mardi 6 février 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif d'Orléans |
| Section | Tribunal Administratif d'Orléans |
| N° Dossier | TA45-2400162 |
| Type | Décision |
| Publication | C |
| Avocat requérant | GRANGER |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 14 janvier 2024, Mme B A, représentée par Me Granger, demande à la juge des référés, saisie sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :
1°) de suspendre l'exécution de la décision du 10 novembre 2023 par laquelle le directeur de l'institut de formation en soins infirmiers (IFSI) de Châteaudun lui a infligé la sanction d'exclusion de la formation pour une durée de cinq ans, ensemble la décision explicite de rejet de son recours gracieux du 21 novembre 2023 ;
2°) d'enjoindre au directeur de l'IFSI de la réintégrer dans sa formation ;
3°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;
4°) de mettre à la charge de l'IFSI le versement à son conseil de la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve qu'il renonce au bénéfice de la part contributive conformément aux dispositions prévues à l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Elle soutient que :
- sa requête est recevable ;
- l'urgence est caractérisée dès lors que la décision d'exclusion l'empêche de passer ses examens finaux, malgré son ancienneté et, plus généralement, l'empêche de poursuivre sa scolarité tant au sein de l'IFSI de Châteaudun que de tout autre centre de formation au métier d'infirmière ; elle doit, en outre, se prononcer sur son avenir et sa formation professionnelle ;
- est de nature à faire naître un doute sérieux quant à la légalité externe de la décision prononçant la mesure d'exclusion, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 21 de l'arrêté du 21 avril 2007 dès lors, d'une part, qu'il n'est pas démontré qu'elle avait effectivement reçu l'intégralité de son dossier à la date de saisine de la section disciplinaire et que, d'autre part, la lettre de convocation qu'elle a réceptionnée est imprécise s'agissant des faits reprochés et ne satisfait donc pas au formalisme imposé par cet article ; il a, ce faisant, été porté atteinte au principe du respect des droits de la défense puisqu'elle n'a pas été mise à même de savoir ce qui lui était reproché ; elle a ainsi été privée d'une garantie ;
- le moyen tiré du défaut de motivation des décisions attaquées est également propre à créer un doute sérieux quant à leur légalité externe ; en l'absence d'indications quant aux circonstances dans lesquelles les faits sont survenus et quant à leur gravité, elle n'est pas en mesure de comprendre en quoi les faits litigieux justifient la sanction la plus lourde ;
- il existe un doute sérieux quant à la légalité interne de la décision attaquée qui est entachée d'une erreur de qualification juridique des faits, les faits qui lui sont reprochés n'étant pas de nature à justifier la sanction qui lui a été infligée et qui correspond à la plus lourde dans l'échelle des sanctions prévues ; aucun acte incompatible avec la santé et la sécurité des patients ne lui est reproché et elle a toujours donné entière satisfaction lors des stages successifs ayant ponctué sa formation en soins infirmiers ; les faits reprochés, qui n'ont eu aucune répercussion sur le bien-être ou la prise en charge des patients, ne remettent pas en cause son aptitude professionnelle à assurer des soins médicaux ; de même, il n'est pas démontré que ces faits, qui étaient dépourvus de toute intention de nuire de sa part, auraient altéré la santé des étudiants-infirmiers de sa promotion ; le ton employé était celui de la plaisanterie et n'était pas violent ; or, alors que le harcèlement en milieu scolaire constitue une infraction au sens de l'article
222-33-2-3 du code pénal, elle n'a reçu aucun avertissement de la part de l'établissement qui n'a pas davantage estimé devoir porter ces faits à la connaissance du procureur de la République ;
- est, de même, de nature à créer un doute sérieux quant à la légalité interne de la décision attaquée le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation, la sanction infligée présentant un caractère disproportionné ; seuls des faits d'une extrême gravité sont susceptibles de fonder légalement une sanction d'exclusion de formation pour une durée de cinq ans, ce qui n'est pas le cas en l'espèce, ses deux années de formation s'étant déroulées de manière satisfaisante et aucune sanction disciplinaire n'ayant été prononcée à son encontre ; ses bilans de stage témoignent d'une qualité certaine des soins dispensés et de son aptitude professionnelle ; elle a admis que ses plaisanteries avaient pu être mal perçues par certains.
La requête a été communiquée au centre hospitalier de Châteaudun qui n'a pas produit de mémoire en défense.
Vu :
- les autres pièces du dossier ;
- la requête enregistrée le 12 janvier 2024 sous le n° 2400161 par laquelle Mme A demande l'annulation de la décision attaquée.
Vu :
- le code de la santé publique ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- l'arrêté du 21 avril 2007 relatif aux conditions de fonctionnement des instituts de formation paramédicaux ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné Mme Rouault-Chalier, vice-présidente, pour statuer sur les demandes de référé.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Le rapport de Mme Rouault-Chalier a été entendu au cours de l'audience publique du 30 janvier 2024 à 14 h 30, à laquelle les parties n'étaient ni présentes ni représentées.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. Mme B A, étudiante en soins infirmiers, était inscrite au titre de l'année scolaire 2023-2024 auprès de l'institut de formation en soins infirmiers de Châteaudun en deuxième année. Par décision du 10 novembre 2023, le directeur de cet institut a notifié à l'intéressée la sanction administrative d'exclusion de formation pour une durée de cinq ans, prononcée à son encontre par la section compétente pour le traitement des situations disciplinaires. Le 15 novembre 2023, Mme A a formé un recours gracieux à l'encontre de cette décision, qui a été rejeté par le directeur de l'institut par une décision du 21 novembre 2023. Par sa requête ci-dessus analysée, Mme A demande, sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de l'exécution de ces deux décisions.
