vendredi 13 octobre 2023
| Juridiction | Tribunal Administratif d'Orléans |
| Section | Tribunal Administratif d'Orléans |
| N° Dossier | TA45-2304166 |
| Type | Ordonnance |
| Publication | C |
| Avocat requérant | VERDIER |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire enregistrés le 12 octobre 2023, M. A C, représenté par Me Verdier, avocat, demande, dans le dernier état de ses écritures, au juge des référés statuant sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :
1°) de suspendre l'exécution de l'arrêté du 11 octobre 2023 par lequel le préfet du Cher a interdit, dans tout le département du Cher, la représentation de son spectacle " Sous bracelet : un spectacle hors du commun ", annoncé le 13 octobre 2023 ;
2°) d'enjoindre au préfet du Cher de laisser se dérouler la représentation ;
3°) de mettre une somme de 2 000 euros à la charge de l'Etat, en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ; en cas de jonction avec la requête n° 2304153, de mettre une somme de 1 000 euros à la charge de la commune de Bourges et une somme de 1 000 euros à la charge de l'Etat.
M. C soutient que :
- la condition d'urgence est satisfaite en l'espèce, dès lors que la représentation concernée, envisagée depuis plus de quatre mois et largement portée à la connaissance du public depuis lors, fait l'objet d'une interdiction soudaine quelques jours seulement avant sa tenue ; en outre, toute atteinte à la liberté, notamment à la liberté d'expression artistique, doit être traitée dans l'urgence ; enfin les spectateurs ont payé des réservations dont il faudrait organiser le remboursement, occasionnant un préjudice particulier à chaque spectateur ;
- l'arrêté contesté porte atteinte à la liberté d'expression garantie par la Constitution et par l'article 10 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, à la liberté de réunion consacrée par les lois des 30 juin 1881 et 28 mars 1907, ainsi qu'à la liberté du travail protégée par l'article 5 de la Constitution du 27 octobre 1946 ;
- cette atteinte est grave et manifestement illégale : l'arrêté n'est appuyé par aucun élément quelconque de caractérisation ; il n'existe aucun trouble à l'ordre public causé par sa venue et ses précédents spectacles n'ont donné lieu à aucun affrontement ; s'il a admis avoir fait parfois preuve d'outrance et de provocations déplacées, aucun propos de son spectacle actuel n'est de nature à porter de quelque façon que ce soit une atteinte à la dignité humaine et désormais le contenu exact de ses spectacles est transmis au préfet de police de Paris, qui a pu en prendre connaissance systématiquement.
La requête et le mémoire complémentaire de M. C ont été communiqués au préfet du Cher, qui n'a pas présenté de mémoire en défense.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la Constitution, notamment son Préambule ;
- le code général des collectivités territoriales ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné M. B, en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative, en qualité de juge des référés présentés sur le fondement des dispositions des articles L. 521-1 à L. 521-4 de ce code.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Au cours de l'audience publique du 12 octobre 2023 à 16 heures, le juge des référés a présenté son rapport.
Les parties n'étant ni présentes ni représentées.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique à 16 heures 15.
Considérant ce qui suit :
Sur les conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :
1. Aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures ".
2. Par un arrêté du 11 octobre 2023, le préfet du Cher a interdit, sur tout le territoire de ce département, la représentation du spectacle " Sous bracelet : un spectacle hors du commun " de M. C, prévu le 13 octobre 2023. Celui-ci demande au juge des référés, statuant sur le fondement des dispositions citées au point précédent, de suspendre l'exécution de cet arrêté et d'enjoindre au préfet du Cher de laisser se dérouler la représentation.
En ce qui concerne l'urgence :
3. L'arrêté litigieux est intervenu deux jours avant la date du spectacle qu'il a pour objet d'interdire. Dans ces conditions, la condition d'urgence particulière exigée par les dispositions de l'article L. 521-2 du code de justice administrative est remplie.
