jeudi 27 juin 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif d'Orléans |
| Section | Tribunal Administratif d'Orléans |
| N° Dossier | TA45-2402307 |
| Type | Décision |
| Publication | D |
| Avocat requérant | BOITTIAUX |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 10 juin 2024, Mme B A, représentée par Me Boittiaux demande à la juge des référés, saisie sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :
1°) de suspendre la décision du 5 avril 2024 par laquelle le garde des sceaux, ministre de la justice, l'a maintenue à l'isolement d'office à compter du 11 avril 2024 jusqu'au 11 juillet 2024 ;
2°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement de la somme de 2 400 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- sa requête est recevable ;
- l'urgence est présumée s'agissant d'une décision portant placement à l'isolement et seules des circonstances particulières suffisamment caractérisées par l'administration peuvent conduire à renverser cette présomption ; de telles circonstances ne sont pas démontrées en l'espèce alors qu'elle n'a fait l'objet d'aucun incident depuis le début de sa détention provisoire et que les avis du chef de l'établissement, du SPIP et du juge d'instruction sont favorables à la levée de la mesure ;
- il existe un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée qui est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation dès lors que l'affectation en quartier d'isolement ne peut être justifiée qu'en présence d'un détenu " idéologue très prosélyte et/ou très violent incompatible avec une prise en charge collective " ce qui n'est pas le cas en l'espèce :
* le motif tenant aux relations qu'elle entretiendrait avec une autre femme placée à l'isolement est désormais parfaitement infondé puisqu'il est établi que leurs échanges, dont ni la nature ni le sens n'ont été précisés, ont cessé en juin 2023 ;
* la condition à la levée de la mesure d'isolement nouvellement posée par le ministre, tenant à son évaluation au sein d'un quartier spécifique, va à l'encontre de la synthèse faite par le CPIP de son passage dans le programme de prévention de la radicalisation violente, qui concluait à sa réintégration en détention ordinaire ; cet avis est partagé par le chef d'établissement du centre pénitentiaire qui s'est déclaré favorable à la main levée de la mesure ;
* elle s'attache à approfondir le travail entamé avec les intervenants sociaux depuis plus d'un an et démontre une réelle volonté d'investir son parcours de détention ;
- est également de nature à faire naître un doute sérieux sur sa légalité, le moyen tiré de ce que la décision de prolongation de la mesure d'isolement, en ce qu'elle a pour effet de la priver de toute activité socio-culturelle, porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale et méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
Par un mémoire en défense, enregistré le 24 juin 2024, le garde des sceaux, ministre de la justice, conclut au rejet de la requête.
Il soutient que :
- l'urgence ne peut être constatée dès lors que la décision attaquée a été prise compte tenu de circonstances particulières liées au profil pénal de la requérante, qui a été placée en détention provisoire pour des faits particulièrement graves liés au terrorisme et qui n'apparaît pas adaptée à la détention ordinaire, ainsi qu'à la nécessité de préserver l'ordre public, étant rappelé que la mesure n'emporte pas de conséquences sur ses conditions de détention autres que celles liées à l'application de ce régime de détention ; la synthèse de l'évaluation pluridisciplinaire réalisée au sein de son précédent établissement au titre de la prise en charge adaptée pour les " returnees " a montré qu'il existe la concernant plusieurs facteurs de risques au titre de la radicalisation ; compte tenu des faits pour lesquels Mme A se trouve en détention provisoire, il convient de surveiller étroitement ses interactions sociales et d'éviter de nouveaux regroupements de femmes mises en examen pour des faits similaires ; alors que la décision attaquée lui a été notifiée le 9 avril, la requérante ne l'a contestée que le 10 juin ;
- le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation n'est pas de nature à faire naître un doute sérieux quant à la légalité de la décision contestée dès lors qu'au regard des circonstances précédemment décrites, la mesure litigieuse est la seule susceptible d'assurer le bon ordre et la sécurité au sein de l'établissement ;
- il en va de même du moyen tiré de l'atteinte disproportionnée portée au droit de Mme A au respect de sa vie privée et familiale au sens de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales dès lors que la mesure à laquelle elle est soumise n'emporte pas un isolement sensoriel et total, qu'elle participe à des activités socio-culturelles, qu'elle a désormais des contacts médiatisés par vidéoconférence avec ses enfants et qu'elle a pu participer à un programme de prévention de la radicalisation violente.