Sur la demande d'admission provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle :
2. Aux termes du premier alinéa de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président ".
3. Eu égard à la nature de la requête, sur laquelle il doit être statué en urgence, il y a lieu de prononcer l'admission provisoire de Mme A à l'aide juridictionnelle.
Sur les conclusions à fin de suspension :
4. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. ". En vertu de l'article L. 522-1 du même code, le juge des référés statue au terme d'une procédure contradictoire écrite ou orale. Enfin, le premier alinéa de l'article R. 522-1 de ce code ajoute que la requête visant au prononcé de mesures d'urgence doit justifier de l'urgence de l'affaire.
5. La condition d'urgence à laquelle est subordonné le prononcé d'une mesure de suspension doit être regardée comme remplie lorsque la décision contestée porte atteinte de manière suffisamment grave et immédiate à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de l'acte contesté sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. L'urgence doit être appréciée objectivement et compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'affaire.
6. La décision attaquée, qui intervient au cours de la deuxième année de formation au diplôme d'infirmière de Mme A et prononce son exclusion pour une durée maximale de cinq ans, a pour effet de mettre un terme brutal et immédiat à son parcours en soins infirmiers en l'empêchant de poursuivre ses études et de valider ses examens de fin d'année. Cette mesure, dont il n'est pas contesté qu'elle s'applique à tout établissement de formation au métier d'infirmière et qui ne permettra donc pas à la requérante d'obtenir un diplôme et d'exercer la profession qu'elle avait choisie, est ainsi de nature à remettre en cause l'investissement personnel et financier consenti dans le cadre de sa formation et à compromettre son avenir professionnel. Dès lors, eu égard aux effets graves et immédiats sur la situation tant pédagogique que professionnelle de la requérante, la condition d'urgence posée par l'article L. 521-1 du code de justice administrative doit, dans les circonstances de l'espèce, être regardée comme remplie, la suspension de la décision portant exclusion de l'intéressée de l'institut de formation ne pouvant être regardée, compte tenu de la nature des faits reprochés, comme inconciliable avec un intérêt public particulier, notamment celui qui s'attache à la sécurité des patients.
7. En l'état de l'instruction, les moyens tirés du défaut de motivation, du non-respect de la procédure prévue par les dispositions de l'article 21 de l'arrêté du 21 avril 2007 et de l'atteinte portée aux droits de la défense ainsi que de la disproportion de la sanction sont de nature à faire naître un doute sérieux quant à la légalité des décisions attaquées.
8. Il résulte de ce qui précède que les deux conditions prévues par l'article
L. 521-1 du code de justice administrative sont remplies. Il y a donc lieu de suspendre l'exécution de la décision du 10 novembre 2023 de l'institut de formation en soins infirmiers de Châteaudun prononçant l'exclusion de Mme A de la formation pour une durée de cinq ans ainsi que celle de la décision du 21 novembre 2023 du directeur de cet établissement rejetant son recours gracieux.
Sur les conclusions à fin d'injonction :
9. Aux termes du second alinéa de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Lorsque la suspension est prononcée, il est statué sur la requête en annulation ou en réformation de la décision dans les meilleurs délais. La suspension prend fin au plus tard lorsqu'il est statué sur la requête en annulation ou en réformation de la décision ". Il résulte de ces dispositions que la suspension de l'exécution d'une décision administrative présente le caractère d'une mesure provisoire. Ainsi, elle n'emporte pas les mêmes conséquences qu'une annulation prononcée par le juge administratif, laquelle a une portée rétroactive. En particulier, elle ne prend effet qu'à la date à laquelle la décision juridictionnelle ordonnant la suspension est notifiée à l'auteur de la décision administrative contestée.
10. L'exécution de la présente ordonnance implique la réintégration provisoire de Mme A au sein de l'institut de formation en soins infirmiers de Châteaudun dans l'attente du jugement au fond. Dès lors, il y a lieu d'enjoindre au directeur de cet institut de réintégrer sans délai Mme A dans la formation en soins infirmiers, en qualité d'étudiante en deuxième année, au sein de l'établissement, à titre provisoire, dans l'attente du jugement au fond.
Sur les frais liés au litige :
11. Il résulte de ce qui a été dit au point 3 que Mme A est provisoirement admise à l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Granger, avocat de Mme A, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge du centre hospitalier de Châteaudun le versement à Me Granger de la somme de
1 200 euros. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à Mme A par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 200 euros sera versée à Mme A.
O R D O N N E :
Article 1er : Mme A est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.
Article 2 : L'exécution de la décision du 10 novembre 2023 de l'institut de formation en soins infirmiers de Châteaudun est suspendue ainsi que celle de la décision du 21 novembre 2023 rejetant le recours gracieux de Mme A.
Article 3 : Il est enjoint au directeur de l'institut de formation en soins infirmiers de Châteaudun de procéder sans délai à la réintégration provisoire de Mme A au sein de l'institut, jusqu'à ce qu'il soit statué sur le fond de la requête présentée par l'intéressée devant ce tribunal.
Article 4 : Sous réserve de l'admission définitive de Mme A à l'aide juridictionnelle et sous réserve que Me Granger renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, le centre hospitalier de Châteaudun versera à Me Granger la somme de 1 200 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Cette somme sera versée directement à Mme A en cas de rejet de sa demande d'aide juridictionnelle.
Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme B A et au centre hospitalier de Châteaudun.
Copie en sera adressée à l'institut de formation en soins infirmiers de Châteaudun.
Fait à Orléans, le 6 février 2024.
La juge des référés,
Patricia ROUAULT-CHALIER
La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé et des solidarités en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.