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AccueilJurisprudence administrativeN° TA45-2304639

Tribunal Administratif d'Orléans — Décision N° TA45-2304639

vendredi 28 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif d'Orléans
SectionTribunal Administratif d'Orléans
N° DossierTA45-2304639
TypeDécision
Avocat requérantSEUTET

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 15 novembre 2023, la société Colas France, représentée par Me Vincent Chamard-Sablier, demande au juge des référés, sur le fondement de l'article R. 532-1 du code de justice administrative, de prescrire une expertise aux fins de relever et décrire les désordres, les malfaçons et/ou les non-conformités affectant l'écran acoustique construit le long de la bretelle nord de l'axe routier Paris-Rouen à hauteur de la commune de Vernouillet (Eure-et-Loir), d'en déterminer l'origine, les causes et l'étendue et donner son avis sur les solutions appropriées pour remédier aux désordres, de préciser et chiffrer les éventuelles mesures et travaux d'urgence nécessaires à la conservation de l'équipement et son éventuelle mise en sécurité, de fournir tous les éléments permettant de déterminer si les désordres proviennent d'une erreur de conception, d'une erreur de construction ou d'un vice des matériaux et/ou produits, d'une malfaçon dans leur mise en œuvre, d'une négligence dans l'entretien ou l'exploitation de l'ouvrage ou de tout autre cause, de manière générale, de fournir tous éléments techniques et de fait, de faire toutes constatations ou investigations utiles de nature à permettre au tribunal administratif de déterminer les responsabilités éventuellement encourues, et enfin de réserver les dépens.

Elle soutient que :

- en 2021, le ministère de la transition écologique, représenté par la Direction Interdépartementale des Routes Nord-Ouest (DIRNO) relevant du préfet de la région Normandie, préfet de Seine-Maritime, engage des travaux d'aménagement de la RN 154 sur le territoire des communes de Dreux et de Vernouillet ;

- suivant un acte d'engagement du 2 juin 2021, la DIRNO confie aux sociétés Colas France et Aximum, constituées en groupement conjoint, le marché de travaux desdits aménagements ;

- dans le cadre de ce marché, la société Colas France doit assurer la construction d'un écran anti-bruit le long de la bretelle nord de l'axe routier Paris-Rouen dont les performances acoustiques doivent répondre à la norme NF EN 1793 parties 5 et 6 ;

- à cet effet, elle se procure auprès de la société SETP des modules antibruit composés de gabions " Stonebox " ;

- le 7 décembre 2021, des essais acoustiques mettent en évidence que l'écran n'est pas conforme aux prescriptions de la norme susmentionnée. Les travaux font l'objet de réception avec réserves portant ainsi sur les qualités acoustiques de l'écran ;

- le 7 novembre 2022, une réunion sur site en présence de la DIRNO, de la société Colas France et de son fournisseur constate les désordres affectant l'écran acoustique et les impute à des " des trous en raison de l'absence de coffrage " dans les éléments fournis par la société SETP ;

- en l'absence de validation par la DIRNO des solutions réparatoires proposées par la société Colas France et de la persistance des non-conformités du mur anti-bruit, cette dernière sollicite donc le prononcé d'une mesure d'expertise au contradictoire du ministère de la transition écologique et de la cohésion des territoires et de la société SETP.

Par un mémoire en défense, enregistré le 30 novembre 2023, la société SETP, représentée par Me Eric Seutet, conclut, à titre principal, au rejet de la demande d'expertise, elle formule, à titre subsidiaire, toutes protestations et réserves d'usage et sollicite que les dépens soient réservés.

Elle soutient que :

- n'étant pas partie au marché public liant la société Colas France et les services de l'Etat, elle n'a donc pas eu connaissance du cahier des clauses techniques particulières déterminant les performances acoustiques du mur anti-bruit à construire ;

- elle s'est bornée à livrer des gabions " remplis, vibrés et compactés en calcaire beige ". L'installation et l'appareillage en béton coulé de ces matériaux assurant la performance anti-bruit sont restés à la charge exclusive de la société Colas France ;

- enfin, la présente requête se révèle dénuée de toute utilité dans la mesure où les désordres sont constatés, plusieurs certificats attestent de la non-conformité acoustique et les solutions pour remédier sont identifiées.

Par un mémoire en défense, enregistré le 8 décembre 2023, la société Colas France, maintient et complète ses conclusions à fin d'expertise.

