lundi 3 mars 2025
| Juridiction | Tribunal Administratif d'Orléans |
| Section | Tribunal Administratif d'Orléans |
| N° Dossier | TA45-2405112 |
| Type | Décision |
| Publication | C |
| Formation | 4ème chambre |
| Avocat requérant | SELAS BOUZID AVOCAT |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés le 29 novembre 2024 et le 11 décembre 2024, M. A B, représenté par Me Bouzid, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :
1°) d'annuler l'arrêté du 21 novembre 2024 par lequel le préfet d'Eure-et-Loir a fixé le pays de destination de l'arrêté d'expulsion pris à son encontre le 3 août 1994 ;
2°) d'enjoindre au préfet d'Eure-et-Loir de réexaminer sa situation dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir et dans l'attente, de lui délivrer une autorisation provisoire au séjour, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros, à verser à son conseil, en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 11 juillet 1991.
Il soutient que :
- la décision portant obligation de quitter le territoire français est insuffisamment motivée, est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle et méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la décision fixant le pays de destination a été prise sans qu'il ait été mise en mesure de présenter des observations ;
- elle est insuffisamment motivée révélant ainsi un défaut d'examen de sa situation ;
- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et les dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Par un mémoire enregistré le 2 décembre 2024, le préfet d'Eure-et-Loir conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les moyens de la requête ne sont pas fondés.
M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 21 février 2025.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Dicko-Dogan,
- et les observations de Me Bouzid, représentant M. B.
Considérant ce qui suit :
1. M. A B, ressortissant de la République démocratique du Congo né en 1968, déclarant être entré en France en 1988, a fait l'objet, le 3 août 1994, d'un arrêté ministériel d'expulsion, pour s'être livré, en 1990 et 1991, à des activités constituant une infraction à la législation sur les stupéfiants en acquérant, transportant, détenant et offrant ou cédant de l'héroïne. Il a depuis lors été écroué à plusieurs reprises, et en dernier lieu, le 23 novembre 2022, puis incarcéré au centre de détention de Châteaudun le 16 mai 2023. Sa fin de peine étant fixée au 12 décembre 2024, le préfet d'Eure-et-Loir a, par un arrêté du 21 novembre 2024, fixé le pays de renvoi de la mesure d'expulsion prononcée à son encontre le 3 août 1994. M. B, qui a été éloigné vers la République démocratique du Congo le 12 décembre 2024, demande au tribunal d'annuler la décision préfectorale du 21 novembre 2024.
2. Aux termes de l'article L. 721-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative fixe, par une décision distincte de la décision d'éloignement, le pays à destination duquel l'étranger peut être renvoyé en cas d'exécution d'office () d'une décision d'expulsion () ". Aux termes de l'article L. 721-4 de ce code : " L'autorité administrative peut désigner comme pays de renvoi : / 1° Le pays dont l'étranger a la nationalité, sauf si l'Office français de protection des réfugiés et apatrides ou la Cour nationale du droit d'asile lui a reconnu la qualité de réfugié ou lui a accordé le bénéfice de la protection subsidiaire ou s'il n'a pas encore été statué sur sa demande d'asile ; / 2° Un autre pays pour lequel un document de voyage en cours de validité a été délivré en application d'un accord ou arrangement de réadmission européen ou bilatéral ; / 3° Ou, avec l'accord de l'étranger, tout autre pays dans lequel il est légalement admissible. / Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950 ". Aux termes de l'article L. 721-5 du même code : " () La décision fixant le pays de renvoi peut être contestée dans le même recours que la décision d'éloignement qu'elle vise à exécuter. Lorsqu'elle a été notifiée après la décision d'éloignement, la décision fixant le pays de renvoi peut être contestée alors même que la légalité de la décision d'éloignement a déjà été confirmée par le juge administratif ou ne peut plus être contestée ".
3. En premier lieu, la décision en litige n'ayant pas été prise pour l'exécution d'office d'une obligation de quitter le territoire français, les moyens invoqués dans la requête introductive d'instance, tirés de l'insuffisance de motivation d'une telle décision, de l'erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle et de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, doivent être écartés comme inopérants.
