mercredi 9 avril 2025
| Juridiction | Tribunal Administratif d'Orléans |
| Section | Tribunal Administratif d'Orléans |
| N° Dossier | TA45-2500555 |
| Type | Décision |
| Avocat requérant | SELARL BENOIT FLAMANT |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 4 février 2025, le Service d'Incendie et de Secours (SDIS) du Cher demande au juge des référés, sur le fondement de l'article R. 532-1 du code de justice administrative, de prescrire une expertise aux fins de relever et décrire les désordres ou les non-conformités affectant le bras élévateur articulé (BEA) de classe 30 dont il a fait acquisition, d'en apprécier la conformité aux documents de marché, de déterminer les origines, les causes et l'étendue des dysfonctionnements, d'examiner l'application et la prolongation du délai de garantie, de donner son avis sur les travaux correctifs et préventifs nécessaires, de préciser et chiffrer les travaux nécessaires à la conservation de l'équipement et à sa réparation définitive, de donner un avis sur ses préjudices, et de manière générale, de fournir tous éléments techniques et de fait, de faire toutes constatations ou investigations utiles de nature à permettre au tribunal administratif de déterminer les responsabilités éventuellement encourues.
Il soutient que :
- par acte d'engagement du 13 juillet 2017, la fourniture d'un bras élévateur articulé susceptible de pouvoir être utilisé pour la sécurité incendie et les sauvetages de personnes a été attribuée aux sociétés LVM et Tôlerie Industrielle de Brezolles (TIB) ;
- depuis sa réception le 4 septembre 2018 cet engin lourd connaît de multiples dysfonctionnements répétés pouvant impacter la sécurité des utilisateurs et des victimes qui pourraient être secourues ;
- ces anomalies ont provoqué des périodes successives d'indisponibilité : 135 jours au 2nd semestre 2019, 212 jours en 2020, 40 jours en 2021, 244 jours en 2022, 115 jours en 2023, 202 jours en 2024 ;
- par conséquent, il s'estime fondé à solliciter le prononcé de la présente mesure d'expertise au contradictoire des entreprises susmentionnées et de leur assureur.
Par un mémoire en défense, enregistré le 20 février 2025, la société TIB communique le dossier de service après-vente relatif aux interventions effectuées au cours des années 2023 et 2024 en matière de carrosserie et d'aménagement.
Par un mémoire en défense, enregistré le 24 février 2025, la compagnie Allianz IARD, prise en qualité d'assureur de la société LVM et représentée par la SCP Lemaignen - Wlodyka - De Gaullier, ne s'oppose pas à la demande d'expertise mais formule toutes protestations et réserves d'usage, demande que la mission de l'expert soit modifiée et qu'il produise, avant le dépôt de son rapport définitif, un projet de rapport laissant aux parties un délai suffisant pour produire les observations en réponse.
Par un mémoire en défense, enregistré le 28 février 2025, la société LVM, représentée par le cabinet Placktor Avocats, ne s'oppose pas à la demande d'expertise mais formule toutes protestations et réserves d'usage, s'associe aux observations produites par la compagnie Allianz IARD et sollicite que la provision sur frais et honoraires de l'expert soit mise à la charge du SDIS du Cher.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu le code de justice administrative.
Considérant ce qui suit :
Sur la demande d'expertise :
1. En premier lieu, aux termes du premier alinéa de l'article R. 532-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés peut, sur simple requête et même en l'absence de décision administrative préalable, prescrire toute mesure utile d'expertise ou d'instruction. ". La prescription d'une mesure d'expertise en application de ces dispositions est subordonnée à son utilité pour le règlement d'un litige principal qui doit être appréciée en tenant compte, notamment, de l'existence d'une perspective contentieuse recevable, des possibilités ouvertes au demandeur pour arriver au même résultat par d'autres moyens et de l'intérêt de la mesure pour le contentieux né ou à venir en prenant en compte, à cet effet, les expertises judiciaire ou amiable qui ont pu être prescrites ou réalisées au titre du même litige et au regard des motifs de droit et de fait qui justifient, selon la demande, la mesure sollicitée.
2. En second lieu, la circonstance que les assurés qu'ils représentent soient présents à une expertise prescrite sur le fondement des dispositions précitées ne fait pas obstacle à ce que le juge des référés soit saisi de conclusions tendant à ce que cette expertise soit réalisée au contradictoire des assureurs des parties.
