vendredi 12 avril 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif d'Orléans |
| Section | Tribunal Administratif d'Orléans |
| N° Dossier | TA45-2303939 |
| Type | Décision |
| Avocat requérant | SCP DENIZEAU GABORIT TAKHEDMIT |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 26 septembre 2023, M. D C, agissant tant en son nom personnel qu'en qualité d'ayant droit de son père décédé, M. A C, représenté par la SCP Denizeau - Gaborit - Takhedmit, demande au juge des référés, sur le fondement de l'article R. 532-1 du code de justice administrative, de prescrire une expertise médicale en vue de déterminer si son père a bénéficié d'une prise en charge et de soins attentifs par les services du Centre Hospitalier (CH) de Saint-Amand-Montrond lors de son admission à compter du 24 juin 2022, de donner tous éléments permettant d'apprécier ses préjudices, de dire que l'expert produira un pré-rapport en laissant aux parties un délai raisonnable d'observations, et enfin, de réserver les dépens.
Il soutient que :
- atteint de troubles cognitifs aggravés ne permettant plus son maintien à domicile, son père est admis au CH de Saint-Amand-Montrond à compter du 24 juin 2022 ;
- il est par ailleurs porteur d'un stimulateur cardiaque dans la loge pectorale gauche ;
- le soir même de son admission, M. A C s'échappe de l'établissement à deux reprises, avant d'être retrouvé en centre-ville par les gendarmes qui le raccompagnent alors au centre hospitalier ;
- son dossier médical indique qu'au cours de l'intervention des gendarmes, il " aurait pris un coup de taser car agressif " et qu'il présente une dermabrasion sur l'épaule gauche. Les mentions apposées le lendemain 25 juin et le 1er juillet 2022 ne rapportent toutefois pas de signes d'alerte sur son état de santé ;
- M. A C décède le 2 juillet 2022 ;
- dans ces conditions, M. D C s'estime fondé à solliciter du tribunal la présente mesure d'expertise médicale au contradictoire du CH de Saint-Amand-Montrond, de l'Office National d'Indemnisation des Accidents Médicaux (ONIAM) et du préfet du Cher dans la perspective de rechercher la responsabilité de ces personnes publiques.
Par un mémoire, enregistré le 28 septembre 2023, la caisse primaire d'assurance maladie de Loir-et-Cher ne formule pas d'observation sur cette requête.
Par un mémoire en défense, enregistré le 11 octobre 2023, le ministre de l'intérieur et des outre-mer, conclut au rejet de la requête de M. C pour défaut d'utilité et sollicite la mise en cause du préfet du Cher sur le fondement de l'article R. 431-10 du code de justice administrative, afin qu'il assure la défense au nom de l'Etat.
Il soutient que :
- les services de gendarmerie n'ont pas eu recours à l'usage de la force contre M. A C, et notamment du taser, afin de le raccompagner au centre hospitalier ;
- l'absence de lien de causalité entre l'intervention de la brigade et le décès de l'intéressé ne permet pas de caractériser une quelconque responsabilité de l'Etat, privant, en fait, la présente procédure d'expertise de toute utilité.
Par un mémoire en défense, enregistré le 16 octobre 2023, l'Office National d'Indemnisation des Accidents Médicaux (ONIAM), représenté par la CSP Saidji et Moreau, ne s'oppose pas au principe de la mesure d'expertise sollicitée mais formule toutes protestations et réserves d'usage, demande que la mission de l'expert soit complétée, et que ce dernier produise un pré-rapport assorti d'un délai permettant aux parties de faire valoir leurs observations.
Par un mémoire en défense, enregistré le 19 octobre 2023, le CH de Saint-Amand-Montrond, représenté Me Amélie Chiffert, s'en remet à justice quant à la mesure d'expertise à intervenir et formule toutes protestations et réserves sur sa responsabilité. Il demande que la mission de l'expert soit complétée, qu'il établisse un pré-rapport ou une note de synthèse avant le dépôt de son rapport définitif assorti d'un délai suffisant pour que les parties puissent y répondre, et sollicite que les frais d'expertise soit mis à la charge du demandeur.
Par un mémoire en réplique, enregistré le 30 octobre 2023, M. D C maintient ses conclusions aux mêmes fins et par les mêmes moyens. Il expose que, selon les documents médicaux du centre hospitalier, la gendarmerie a fait preuve de coercition pour reconduire son père à l'hôpital.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de la sécurité sociale ;
- le code de justice administrative ;
Considérant ce qui suit :
Sur la demande d'expertise :
1. Aux termes du premier alinéa de l'article R. 532-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés peut, sur simple requête et même en l'absence de décision administrative préalable, prescrire toute mesure utile d'expertise ou d'instruction () ". La prescription d'une mesure d'expertise en application de ces dispositions est subordonnée à son utilité appréciée, d'une part, au regard des éléments dont le requérant dispose et, d'autre part, bien que ce juge ne soit pas saisi du principal, au regard de l'intérêt que la mesure présente dans la perspective d'un litige principal, actuel ou éventuel, auquel elle est susceptible de se rattacher. A ce dernier titre, il ne peut faire droit à une demande d'expertise permettant d'évaluer un préjudice, en vue d'engager la responsabilité d'une personne publique, en l'absence manifeste de lien de causalité entre le préjudice à évaluer et la faute alléguée.