Elle soutient que :

- la société SETP a bien été destinataire du cahier des clauses techniques particulières déterminant les performances acoustiques du mur anti-bruit afin de lui permettre d'établir son offre commerciale ;

- elle n'apporte aucun élément permettant d'exclure son implication potentielle dans défaillance phonique de l'ouvrage, d'autant qu'elle n'a indiqué aucune contrainte, précaution, ou spécification technique particulière pour la mise en œuvre des gabions en cause ;

- contrairement aux allégations de la société SETP, la cause des non-conformités n'est pas déterminée, et il reviendra justement à l'expert de les identifier ainsi que leurs origines.

La requête a été communiquée au préfet de la région Normandie, préfet de la Seine-Maritime qui n'a pas produit de mémoire.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu le code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

Sur la demande d'expertise :

1. Aux termes du premier alinéa de l'article R. 532-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés peut, sur simple requête et même en l'absence de décision administrative préalable, prescrire toute mesure utile d'expertise ou d'instruction. ". La prescription d'une mesure d'expertise en application de ces dispositions est subordonnée à son utilité pour le règlement d'un litige principal qui doit être appréciée en tenant compte, notamment, de l'existence d'une perspective contentieuse recevable, des possibilités ouvertes au demandeur pour arriver au même résultat par d'autres moyens et de l'intérêt de la mesure pour le contentieux né ou à venir en prenant en compte, à cet effet, les expertises judiciaire ou amiable qui ont pu être prescrites ou réalisées au titre du même litige et au regard des motifs de droit et de fait qui justifient, selon la demande, la mesure sollicitée.

2. Il résulte de l'instruction que l'Etat a décidé d'engager, à partir de l'année 2021, des aménagements routiers portant sur la réalisation d'un giratoire entre la RD828 et la RN154, la réhabilitation de shunts, la création d'un mur anti-bruit, la création d'un bassin multifonction et l'élargissement de la RN 154 sur l'axe sud de Dreux. A cette fin, par acte d'engagement du 2 juin 2021, un marché public de travaux a été confié à un groupement conjoint d'entreprises constitué par les sociétés Colas France et Aximum. Le chantier a fait l'objet de réception le 3 juin 2022 avec réserves qui ne sont pas levées en raison de la non-confomité du mur anti-briut aux prescriptions du marché. Compte tenu de ces circonstances, la société Colas France demande au juge des référés de désigner un expert aux fins de décrire et de constater les désordres affectant le mur anti-bruit et leur importance, d'en déterminer les causes ainsi que les travaux nécessaires et de fournir tous les éléments permettant de déterminer l'origine des désordres permettant au tribunal administratif de déterminer les responsabilités éventuellement encourues et d'évaluer les préjudices.

3. Le litige au fond susceptible d'opposer la société Colas France au ministère de la transition écologique et de la cohésion des territoires concernant les désordres précités relève de la compétence de la juridiction administrative dès lors qu'il concerne la réalisation de marchés et de travaux publics ainsi que les participants à ces travaux. La mesure sollicitée par la requérante entre dans le champ d'application des dispositions de l'article R. 532-1 précité et elle est utile afin de constater contradictoirement l'ampleur du sinistre et d'en déterminer les causes. Par suite, il y a lieu d'ordonner l'expertise sollicitée, de désigner un expert et de fixer sa mission comme il est dit à l'article 1er de la présente ordonnance.

Sur l'appel en cause de la société SETP

4. Peuvent être appelées à une expertise ordonnée sur le fondement des dispositions citées au point 1, non seulement les personnes dont la responsabilité est susceptible d'être engagée par l'action qui motive la demande d'expertise, mais aussi toute personne dont la présence est de nature à éclairer les travaux de l'expert. Il résulte des pièces du dossier que la société Colas France, titulaire du marché de travaux autoroutiers, s'est fournie en gabions servant à édifier le mur anti-bruit en litige auprès de la société SETP. En raison de l'intervention de cette entreprise en qualité de fournisseur dans ce dossier, sa présence aux opérations d'expertise est de nature à éclairer les travaux de l'expert. Il suit de là qu'il y a lieu de faire droit aux conclusions de la société Colas France aux fins de mise en cause de la société SETP.

