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AccueilJurisprudence administrativeN° TA45-2401094

Tribunal Administratif d'Orléans — Décision N° TA45-2401094

mercredi 9 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif d'Orléans
SectionTribunal Administratif d'Orléans
N° DossierTA45-2401094
TypeDécision
Avocat requérantSCP JACQUET LIMONDIN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 19 mars 2024, M. et Mme A et B E, représentés par la Scp Jacquet Limondin, demandent au juge des référés :

1°) sur le fondement de l'article R. 541-1 du code de justice administrative, de condamner le département du Cher à leur verser la somme provisionnelle de 214 293,28 euros et la somme provisionnelle annuelle de 42 000 euros pour la période du 31 décembre 2023 jusqu'à la réouverture de l'établissement à valoir sur les préjudices subis du fait de l'inondation de leur immeuble à usage de salle de réception situé 7 rue La Loeuf du Houx à Vouzeron (Cher) survenue le 26 juin 2020 ;

2°) de mettre à la charge du département du Cher les dépens et la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- ils ont acquis le 30 janvier 2018 un bien immobilier à usage commercial à Vouzeron dans lequel était exploité une discothèque pour en faire une salle de réunion et de danse ;

- les locaux ont été donnés à bail à compter du mois de février 2018 à la requérante en qualité d'exploitante de la salle de réception " L'Orée du Bois " ;

- des travaux d'aménagement ont été réalisés sous la maîtrise d'œuvre du cabinet d'architecte Souesme Architecture ;

- les travaux ont débuté en mai 2019 ;

- suite à l'orage violent survenu le 26 juin 2020 au cours des travaux, il s'est produit un dégât des eaux qui a été imputé par l'expert désigné par leur assurance à la mise en charge du réseau public d'évacuation des eaux pluviales de la route départementale 926, voisine du bâtiment ;

- aucune solution amiable n'ayant pu intervenir, ils ont été contraints de solliciter une mesure d'expertise judiciaire ;

- par ordonnance du 7 avril 2022, le président du tribunal judiciaire de Bourges a désigné M. C F comme expert, lequel a déposé son rapport le 25 mai 2023 ;

- il ressort de ce rapport d'expertise que la responsabilité du département est engagée en raison des insuffisances du réseau d'évacuation des eaux pluviales de la route qui ont entrainé l'inondation de leur immeuble ;

- les travaux de remise en état de l'immeuble sont évalués à 68 293,25 euros TTC et à 5 640 euros TTC ;

- le coût de l'intervention d'un architecte qui suivra la réalisation des travaux de réparation a été évalué à 10 000 euros TTC par l'expert ;

- leur préjudice financier lié à l'impossibilité de louer leur salle de réception s'établit à 126 000 euros pour la période de janvier 2021 à décembre 2023 à parfaire de la somme annuelle de 42 000 euros à partir du 31 décembre 2023 jusqu'à la réouverture de la salle ;

- leur préjudice moral lié à l'angoisse subie du fait de la situation peut être évalué à 10 000 euros ;

- ils ont effectué une réclamation préalable auprès du département du Cher qui en a accusé réception le 21 novembre 2023 ;

- une décision implicite de rejet est intervenue le 21 janvier 2024.

Par ordonnance du 19 septembre 2024, la clôture de l'instruction a été fixée au

7 octobre 2024.