3. Il résulte de l'instruction que le SDIS du Cher a procédé à l'acquisition d'un bras élévateur articulé (BEA) de classe 30 auprès d'un groupement solidaire d'entreprises composé de la société LVM et de la société TIB. Cet engin lourd de secours a l'objet de réception le 4 septembre 2018 et subi, depuis lors, de multiples dysfonctionnements à l'origine plusieurs périodes d'indisponibilité de ce véhicule. A défaut de solutions réparatoires satisfaisantes, le SDIS demande au juge des référés de désigner un expert aux fins d'identifier la cause des pannes et défaillances techniques affectant le bras élévateur articulé, de dire si les pannes et défauts relèvent d'un vice caché, d'un défaut de conformité, d'un manquement contractuel ou d'une usure normale, d'évaluer la conformité contractuelle des prestations du titulaire du marché, notamment au regard du CCAP et du CCAG; vérifier l'application et de la prolongation du délai de garantie et en donner la fin en raison des interruptions d'utilisation dues aux défauts constatés ; d'évaluer les impacts opérationnels et financiers des indisponibilités, de prescrire les travaux correctifs et les actions préventives nécessaires à la remise en état et à la fiabilisation du matériel acquis permettant une exploitation opérationnelle du BEA et d'en évaluer le coût la charge ainsi que le délai de réalisation.
4. Le litige au fond susceptible d'opposer le SDIS aux sociétés TIB, LVM et la compagnie d'assurances Allianz IARD concernant les désordres précités relève de la compétence de la juridiction administrative dès lors qu'il concerne la conclusion et l'exécution d'un marché public de fourniture. Ces sociétés ne s'opposent pas à la mesure sollicitée. La demande du requérant entre dans le champ d'application des dispositions de l'article R. 532-1 précité et est utile afin de constater contradictoirement l'ampleur des dysfonctionnements et d'en déterminer les causes. Par suite, il y a lieu d'ordonner l'expertise sollicitée, de désigner un expert et de fixer sa mission comme il est dit à l'article 1er de la présente ordonnance.
5. En revanche, les conclusions du SDIS du Cher tendant à ce que l'expert se prononce sur l'application et la prolongation du délai de garantie du l'engin de lutte contre les incendies livré dans le cadre du marché public de fourniture ou de toute autre garantie de droit commun revient à faire examiner par l'homme de l'art des questions de droit qu'il appartient au seul juge de trancher ; que, dans ces conditions, les conclusions à fin d'examen par l'expert désigné par la présente ordonnance des garanties applicables aux désordres affectant le bras élévateur articulé en cause ne peuvent être accueillies ;
Sur la demande de la compagnie Allianz et de la société LVM tendant à ce que l'expert établisse une note de synthèse ou un pré-rapport avant le dépôt de son rapport :
6. Aux termes de l'article R. 621-7 du code de justice administrative : " L'expert garantit le caractère contradictoire des opérations d'expertise. () Les observations faites par les parties, dans le cours des opérations, sont consignées dans le rapport. L'expert recueille et consigne les observations des parties sur les constatations auxquelles il procède et les conclusions qu'il envisage d'en tirer () ". En application de ces dispositions, il appartient à l'expert, dans la conduite des opérations qui lui sont confiées dans le respect du principe du contradictoire, de communiquer aux parties ses constatations et conclusions potentielles et de recueillir leurs éventuelles observations sous la forme d'un projet de rapport communiqué aux parties. Par suite, il y a lieu de faire droit aux conclusions de la compagnie Allianz et de la société LVM déposées en ce sens.
Sur les conclusions des entreprises et de leur assureur tendant à leur donner acte de leurs protestations et réserves :
7. Ces sociétés demandent de leur donner acte de leurs protestations et réserves. Il n'appartient pas au juge des référés, saisi sur le fondement des dispositions de l'article R. 532-1 du code de justice administrative, de donner acte de telles protestations et réserves. Les conclusions présentées à cette fin doivent être rejetées.
Sur les conclusions de la société LVM tendant à dire et juger que les frais d'expertise seront mis à la charge des demandeurs :
8. Aux termes de l'article R. 621-13 du code de justice administrative : " Lorsque l'expertise a été ordonnée sur le fondement du titre III du livre V, le président du tribunal () en fixe les frais et honoraires par une ordonnance prise conformément aux dispositions des articles R. 621-11 et R. 761-4. Ces frais et honoraires sont, en principe, mis à la charge de la partie qui a demandé le prononcé de la mesure d'expertise. Toutefois, pour des raisons d'équité, ils peuvent être mis à la charge d'une autre partie ou partagés entre les parties () ".
