Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 22 mars 2024, M. A... B..., représenté par Me Boitel, demande au tribunal :
1°) d’annuler l’arrêté du 20 décembre 2023 par lequel le préfet de Loir-et-Cher a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination de la mesure d’éloignement et lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée d’un an ;
2°) d’enjoindre au préfet de Loir-et-Cher de lui délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention « salarié » ou « vie privée et familiale » avec autorisation de travail dans un délai de quinze jours à compter de la notification du présent jugement, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ou, à défaut, de réexaminer sa demande dans les mêmes conditions de délai et d’astreinte et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour avec autorisation de travail dans l’attente de ce réexamen ;
3°) de mettre à la charge de l’Etat une somme de 2 000 euros à verser à son conseil en application des dispositions combinées de l’article L. 761-1 du code de justice administrative et de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Il soutient que :
- l’arrêté attaqué est entaché d’incompétence ;
- les décisions contestées sont insuffisamment motivées ;
- ces décisions sont entachées d’un défaut d’examen sérieux de sa situation ;
- la décision de refus de titre de séjour est entachée d’une erreur manifeste d’appréciation au regard de l’article L. 435-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- les décisions contestées, notamment la décision fixant le pays de destination de la mesure d’éloignement, méconnaissent les stipulations de l’article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- ces décisions portent une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale, garanti par l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- ces décisions sont entachées d’une erreur manifeste d’appréciation des conséquences sur sa situation personnelle.
Par un mémoire en défense, enregistré le 22 octobre 2024, le préfet de Loir-et-Cher conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les moyens soulevés par M. B... ne sont pas fondés.
Par ordonnance du 24 octobre 2024, la clôture d’instruction a été fixée au 25 novembre 2024.
M. B... a été admis au bénéfice de l’aide juridictionnelle totale par une décision du 23 février 2024.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l’audience.
Le rapport de Mme Ploteau a été entendu au cours de l’audience publique.
Les parties n’étaient pas présentes ni représentées.
Considérant ce qui suit :
M. B..., ressortissant congolais né le 15 mars 1993 à Pointe Noire (Congo Brazzaville), est entré régulièrement sur le territoire français le 12 août 2019, muni d’un visa court séjour. Le 21 août 2019, il a déposé une demande d’asile. Cette demande a été rejetée par l’office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) le 19 août 2021, dont la décision a été confirmée par la cour nationale du droit d’asile (CNDA) le 11 janvier 2022. Par un arrêté du 4 février 2022, le préfet de Loir-et-Cher l’a obligé à quitter le territoire français. Le 28 septembre 2023, M. B... a demandé son admission exceptionnelle au séjour. Par un arrêté du 20 décembre 2023, dont il demande l’annulation, le préfet de Loir-et-Cher a rejeté sa demande, l’a obligé à quitter le territoire français, a fixé le pays de destination de cette mesure d’éloignement et lui a interdit le retour sur le territoire français pour une période d’un an.
Sur les conclusions à fin d’annulation :
En premier lieu, l’arrêté attaqué du 20 décembre 2023 a été signé par M. Faustin Gaden, secrétaire général de la préfecture de Loir-et-Cher. Par un arrêté du 21 août 2023, régulièrement publié au recueil des actes administratifs spécial n° 41-2023-08-015 du même jour, le préfet de Loir-et-Cher a donné délégation à M. Faustin Gaden, secrétaire général de la préfecture de Loir-et-Cher, « à l’effet de signer tous arrêts, décisions (…) relevant des attributions de l’Etat dans le département de Loir-et-Cher », à l’exclusion de décisions parmi lesquelles ne figurent pas les décisions contestées et « notamment, la signature de tous les actes administratifs et correspondances relatifs au séjour et à la police des étrangers ». Par suite, le moyen tiré de l’incompétence du signataire de l’arrêté litigieux doit être écarté.
En deuxième lieu, l’arrêté contesté comporte l’énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, notamment les textes applicables et les conditions d’entrée et de séjour de M. B... en France ainsi que sa situation professionnelle et familiale. En outre, cet arrêté précise qu’en l’absence de nouvel élément probant depuis le rejet de sa demande d’asile par l’OFPRA et par la CNDA, la décision fixant le pays de destination est conforme à l’article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales. Dans ces conditions, M. B... n’est pas fondé à soutenir que les décisions attaquées seraient insuffisamment motivées.
En troisième lieu, il ne ressort pas des termes de l’arrêté attaqué, ni des pièces du dossier, que le préfet de Loir-et-Cher n’aurait pas procédé à un examen sérieux de la situation de M. B.... Par suite, ce moyen doit être écarté.
En quatrième lieu, aux termes de l’article L. 435-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « L’étranger dont l’admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu’il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié ", " travailleur temporaire " ou " vie privée et familiale ", sans que soit opposable la condition prévue à l’article L. 412-1. Lorsqu’elle envisage de refuser la demande d’admission exceptionnelle au séjour formée par un étranger qui justifie par tout moyen résider habituellement en France depuis plus de dix ans, l’autorité administrative est tenue de soumettre cette demande pour avis à la commission du titre de séjour prévue à l’article L. 432-14. Les modalités d’application du présent article sont définies par décret en Conseil d’Etat ».