La requête a été communiquée au département du Cher qui n'a pas produit de mémoire.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. D en application des articles L. 222-2-1 et L. 511-2 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. M. et Mme E ont acquis le 30 janvier 2018, pour le prix de 70 000 euros, un bien immobilier à usage commercial situé 7 rue La Loeuf du Houx à Vouzeron (Cher), dans lequel était exploité une discothèque, pour en faire une salle de réunion et de danse. Les locaux ont été donnés à bail à compter du mois de février 2018 à la requérante en qualité d'exploitante de la salle de réception " L'Orée du Bois ". Ils ont engagé des travaux d'aménagement de la salle de réception réalisés sous la maîtrise d'œuvre du cabinet Souesme Architecture dont la pose d'un parquet en chêne sur lambourdes. Les travaux ont débuté en mai 2019. Suite à un violent orage survenu le 26 juin 2020 au cours des travaux, il s'est produit un dégât des eaux. Le cabinet d'expertise Texa, désigné par l'assureur de la requérante, a estimé, dans un rapport du 11 août 2020, que le dégât des eaux avait pour origine, pour partie, l'engorgement de l'ouvrage public d'évacuation des eaux pluviales de la route départementale et a estimé les travaux de réparation des dommages à la somme de 29 550 euros. Par un second rapport du 3 mars 2021, le même cabinet d'expertise a estimé, après avoir fait procéder à l'exploration du réseau par caméra, que les dommages résultaient d'un débordement du réseau d'eaux pluviales qui n'a pu absorber l'afflux d'eau au moment de l'orage en raison de la diminution du diamètre de la section du réseau examinée due à des écrasements en trois endroits. Par ordonnance de référé du 7 avril 2022, le président du tribunal judiciaire de Bourges a ordonné une expertise confiée à M. C F. Par une ordonnance du 15 juillet 2022, le président du tribunal judiciaire de Bourges a étendu les opérations d'expertise au cabinet Souesme Architecture. L'expert judiciaire a déposé son rapport le 25 mai 2023. Les requérants demandent le versement d'une somme provisionnelle en réparation des préjudices subis à la suite de l'inondation du 26 juin 2020.

2. Aux termes de l'article R. 541-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés peut, même en l'absence d'une demande au fond, accorder une provision au créancier qui l'a saisi lorsque l'existence de l'obligation n'est pas sérieusement contestable. Il peut, même d'office, subordonner le versement de la provision à la constitution d'une garantie. ".

3. Il résulte des dispositions de l'article R. 541-1 du code de justice administrative que, pour regarder une obligation comme non sérieusement contestable, il appartient au juge des référés de s'assurer que les éléments qui lui sont soumis par les parties sont de nature à en établir l'existence avec un degré suffisant de certitude. Dans ce cas, le montant de la provision que peut allouer le juge des référés n'a d'autre limite que celle qui résulte du caractère non sérieusement contestable de l'obligation dont les parties font état. Dans l'hypothèse où l'évaluation du montant de la provision résultant de cette obligation est incertaine, le juge des référés ne doit allouer de provision, le cas échéant assortie d'une garantie, que pour la fraction de ce montant qui lui parait revêtir un caractère de certitude suffisant.

4. Les conditions d'engagement de la responsabilité, pour faute ou sans faute, d'une personne publique supposent l'existence d'une faute ou d'un fait générateur, l'existence d'un dommage réel, actuel, direct et certain et l'existence d'un lien de causalité entre la faute commise ou le fait générateur et le dommage.

5. En premier lieu, les requérants demandent le versement d'une somme provisionnelle de 68 293,28 euros TTC correspondant au montant du devis de l'entreprise Collu de 63 293,28 euros TTC pour la réfection du parquet de la salle de réception et à celui du devis de l'entreprise SBPI de 5 640 euros TTC pour le remplacement des menuiseries intérieures et la peinture. Toutefois, aux termes de l'article 1788 du code civil, relatif aux marchés de travaux : " Si, dans le cas où l'ouvrier fournit la matière, la chose vient à périr, de quelque manière que ce soit, avant d'être livrée, la perte en est pour l'ouvrier, à moins que le maître ne fût en demeure de recevoir la chose. ". Il résulte de l'instruction, et notamment des rapports d'expertise amiable et judiciaire, que la réception des travaux de l'entreprise S.P. Constructions Bois, chargée de la fourniture et pose du parquet en chêne et des menuiseries intérieures endommagées lors de l'inondation, n'était pas prononcée à la date du sinistre. Par suite, en application des dispositions de l'article 1788 précité, il appartient à cette entreprise, même sans responsabilité dans le sinistre et sans complément de prix à la charge des requérants, de remplacer le parquet et les menuiseries à charge pour elle, si elle s'y croit fondée, de rechercher la responsabilité du département du Cher aux fins d'être indemnisée de son propre préjudice. Il suit de là que les requérants, qui n'allèguent pas avoir subi de préjudice matériel distinct de celui subi par l'entreprise, ne peuvent prétendre au versement des sommes provisionnelles de 68 293,28 euros TTC et de 5 640 euros TTC.