Vu :
- les autres pièces du dossier ;
- la requête enregistrée le 22 mai 2024 au greffe du tribunal administratif d'Orléans sous le n° 2402308 par laquelle Mme A demande l'annulation de la décision attaquée.
Vu :
- la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code pénitentiaire ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné Mme Rouault-Chalier, vice-présidente, pour statuer sur les demandes de référé.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Mme Rouault-Chalier a présenté son rapport au cours de l'audience publique du 24 juin 2024 à 14 H 30 à laquelle aucune des parties n'était présente ou représentée.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique.
Considérant ce qui suit :
1. Mme B A, qui avait été initialement écrouée au centre pénitentiaire sud-francilien, a été transférée le 11 janvier 2023 au centre pénitentiaire d'Orléans-Saran où elle a été placée à l'isolement administratif par mesure d'urgence. Cette mesure a par la suite été constamment reconduite et a, en dernier lieu, été prolongée par une décision du 5 avril 2024 du garde des sceaux, ministre de la justice, pour une durée de trois mois du 11 avril au 11 juillet 2024. Mme A demande à la juge des référés, saisie sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, de suspendre l'exécution de cette décision, jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur sa légalité.
Sur l'aide juridictionnelle à titre provisoire :
2. Aux termes du premier alinéa de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président ".
3. Eu égard aux circonstances de l'espèce, il y a lieu de prononcer, en application de ces dispositions, l'admission provisoire de Mme A au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Sur les conclusions à fin de suspension :
4. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. ".
En ce qui concerne la condition d'urgence :
5. Eu égard à son objet et à ses effets sur les conditions de détention, la décision plaçant d'office à l'isolement une personne détenue ainsi que les décisions prolongeant éventuellement un tel placement, prises sur le fondement de l'article L. 213-8 du code pénitentiaire, portent en principe, sauf à ce que l'administration pénitentiaire fasse valoir des circonstances particulières, une atteinte grave et immédiate à la situation de la personne détenue, de nature à créer une situation d'urgence justifiant que le juge administratif des référés, saisi sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, puisse ordonner la suspension de leur exécution s'il estime remplie l'autre condition posée par cet article.
6. La requérante a été placée à l'isolement dès son arrivée au centre pénitentiaire d'Orléans-Saran le 11 janvier 2023. Il ressort des pièces du dossier, et en particulier des termes mêmes de la décision attaquée reprenant les éléments du rapport du 15 mars 2024 du chef d'établissement, que ce dernier a jugé correct dans l'ensemble le comportement de l'intéressée et a considéré que son retour en détention ordinaire semblait adapté, dès lors qu'elle aurait su saisir l'opportunité de sa participation au programme de prévention de la radicalisation violente pour donner des gages sérieux de bonne conduite dans un cadre collectif. Le garde des sceaux, ministre de la justice, indique également, dans la décision en litige, que le directeur interrégional des services pénitentiaires de Dijon a lui-même relevé, dans son rapport du 21 mars 2024, que Mme A adoptait un comportement correct et semblait investir les prises en charge par le SPIP et la MIRLV. Le ministre confirme lui-même, dans ses écritures en défense, cette absence de difficultés particulières posées par le comportement actuel de la requérante en détention et produit, notamment, la fiche de synthèse des activités et examens attestant de la participation de la requérante à des activités socio-culturelles. Enfin, il ne ressort pas des pièces du dossier, et il n'est au demeurant pas soutenu, que des incidents impliquant Mme A seraient survenus depuis son incarcération au centre pénitentiaire d'Orléans-Saran. Dans ces conditions, le ministre de la justice ne justifie d'aucune circonstance particulière, nouvelle et récente à la date de la décision attaquée, qui serait de nature à caractériser une menace actuelle et importante pour la sécurité au sein de l'établissement, propre à renverser la présomption d'urgence. Par suite, la condition d'urgence prescrite par l'article L. 521-1 du code de justice administrative est en l'espèce remplie.