En ce qui concerne l'atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale :
4. Il appartient à l'autorité investie du pouvoir de police de prendre les mesures nécessaires, adaptées et proportionnées pour prévenir une atteinte à l'ordre public, dont le respect de la dignité de la personne humaine constitue l'une des composantes. Sont notamment de nature à porter atteinte à la dignité humaine les propos et gestes à caractère antisémite, incitant à la haine raciale et faisant l'apologie des persécutions et exterminations perpétrées au cours de la seconde guerre mondiale. Il appartient en outre à la même autorité de prendre les mesures nécessaires, adaptées et proportionnées pour prévenir la commission des infractions pénales susceptibles de constituer un trouble à l'ordre public. Dans tous les cas, l'autorité investie du pouvoir de police ne doit pas porter d'atteinte excessive à l'exercice par les citoyens de leurs libertés fondamentales, au nombre desquelles figurent la liberté d'expression, la liberté de réunion et la liberté du travail.
5. Pour justifier l'interdiction prononcée, le préfet du Cher s'est fondé sur les circonstances que M. C " a fait l'objet de plusieurs condamnations pénales, dont certaines définitives, pour des propos à caractère antisémite, qui incitent à la haine raciale, et méconnaissent la dignité de la personne humaine ", et que le Conseil d'Etat " a admis l'interdiction, par l'autorité de police administrative, d'un précédent spectacle de [l'intéressé] en raison notamment des propos et gestes à caractère antisémite, incitant à la haine raciale et faisant l'apologie des discriminations, persécutions et exterminations perpétrées au cours de la seconde guerre mondiale, qui y étaient tenus par l'intéressé et étaient de nature à porter de graves atteintes au respect des valeurs et principes notamment de dignité de la personne humaine, consacrés par la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen et par la tradition républicaine ". Le préfet du Cher s'est également fondé sur le fait qu'en dépit de la " symbolique clairement antisémite du geste de la quenelle, telle que condamnée par les juridictions judiciaires ", M. C persiste à organiser des concours sur son site internet, signe qu'il n'a pas entendu renoncer à son idéologie, mais également que sont en vente sur ce site des tee-shirts à l'effigie de quenelles ou mentionnant le terme " Cho ananas ", en référence à une chanson condamnée par la juridiction judiciaire comme antisémite. Le préfet s'est fondé sur le fait que les spectacles donnés par M. C, organisés en contournement des interdictions prononcées et dans une grande discrétion afin d'échapper à la surveillance et au contrôle des autorités de police, contiennent à nouveau de nombreux propos outrageants, haineux, conspirationnistes, homophobes et antisémites ainsi que des outrages à l'égard de personnes dépositaires de l'autorité publique ou de personnes publiques. Le préfet a estimé que l'intéressé utilise ses spectacles en vue de banaliser ses prises de position publiques qui participent à la radicalisation d'une partie de la population, la dissociation opérée entre l'artiste et le militant politique étant de pure façade et le discours tenu en soutien d'une idéologie contraire à la dignité humaine étant régulièrement véhiculé par le spectacle qui en fait la promotion. Le préfet du Cher a ainsi estimé qu'il existe un risque élevé que soient à nouveau tenus, lors du spectacle initialement prévu le vendredi 13 octobre 2023 à partir de 20 h 00, des propos constitutifs d'une infraction pénale ou de nature à porter atteinte à la dignité de la personne humaine et, dès lors, à troubler gravement l'ordre public. Il a également pris en compte le contexte international et plus précisément les attaques terroristes ayant eu lieu en Israël les 7 et 8 octobre derniers, ainsi que les répercussions locales que peuvent avoir ces événements, en faisant état des " tentatives d'importation du conflit sur le sol français pouvant entraîner des troubles à l'ordre public ". Enfin le préfet a estimé que l'organisation " quasi clandestine " de ce spectacle avec communication du lieu quelques heures avant son déroulement ne permet pas d'assurer des conditions de prévention des troubles à l'ordre public pouvant être attendus de cette représentation.
6. Toutefois, d'une part, M. C fait valoir qu'aucun de ses spectacles n'a jamais donné lieu à des affrontements. S'agissant particulièrement de son spectacle actuel, le requérant fait valoir qu'il a été représenté à Paris les 28 et 29 septembre, à Nantes le 30 septembre, à Lorient le 1er octobre, à Bordeaux le 6 octobre ainsi qu'à Montpellier le 7 octobre, sans qu'aucun incident ne se déroule. Le préfet du Cher, qui n'a pas produit de mémoire en défense et n'était pas représenté à l'audience, ne conteste pas ces allégations. Par ailleurs, la circonstance que le lieu du spectacle - qui est au demeurant précisé dans la requête - ne serait connu que quelques heures avant le début de la représentation n'est dans ces conditions pas de nature à faire obstacle au maintien de l'ordre public.