Sur les conclusions de la société SETP tendant à lui donner acte de ses protestations et réserves :

5. La société SETP demande au juge de lui donner acte de ses protestations et réserves. Il n'appartient pas au juge des référés, saisi sur le fondement des dispositions de l'article R.532.1 du code de justice administrative, de donner acte de telles protestations et réserves. Les conclusions présentées à cette fin doivent être rejetées.

Sur les dépens :

6. Aux termes de l'article R. 621-13 du code de justice administrative : " Lorsque l'expertise a été ordonnée sur le fondement du titre III du livre V, le président du tribunal () en fixe les frais et honoraires par une ordonnance prise conformément aux dispositions des articles R. 621-11 et R. 761-4. Cette ordonnance désigne la ou les parties qui assumeront la charge de ces frais et honoraires () ".

7. Il résulte des dispositions précitées qu'il n'appartient pas au juge des référés de se prononcer sur la charge des dépens de la mesure d'instruction qu'il ordonne ni de la réserver pour le futur. Par conséquent, les conclusions de la société Colas France et de la société SETP qui demandent au juge des référés de réserver les dépens ne peuvent qu'être rejetées.

O R D O N N E :

Article 1er : M. B A, ingénieur acousticien, demeurant 62 route de Sully à Sury-aux-Bois (45530), est désigné en qualité d'expert avec pour mission de :

1°) se rendre sur le site de construction du mur antibruit sur la RN 154 à hauteur de Vernouillet, de se faire remettre tous documents utiles à l'accomplissement de sa mission et d'entendre toute personne susceptible de l'éclairer, décrire la nature et l'étendue des désordres affectant le mur anti-bruit, procéder à toutes constatations utiles relatives à l'état de l'ouvrage et notamment procéder au relevé précis et détaillé des non-conformités dénoncées par la DIRNO, dire s'ils sont évolutifs ou généralisés ;

2°) établir les causes et origines des désordres, déterminer si les dommages constatés sont de nature à rendre l'ouvrage impropre à sa destination ou à compromettre sa solidité ; dire s'ils sont imputables à un défaut de conception, à un défaut de surveillance des travaux, à des défauts d'exécution, à des défauts de maintenance et d'exploitation ou à toute autre cause et, en cas de causes multiples, d'indiquer la part imputable à chacune des causes ;

3°) déterminer les travaux de réparation nécessaires pour remédier aux désordres ;

4°) indiquer les travaux éventuels à réaliser d'urgence, dans l'hypothèse où les désordres relevés seraient de nature à constituer un risque pour la sécurité des usagers et en évaluer le coût ;

5°) fournir tous éléments permettant à la juridiction éventuellement saisie d'évaluer l'étendue des préjudices subis.

6°) apporter, d'une manière générale, tous éléments qui seraient utiles à la solution du litige par la juridiction saisie.

Article 2 : L'expert accomplira sa mission dans les conditions prévues aux articles R. 621. 2 à R. 621-14 du code de justice administrative. Il ne pourra recourir à un sapiteur sans l'autorisation préalable du président du tribunal administratif.

Article 3 : Préalablement à toute opération, l'expert effectuera une déclaration sur l'honneur dans les formes prévues à l'article R. 621-3 du code de justice administrative.

Article 4 : Les opérations d'expertise auront lieu contradictoirement en présence des représentants de la DIRNO relevant de l'autorité du préfet de la région Normandie, préfet de Seine-Maritime, de la société Colas et de la société SETP.

Article 5 : L'expert avertira les parties et organisera le déroulement des travaux d'expertise conformément aux dispositions de l'article R. 621-7 du code de justice administrative.

Article 6 : L'expert déposera son rapport définitif au greffe par voie électronique avant le 31 décembre 2024. Des copies seront notifiées par l'expert aux parties intéressées. Avec leur accord, cette notification pourra s'opérer sous forme électronique. L'expert justifiera auprès du tribunal de la date de réception de son rapport par les parties.

Article 7 : Les frais et honoraires de l'expertise seront mis à la charge de la ou des parties désignées dans l'ordonnance par laquelle le président du tribunal liquidera et taxera ces frais et honoraires.

Article 8 : Le surplus des demandes des parties est rejeté.

Article 9 : La présente ordonnance sera notifiée au préfet de la région Normandie, préfet de la Seine-Maritime, à la société Colas France, à la société SETP et à l'expert.

Fait à Orléans, le 28 juin 2024.

Le Président,

Juge des référés,

Benoist GUÉVEL

La République mande et ordonne au préfet d'Eure-et-Loir en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

ABo

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