En ce qui concerne la condition tenant à l'existence d'un doute sérieux :
7. Aux termes de l'article L. 213-8 du code pénitentiaire : " Toute personne détenue majeure peut être placée par l'autorité administrative, pour une durée maximale de trois mois, à l'isolement par mesure de protection ou de sécurité soit à sa demande, soit d'office. Cette mesure ne peut être renouvelée pour la même durée qu'après un débat contradictoire, au cours duquel la personne intéressée, qui peut être assistée de son avocat, présente ses observations orales ou écrites. / L'isolement ne peut être prolongé au-delà d'un an qu'après avis de l'autorité judiciaire. / Le placement à l'isolement n'affecte pas l'exercice des droits prévus par les dispositions de l'article L. 6, sous réserve des aménagements qu'impose la sécurité. () ". Aux termes de l'article R. 213-25 du même code : " Lorsqu'une personne détenue est à l'isolement depuis un an à compter de la décision initiale, le garde des sceaux, ministre de la justice, peut prolonger l'isolement pour une durée maximale de trois mois renouvelable. / La décision est prise sur rapport motivé du directeur interrégional des services pénitentiaires saisi par le chef de l'établissement pénitentiaire selon les modalités prévues par les dispositions de l'article R. 213-21. / L'isolement ne peut être prolongé au-delà de deux ans sauf, à titre exceptionnel, si le placement à l'isolement constitue l'unique moyen d'assurer la sécurité des personnes ou de l'établissement. / Dans ce cas, la décision de prolongation doit être spécialement motivée ". Aux termes de l'article R. 213-30 du même code : " Tant pour la décision initiale que pour les décisions ultérieures de prolongation, il est tenu compte de la personnalité de la personne détenue, de sa dangerosité ou de sa vulnérabilité particulière, et de son état de santé. () ".
8. Chaque décision de placement à l'isolement, la première comme les décisions ultérieures de prolongation ou de refus de mainlevée, doit se fonder sur une appréciation des circonstances de fait existantes à la date à laquelle elle est prise et ne dépend pas des décisions précédentes.
9. En l'état de l'instruction, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation commise par le ministre de la justice dans l'édiction de la décision litigieuse est de nature à faire naître un doute sérieux sur sa légalité.
10. Il résulte de ce qui précède qu'il y a lieu de suspendre l'exécution de la décision du 5 avril 2024 par laquelle le garde des sceaux, ministre de la justice a ordonné la prolongation du placement à l'isolement de Mme A au sein du centre pénitentiaire d'Orléans-Saran du 11 avril au 11 juillet 2024.
Sur les frais du litige :
11. Mme A a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que Me Boittiaux, conseil de Mme A, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat et sous réserve de l'admission définitive de sa cliente à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Boittiaux de la somme de 1 200 euros. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 200 euros sera versée à Mme A.
O R D O N N E :
Article 1er : Mme A est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.
Article 2 : L'exécution de la décision du 5 avril 2024, par laquelle le garde des sceaux, ministre de la justice, a ordonné la prolongation du placement à l'isolement de Mme A, est suspendue.
Article 3 : Sous réserve de l'admission définitive de Mme A à l'aide juridictionnelle et sous réserve que Me Boittiaux renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, ce dernier versera à Me Boittiaux la somme de 1 200 euros au titre des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 19991 sur l'aide juridique.
Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme B A, au garde des sceaux, ministre de la justice et à Me Boittiaux.
Fait à Orléans, le 27 juin 2024.
La juge des référés,
Patricia ROUAULT-CHALIER
La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.