7. Si, il est vrai, il y a lieu de tenir compte des circonstances particulières tenant aux attaques terroristes perpétrées par le mouvement Hamas en Israël les 7 et 8 octobre derniers, ainsi que des tensions qui peuvent en résulter en France, le préfet du Cher n'apporte aucun élément précis de nature à établir que ce contexte rendrait plus probable la survenue d'incidents en marge du spectacle de M. C. De même, aucun élément ne permet de considérer que le spectacle de M. C serait, par lui-même, de nature à favoriser l'importation sur le sol français du conflit israélo-palestinien.
8. D'autre part, M. C fait valoir que le spectacle litigieux, dont il affirme que le contenu exact a été transmis au préfet de police de Paris, ne contient aucun propos de nature à porter une quelconque atteinte à la dignité humaine. A cet égard, les condamnations pénales dont le requérant a fait l'objet par le passé, ainsi que le contenu de certains de ses précédents spectacles, qui ont fait l'objet d'arrêtés d'interdiction dont la juridiction administrative a admis la légalité, ne suffisent pas à établir, même dans le contexte rappelé au point précédent, qu'il existerait un risque sérieux que soient à nouveau tenus, dans le cadre du spectacle faisant l'objet de l'arrêté d'interdiction en litige, des propos portant atteinte à la dignité humaine ou constituant des infractions pénales. Si le préfet du Cher affirme, dans son arrêté d'interdiction, que les spectacles de l'intéressé contiennent à nouveau de nombreux propos outrageants, haineux, conspirationnistes, homophobes et antisémites ainsi que des outrages à personne dépositaire de l'autorité publique ou à l'égard de personnes publiques, il n'apporte aucun élément de nature à établir la véracité de ses allégations, ni même aucune précision sur le contenu des propos incriminés et les dates auxquels ils auraient été tenus. Si le préfet affirme également - sans toutefois produire aucun élément à l'appui de cette allégation - que l'intéressé persiste, sur son site internet, à organiser des concours et vendre des objets véhiculant une idéologie antisémite, de telles constations ne suffisent cependant pas à établir qu'il existerait un risque sérieux que soient à nouveau tenus, dans le cadre du spectacle faisant l'objet de l'arrêté d'interdiction litigieux, des propos portant atteinte à la dignité humaine ou constituant des infractions pénales, alors qu'ainsi qu'il a été dit plus haut ce spectacle a déjà été représenté à plusieurs reprises et que le préfet n'apporte aucun élément de nature à établir la réalité des propos qui, selon lui, y auraient été tenus.
9. Il résulte de ce qui précède qu'en décidant l'interdiction du spectacle de M. C alors qu'aucune circonstance particulière ne permet de tenir pour établi le risque allégué de trouble à l'ordre public, le préfet du Cher a porté une atteinte grave et manifestement illégale à la liberté d'expression, à la liberté de réunion ainsi qu'à la liberté du travail. Il y a lieu, par suite, d'ordonner la suspension de l'exécution de l'arrêté du 11 octobre 2023 susvisé. Cette suspension suffisant à sauvegarder l'exercice des libertés fondamentales de M. C, il n'y a pas lieu de faire droit aux conclusions du requérant tendant à ce qu'il soit enjoint au préfet du Cher de laisser se dérouler la représentation.
Sur les conclusions tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :
10. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de faire droit aux conclusions de M. C relatives aux frais de l'instance.
O R D O N N E :
Article 1er : L'exécution de l'arrêté du 11 octobre 2023 par lequel le préfet du Cher a interdit, sur tout le territoire de ce département, la représentation du spectacle de M. C prévu le 13 octobre 2023 est suspendue.
Article 2 : Les conclusions de la requête sont rejetées pour le surplus.
Article 3 : La présente ordonnance sera notifiée à M. A C et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.
Copie en sera adressée au préfet du Cher.
Fait à Orléans, le 13 octobre 2023.
Le juge des référés,
Frédéric B
La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.