M. B... se prévaut de ce qu’il travaille dans le domaine du bâtiment depuis son arrivée en France en 2019, de ce qu’il bénéficie d’une promesse d’embauche de la société Rennovfour pour un emploi d’« ouvrier matériels boulangerie » en date du 4 août 2023 et fait valoir que cette société a déposé une demande d’autorisation de travail, pour laquelle le service de la main d’œuvre étrangère a émis un avis favorable. Toutefois, s’il justifie de sa résidence habituelle en France depuis 2019 et des démarches de ladite société pour l’employer en 2023, sa seule durée de présence en France ne saurait caractériser un motif d’admission exceptionnelle au séjour et il ne produit aucune pièce pour justifier de l’occupation effective d’un emploi entre 2019 et la date de l’arrêté attaqué. Ainsi et alors même que les services de la main d’œuvre étrangère ont émis un avis favorable sur sa demande d’autorisation de travail, M. B... ne justifie en tout état de cause pas d’une intégration professionnelle suffisamment ancienne et stable. Dans ces conditions, le requérant n’est pas fondé à soutenir qu’en refusant de l’admettre à titre exceptionnel au séjour, le préfet de Loir-et-Cher aurait commis une erreur manifeste d’appréciation et ce moyen doit, dès lors, être écarté.
En cinquième lieu, aux termes de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales : « 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d’une autorité publique dans l’exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu’elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l’ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d’autrui ».
Si M. B... soutient qu’il est apprécié de ses employeurs, qu’il a développé un « solide réseau amical » en France et qu’il réside chez l’une de ses tantes paternelles, il ne produit aucune pièce relative à ses liens amicaux ou familiaux en France. En outre, le requérant se borne à faire valoir qu’il a travaillé dans des conditions difficiles sans apporter aucune précision et, ainsi qu’il a été dit au point 6, il ne ressort pas des pièces du dossier qu’il disposerait d’une intégration professionnelle ancienne et stable en France. Enfin, alors même que le père de M. B... est décédé au Congo en 2008, il ressort des termes non contredits de l’arrêté attaqué que le requérant dispose d’attaches dans son pays d’origine, notamment ses deux enfants mineurs nés en 2013 et 2017, et il ressort des pièces du dossier qu’il a vécu au Congo jusqu’à l’âge de 26 ans. Dans ces conditions et eu égard aux buts en vue desquels les décisions contestées ont été prises, il ne ressort pas des pièces du dossier que ces décisions porteraient une atteinte disproportionnée au droit de M. B... au respect de sa vie privée et familiale, ni qu’elles seraient entachées d’une erreur manifeste d’appréciation quant aux conséquences sur sa situation personnelle.
En dernier lieu, aux termes de l’article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales : « Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ».
M. B... soutient qu’il encourt des risques en cas retour en République du Congo en raison de sa qualité de militant politique du CADD-MJ, groupement opposé au parti au pouvoir, et en raison de son soutien à l’ancien député et ministre André Okombi Salissa, lequel a été condamné à vingt ans de détention. Il fait valoir qu’il a lui-même été détenu mais qu’il a réussi à fuir et à se réfugier en France. Toutefois, il n’apporte aucune précision quant au déroulement des faits ou à son rôle dans cette organisation. Dans ces conditions, s’il produit un mandat d’amener établi par le juge d’instruction du 4ème cabinet du tribunal de grande instance de Pointe Noire de 2019 et un avis de recherche du 2 juillet 2019 établi par le directeur départemental de la police nationale au Kouillou le concernant pour des faits de participation à des réunions secrètes en vue de semer des troubles dans le pays, son récit n’est pas suffisamment circonstancié pour considérer qu’il démontre encourir des risques pour sa sécurité en cas de retour dans son pays d’origine, alors d’ailleurs que sa demande d’asile a été rejetée par la CNDA le 11 janvier 2022, postérieurement à l’établissement des documents produits par M. B... dans la présente instance et alors au surplus que le requérant n’allègue pas qu’il n’avait pas pu présenter ces documents devant la CNDA. Par ailleurs, la production d’un article de presse intitulé « Utilisation illégale, injustifiée et disproportionnée de la force contre des manifestants congolais en RDC – Rapport de l’ONU » n’est pas susceptible de démontrer l’existence de risques encourus par M. B..., lequel est un ressortissant de la République du Congo, où il résidait avant son entrée en France, et non de la République démocratique du Congo. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l’article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales doit être écarté. Pour les mêmes motifs, le moyen tiré de l’erreur manifeste d’appréciation quant aux conséquences sur la situation de M. B... eu égard aux risques encourus doit être écarté.
Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d’annulation de la requête doivent être rejetées. Il en va de même, par voie de conséquence, de celles aux fins d’injonction et d’astreinte et de celles relatives aux frais liés au litige.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de M. B... est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A... B... et au préfet de Loir-et-Cher.
Délibéré après l’audience du 11 décembre 2025, à laquelle siégeaient :
M. Lacassagne, président,
Mme Bailleul, première conseillère,
Mme Ploteau, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 8 janvier 2026.
La rapporteure,
Coralie PLOTEAU
Le président,
Denis LACASSAGNE
La greffière,
Marie-Josée PRÉCOPE
La République mande et ordonne au préfet de Loir-et-Cher en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.