4. En deuxième lieu, la décision par laquelle le préfet d'Eure-et-Loir a désigné le pays à destination duquel M. B sera expulsé est motivée en droit par le visa des articles L. 721-3 à L. 721-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est motivée en fait par l'indication de la nationalité de l'intéressé et la circonstance qu'il n'allègue pas être exposé à des peines ou traitements contraires à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales en cas de retour dans son pays d'origine ou dans son pays de résidence habituelle où il est effectivement réadmissible. Il ne résulte au demeurant ni de cette motivation ni d'aucune autre pièce du dossier que le préfet d'Eure-et-Loir se serait abstenu de procéder à un examen particulier de la situation de l'intéressé avant de fixer le pays de destination de la mesure d'expulsion dont il a fait l'objet.
5. En troisième lieu, si le requérant soutient qu'il n'a pas été en mesure de présenter des observations avant l'édiction de la décision en litige, il ressort des pièces du dossier, et en particulier du procès-verbal de son audition le 5 novembre 2024 par les services de la gendarmerie de Châteaudun, qu'il a été invité à faire part de ses observations sur un éventuel retour dans son pays d'origine ou dans tout autre pays dans lequel il serait légalement admissible et qu'il a fait part de sa volonté de rester en France où résident ses deux enfants majeurs de nationalité française et où il bénéficie d'un suivi médical en raison de sa séropositivité.
6. En quatrième lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".
7. M. B soutient qu'il sera exposé à des traitements inhumains et dégradants en cas de retour en République démocratique du Congo dès lors que les personnes atteintes, comme lui, du VIH sont victimes dans ce pays de discriminations importantes. Toutefois, M. B n'apporte aucun élément relatif à son état de santé et n'établit ainsi ni la réalité de sa pathologie ni le suivi dont il bénéficierait en France. En tout état de cause, si le requérant produit un rapport du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) d'octobre 2013 ainsi qu'un rapport d'enquête de la même institution du novembre 2012, ces documents, anciens et rédigés en des termes généraux, ne sont pas suffisants par eux-mêmes à établir qu'en cas de retour dans ce pays, le constat de sa séropositivité l'exposerait à de réels risques de traitements inhumains et dégradants. Par suite, le préfet d'Eure-et-Loir n'a pas méconnu les stipulations précitées de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales en fixant la République démocratique du Congo comme pays à destination duquel M. B pourra être expulsé.
8. En dernier lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".
9. M. B fait valoir la durée de sa présence en France, la nationalité française de ses deux enfants et la circonstance qu'il est dépourvu d'attaches familiales dans son pays d'origine. Toutefois, ces circonstances ne sont pas de nature à caractériser une méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et ce alors que la décision en litige se borne à fixer le pays de destination d'une décision d'expulsion dont la légalité n'est pas contestée. Au surplus, eu égard aux conditions de son entrée et de son séjour en France, agrémenté de nombreuses condamnations pénales, et alors qu'il n'établit pas entretenir des relations étroites avec ses enfants, majeurs, le préfet d'Eure-et-Loir n'a, en tout état de cause, pas porté une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale eu égard aux buts en vue desquels la décision attaquée a été prise. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ne peut qu'être écarté.
10. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par M. B doivent être rejetées. Par voie de conséquence, ses conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte doivent l'être également ainsi que celles présentées au titre des frais d'instance.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de M. B est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au préfet d'Eure-et-Loir.
Délibéré après l'audience du 23 janvier 2025, à laquelle siégeaient :
Mme Lesieux, présidente,
Mme Bernard, première conseillère,
Mme Dicko-Dogan, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 mars 2025.
La rapporteure,
La présidente,
Fatoumata DICKO-DOGAN
Sophie LESIEUX
La greffière,
Emilie DEPARDIEU
La République mande et ordonne au préfet d'Eure-et-Loir en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
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