2. Par suite, il appartient au juge des référés, dans le cadre de son office, d'apprécier si l'existence même d'un fait générateur susceptible d'engager la responsabilité d'une personne publique peut être tenue comme suffisamment probable pour justifier l'utilité d'une mesure d'expertise aux fins d'évaluer le préjudice que la victime du dommage ou ses ayants droit soutiennent avoir subi.
3. Il résulte de l'instruction que la demande d'expertise porte sur les causes et les circonstances du décès de M. A C le 2 juillet 2022, une semaine après deux tentatives de fugues du centre hospitalier de Saint-Amand-Montrond où l'intéressé est admis à la demande de son fils et du maire de son lieu de résidence pour des troubles cognitifs sévères, des difficultés comportementales et une impulsivité rendant impossible son maintien à domicile. Au soutien de ses conclusions de rejet, le ministre de l'intérieur et des outre-mer soutient que ni la matérialité des faits, ni leur rapport avec le trépas de M. C ne sont établis dès lors que le journal de conduite des opérations de l'équipage de gendarmerie intervenu le 24 juin 2022 indique que M. C a été reconduit au centre hospitalier sans coercition. Par voie de conséquence, le requérant ne rapporte pas la preuve d'un lien de causalité entre le décès de son père et l'action des gendarmes. Dès lors qu'il résulte de l'examen du dossier médical et du compte-rendu du service des urgences que le patient est alors " virulent et agressif physiquement " débordant les infirmières du service, " maitrisé par la force " lors de sa seconde fugue et placé sous contention le 24 juin 2022 à 22h par le personnel médical avec le concours des gendarmes ; le requérant justifie suffisamment, en l'état de l'instruction et sans préjudice du recours au fond, de la matérialité des faits invoqués. La présente procédure, susceptible de se rattacher à une action ultérieure devant le juge du fond, ne préjuge en rien d'une éventuelle causalité ou responsabilité en lien avec l'intervention des forces de l'ordre dont la présence à l'expertise pourra d'ailleurs éclairer les travaux de l'expert. En outre, le litige susceptible d'opposer M. D C au CH de Saint-Amand-Montrond et à l'ONIAM relève également de la compétence de la juridiction administrative. Ces deux établissements ne s'opposent pas à la mesure d'expertise sollicitée. Le demandeur entend, au principal, mettre en cause leur éventuelle responsabilité. Par conséquent, la mesure sollicitée présente un caractère d'utilité et entre dans le champ d'application des dispositions précitées de l'article R. 532-1 du code de justice administrative. Il y a lieu, dès lors, d'y faire droit, et d'ordonner une expertise comme il est précisé à l'article 1er de la présente ordonnance.
Sur les conclusions du CH de Saint-Amand-Montrond et de l'ONIAM tendant à leur donner acte de leurs protestations et réserves :
4. Si le CH de Saint-Amand-Montrond et l'ONIAM demandent au tribunal de leur donner acte de leurs protestations et réserves sur leurs mises en cause et leurs responsabilités, il n'appartient toutefois pas au juge des référés, saisi sur le fondement des dispositions de l'article R. 532-1 du code de justice administrative, de donner acte de telles protestations et réserves.
Sur la demande du requérant, du CH de Saint-Amand-Montrond et de l'ONIAM tendant à ce que l'expert établisse une note de synthèse ou un pré-rapport avant le dépôt de son rapport :
5. Aux termes de l'article R. 621-7 du code de justice administrative : " L'expert garantit le caractère contradictoire des opérations d'expertise. () Les observations faites par les parties, dans le cours des opérations, sont consignées dans le rapport. L'expert recueille et consigne les observations des parties sur les constatations auxquelles il procède et les conclusions qu'il envisage d'en tirer () ". En application de ces dispositions, il appartient à l'expert, dans la conduite des opérations qui lui sont confiées dans le respect du principe du contradictoire, de communiquer aux parties ses constatations et conclusions potentielles et de recueillir leurs éventuelles observations. Cependant, le dépôt d'un pré-rapport assurant et formalisant ainsi le partage des informations recueillies demeure une simple faculté. Par conséquent, il n'y a pas lieu de faire droit aux conclusions des parties tendant à la production d'un pré-rapport. Il suit de là que les conclusions du requérant, du CH de Saint-Amand-Montrond et de l'ONIAM ne peuvent qu'être rejetées.
Sur les frais d'expertise et les dépens :
6. Aux termes de l'article R. 621-13 du code de justice administrative : " Lorsque l'expertise a été ordonnée sur le fondement du titre III du livre V, le président du tribunal () en fixe les frais et honoraires par une ordonnance prise conformément aux dispositions des articles R. 621-11 et R. 761-4. Ces frais et honoraires sont, en principe, mis à la charge de la partie qui a demandé le prononcé de la mesure d'expertise. Toutefois, pour des raisons d'équité, ils peuvent être mis à la charge d'une autre partie ou partagés entre les parties () ".
