclairé, notamment en matière d'arrêt des soins ;
7°) donner son avis sur l'existence éventuelle de préjudices annexes (souffrances endurées, préjudice psychologique, etc.) et le cas échéant, en évaluer l'importance, en distinguant la part imputable au manquement éventuellement constaté de celle ayant pour origine toute autre cause ou pathologie, eu égard, notamment aux antécédents médicaux de l'intéressé ;
8°) apporter, d'une manière générale, tous éléments qui seraient utiles à la solution du litige par la juridiction éventuellement saisie.
Article 2 : Les opérations d'expertise auront lieu contradictoirement entre, d'une part,
Mme D E, M. C E et la caisse primaire d'assurance maladie de Loir-et-Cher, et d'autre part, le CHRU d'Orléans et l'AP-HP.
Article 3 : L'expert accomplira sa mission dans les conditions prévues aux articles R. 621-2 à R. 621-14 du code de justice administrative. Il ne pourra recourir à un sapiteur sans l'autorisation préalable du président du tribunal administratif.
Article 4 : Préalablement à toute opération, l'expert effectuera une déclaration sur l'honneur dans les formes prévues à l'article R. 621-3 du code de justice administrative.
Article 5 : L'expert avertira les parties conformément aux dispositions de l'article R. 621-7 du code de justice administrative.
Article 6 : L'expert communiquera aux parties un projet de rapport, préalablement au dépôt du rapport définitif, afin de recueillir leurs éventuelles observations.
Article 7 : L'expert déposera son rapport définitif au greffe par voie électronique avant le 31 décembre 2024. Des copies seront notifiées par l'expert aux parties intéressées. Avec leur accord, cette notification pourra s'opérer sous forme électronique. L'expert justifiera auprès du tribunal de la date de réception de son rapport par les parties.
Article 8 : Les frais et honoraires de l'expertise seront mis à la charge de la ou des parties désignées dans l'ordonnance par laquelle le président du tribunal liquidera et taxera ces frais et honoraires.
Article 9 : Le surplus des demandes des parties est rejeté.
Article 10 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme D E et M. C E, à la caisse primaire d'assurance maladie de Loir-et-Cher, au CHRU d'Orléans, à l'AP-HP et à l'expert.
Fait à Orléans, le 12 juillet 2024.
Le Président,
Benoist GUÉVEL
La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé et des solidarités en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
ABo