9. Il résulte des dispositions précitées qu'il appartient au seul président de la juridiction de désigner la ou les parties qui assumeront la charge des frais et honoraires d'expertise, après l'accomplissement de celle-ci. Par conséquent, les conclusions de la société LVM qui demande au juge des référés de mettre à la charge du SDIS du Cher les frais d'expertise à intervenir ne peuvent qu'être rejetées.
O R D O N N E :
Article 1er : M. B A, spécialiste en appareils de levage et de manutention, demeurant SH Consult, 1 rue des noyers à Saint-Michel-de-Volangis (18390), est désigné en qualité d'expert avec pour mission de :
1°) procéder à l'examen du véhicule litigieux, se faire remettre tous documents utiles à l'accomplissement de sa mission et entendre toute personne susceptible de l'éclairer, décrire la nature et l'étendue des désordres affectant cet engin tels que mentionnés par le SDIS du Cher dans sa requête introductive du 4 février 2025, effectuer toutes constatations utiles relatives aux pannes, dysfonctionnements et anomalies affectant le matériel depuis sa mise en service, notamment procéder au relevé précis et détaillé des éventuelles non-conformités par rapport aux documents de marché ;
2°) établir les causes et origines des désordres, analyser les interventions de maintenance réalisées et apprécier leur efficacité ; vérifier si elles ont été conformes aux prescriptions du constructeur et si elles ont pu jouer un rôle causal dans les dysfonctionnements constatés, déterminer si les anomalies constatées sont de nature à rendre l'engin impropre à sa destination ou à compromettre sa mission ; dire s'ils sont imputables à un défaut de conception, à un vice caché, à un défaut de conformité, à un manquement contractuel, à l'usure normale, à des défauts de maintenance, à des défauts d'usage et de manipulation ou à toute autre cause et, en cas de causes multiples, d'indiquer la part imputable à chacune des causes ;
3°) préciser la durée d'immobilisation totale du véhicule et la durée prévisible des travaux de remise en état, déterminer les travaux de réparation nécessaires avant remise en circulation du véhicule en lien avec la durée et les conditions matérielles de cette immobilisation ;
4°) fournir tous éléments permettant à la juridiction éventuellement saisie d'évaluer l'étendue des préjudices subis en considération de l'impact opérationnel et financier des indisponibilités du véhicule, du coût des réparations, du préjudice de jouissance et de la dépréciation de l'engin ;
5°) apporter, d'une manière générale, tous éléments qui seraient utiles à la solution du litige par la juridiction saisie.
Article 2 : L'expert accomplira sa mission dans les conditions prévues aux articles R. 621. 2 à R. 621-14 du code de justice administrative. Il ne pourra recourir à un sapiteur sans l'autorisation préalable du président du tribunal administratif.
Article 3 : Préalablement à toute opération, l'expert effectuera une déclaration sur l'honneur dans les formes prévues à l'article R. 621-3 du code de justice administrative.
Article 4 : Les opérations d'expertise auront lieu contradictoirement en présence des représentants du SDIS du Cher, de la société TIB, de la société LVM et de la compagnie d'assurance Allianz IARD.
Article 5 : L'expert avertira les parties et organisera le déroulement des travaux d'expertise conformément aux dispositions de l'article R. 621-7 du code de justice administrative.
Article 6 : L'expert communiquera aux parties un projet de rapport, préalablement au dépôt du rapport définitif, afin de recueillir leurs éventuelles observations.
Article 7 : L'expert déposera son rapport définitif au greffe par voie électronique avant le 30 septembre 2025. Des copies seront notifiées par l'expert aux parties intéressées. Avec leur accord, cette notification pourra s'opérer sous forme électronique. L'expert justifiera auprès du tribunal de la date de réception de son rapport par les parties.
Article 8 : Les frais et honoraires de l'expertise seront mis à la charge de la ou des parties désignées dans l'ordonnance par laquelle le président du tribunal liquidera et taxera ces frais et honoraires.
Article 9 : Le surplus des demandes des parties est rejeté.
Article 10 : La présente ordonnance sera notifiée au SDIS du Cher, à la société TIB, à la société LVM, à la compagnie Allianz IARD et à l'expert.
Fait à Orléans, le 9 avril 2025.
Le Président,
Juge des référés,
Benoist GUÉVEL
La République mande et ordonne au préfet du Cher en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
ABo