7. Il résulte des dispositions précitées qu'il n'appartient pas au juge des référés ni de déterminer la charge des dépens de la mesure d'instruction qu'il ordonne ni de la réserver pour le futur. Les conclusions présentées à ce titre ne peuvent dès lors qu'être rejetées.
O R D O N N E :
Article 1er : La docteure B E, gériatre, domiciliée Centre hospitalier de Sens, 1 avenue Pierre de Coubertin à Sens (89108 cedex), est désigné en qualité d'experte avec pour mission de :
1°) se faire communiquer tous documents relatifs à l'état de santé de M. C et, notamment, tous documents relatifs au suivi médical, aux actes de soins et aux diagnostics pratiqués sur lui par les services du CH de Saint-Amand-Montrond relatifs à son hospitalisation à partir du 24 juin 2022, ainsi que les circonstances relatives à l'intervention des gendarmes lors des fugues de l'établissement de santé par l'intéressé le soir du 24 juin 2024, convoquer et entendre les parties et tous sachants ; procéder à l'examen sur pièces du dossier médical de M. C ;
2°) décrire l'état de santé de M. C et les conditions dans lesquelles il a été pris en charge par les services du CH de Saint-Amand-Montrond ; décrire l'état pathologique de l'intéressé ayant conduit aux soins, aux interventions et aux traitements pratiqués ;
3°) donner son avis sur le point de savoir si les interventions pratiquées et les diagnostics posés ont été consciencieux, attentifs, diligents et conformes aux données acquises de la science, et s'ils étaient adaptés à l'état de M. C et aux symptômes qu'il présentait ; donner notamment son avis sur la pertinence des diagnostics des équipes médicales du CH de Saint-Amand-Montrond ;
4°) réunir, de manière générale, tous les éléments devant permettre de déterminer si des fautes médicales, des fautes de soins, des fautes dans l'organisation des services du CH de Saint-Amand-Montrond ont été commises ; rechercher si les diligences nécessaires pour l'établissement d'un diagnostic exact ont été mises en œuvre ; déterminer si le patient a été victime d'un accident médical, d'un aléa thérapeutique ou d'une infection nosocomiale ;
5°) donner son avis sur le point de savoir si le décès de M. C a un rapport avec son état, ou l'évolution prévisible de cet état ; le cas échéant, déterminer la part du préjudice présentant un lien de causalité direct, certain et exclusif avec un manquement reproché au CH de Saint-Amand-Montrond, en excluant la part des séquelles à mettre en relation avec la pathologie initiale, son évolution ou toute autre cause extérieure ; en cas de causes multiples, indiquer la part imputable (pourcentage) à chacune des causes ;
6°) donner son avis sur l'existence éventuelle de préjudices annexes et le cas échéant, en évaluer l'importance, en distinguant la part imputable au manquement éventuellement constaté de celle ayant pour origine toute autre cause ou pathologie, eu égard, notamment aux antécédents médicaux de l'intéressé ;
7°) apporter, d'une manière générale, tous éléments qui seraient utiles à la solution du litige par la juridiction éventuellement saisie.
Article 2 : Les opérations d'expertise auront lieu contradictoirement entre, d'une part,
M. D C et la caisse primaire d'assurance maladie de Loir-et-Cher, et d'autre part, le préfet du Cher, le CH de Saint-Amand-Montrond et l'ONIAM.
Article 3 : L'experte accomplira sa mission dans les conditions prévues aux articles R. 621-2 à R. 621-14 du code de justice administrative. Elle ne pourra recourir à un sapiteur sans l'autorisation préalable du président du tribunal administratif.
Article 4 : Préalablement à toute opération, l'experte effectuera une déclaration sur l'honneur dans les formes prévues à l'article R. 621-3 du code de justice administrative.
Article 5 : L'experte avertira les parties conformément aux dispositions de l'article R. 621-7 du code de justice administrative.
Article 6 : L'experte déposera son rapport définitif au greffe par voie électronique avant le 30 septembre 2024. Des copies seront notifiées par l'experte aux parties intéressées. Avec leur accord, cette notification pourra s'opérer sous forme électronique. L'experte justifiera auprès du tribunal de la date de réception de son rapport par les parties.
Article 7 : Les frais et honoraires de l'expertise seront mis à la charge de la ou des parties désignées dans l'ordonnance par laquelle le président du tribunal liquidera et taxera ces frais et honoraires.
Article 8 : Le surplus des demandes des parties est rejeté.
Article 9 : La présente ordonnance sera notifiée à M. D C, à la caisse primaire d'assurance maladie de Loir-et-Cher, au préfet du Cher, au CH de Saint-Amand-Montrond, à l'ONIAM et à l'experte.
Fait à Orléans, le 12 avril 2024.
Le Président,
Benoist GUÉVEL
La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé et des solidarités en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
ABo