6. En deuxième lieu, les requérants demandent une somme de 10 000 euros pour les frais de maîtrise d'œuvre nécessaire au suivi des travaux de réfection des dommages. Toutefois, il ressort du rapport de l'expert judiciaire que cette somme est destinée à couvrir le suivi de l'achèvement des travaux de l'ensemble des entreprises chargées de la réalisation des travaux d'aménagement de la salle de réception. Dès lors, il ne peut être accordé une indemnité au titre de ces frais de maîtrise d'œuvre.

7. En troisième lieu, les requérants sollicitent le versement d'une somme de 126 000 euros en réparation de leur préjudice financier pour la période de janvier 2021 à décembre 2023 ainsi que la somme annuelle de 42 000 euros au titre de ce préjudice pour la période postérieure à décembre 2023 jusqu'à la réouverture de la salle de réception. Toutefois, en l'absence de tout début de l'activité de location de la salle de réception, ce préjudice financier est purement éventuel et ne peut, dès lors, donner lieu à indemnisation.

8. En quatrième lieu, les requérants demandent le versement d'une somme de 10 000 euros en réparation du préjudice moral résultant de la situation d'angoisse dans laquelle ils se trouvent du fait de l'impossibilité de louer leur salle de réception et de la privation d'une source de revenus. Toutefois, ils n'établissent pas la réalité de ce préjudice moral.

9. Enfin, les requérants demandent la condamnation du département du Cher aux dépens de l'instance et produisent la note d'honoraires de l'expert désigné par le président du tribunal judiciaire de Bourges ainsi que les actes d'huissier relatifs à la procédure de référé engagée par eux devant ce tribunal. Ces frais ne constituent pas des dépens au sens de l'article R. 761-1 du code de justice administrative mais peuvent être inclus dans le préjudice indemnisable si l'expertise et les actes d'huissier ont été utiles à la solution du litige. En l'espèce, les requérants ne produisent pas l'ordonnance de taxation des frais d'expertise par le président du tribunal judiciaire de Bourges laquelle doit préciser la partie qui doit supporter ces frais ne permettant pas ainsi de vérifier que ces frais ont été mis à leur charge. Par ailleurs, il résulte de l'instruction que les requérants ont souscrit une assurance de protection juridique auprès de la compagnie Aviva. Ils ne justifient pas que les frais en cause n'ont pas été pris en charge par l'assurance dans le cadre du contrat. Enfin, ils ne justifient pas avoir personnellement payé ces frais. Par suite, ils ne produisent pas les éléments qui sont de nature à établir l'existence, avec un degré suffisant de certitude, de ce chef de préjudice.

10. Il résulte de tout ce qui précède que l'obligation dont se prévalent les requérants à l'encontre du département du Cher pour l'indemnisation de leurs préjudices subis à la suite de l'inondation, le 26 juin 2020, de leur immeuble à usage de salle de réception situé 7 rue La Loeuf du Houx à Vouzeron (Cher) survenue le 26 juin 2020 n'apparaît pas, en l'état de l'instruction, non sérieusement contestable. Par suite, il y a lieu de rejeter leur requête ainsi que, par voie de conséquence, leurs conclusions tendant à l'application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

O R D O N N E :

Article 1er : La requête de M. et Mme E est rejetée.

Article 2 : La présente ordonnance sera notifiée à M. et Mme A et B E et au département du Cher.

Fait à Orléans, le 9 octobre 2024.

Le juge des référés,

Jean-Michel D

La République mande et ordonne au préfet du Cher en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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