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AccueilJurisprudence administrativeN° TA51-2300977

Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne — Décision N° TA51-2300977

lundi 15 mai 2023

JuridictionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
SectionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
N° DossierTA51-2300977
TypeDécision
PublicationC
FormationJuge unique - Eloignement
Avocat requérantGABON

Texte intégral

Vu les procédures suivantes :

I. Par une requête enregistrée le 4 mai 2023 sous le n° 2300977, M. B A, représenté par Me Gabon, demande au tribunal :

1°) d'annuler pour excès de pouvoir l'arrêté du 2 mai 2023 par lequel le préfet de la Marne l'a assigné à résidence dans le département de la Marne pour une durée de 45 jours ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 500 euros à verser à Me Gabon en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Il soutient que :

- l'arrêté contesté est insuffisamment motivé ;

- le préfet n'a pas procédé à l'examen particulier de sa situation personnelle ;

- l'arrêté attaqué a été pris en méconnaissance de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne et de l'article L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration ;

- l'arrêté contesté a été pris en méconnaissance des dispositions de l'article R. 732-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- il ne pouvait faire l'objet d'une mesure d'assignation à résidence, ne répondant à aucun des cas de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- l'arrêté contesté est entaché d'erreur de droit, d'erreur manifeste d'appréciation et porte atteinte à sa liberté d'aller et venir dans la mesure où il exerce une activité professionnelle.

Le préfet de la Marne a produit des pièces le 5 mai 2023, qui ont été communiquées.

II. Par une requête enregistrée le 4 mai 2023 sous le n° 2300978, M. B A, représenté par Me Gabon, demande au tribunal :

1°) d'annuler pour excès de pouvoir l'arrêté du 2 mai 2023 par lequel le préfet de la Marne l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de six mois ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Marne de lui délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale ", sous astreinte de cent euros par jour de retard à compter de la notification du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 500 euros à verser à Me Gabon en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Il soutient que :

- l'arrêté contesté est insuffisamment motivé ;

- le préfet n'a pas procédé à l'examen particulier de sa situation personnelle ;

- l'arrêté en litige a été pris en méconnaissance de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- en l'absence d'interprète dûment qualifié au moment de la notification, la décision attaquée méconnaît les articles L. 141-2 à L. 141-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ainsi que les articles R. 141-1 et R. 141-2 du même code ;

- étant présent sur le territoire français depuis 2012, le préfet aurait dû saisir au préalable la commission du titre de séjour ;

- l'arrêté en litige est entaché d'un vice de procédure en l'absence de délivrance des informations relatives à l'exécution d'office de la décision, en violation des articles L. 613-3, L.613-4 et L.613-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- il bénéficiait du droit de se maintenir sur le territoire français dans la mesure où la décision de la Cour nationale du droit d'asile ne lui a pas été notifiée, et il n'est pas établi qu'elle l'aurait été dans une langue qu'il comprenait ;

- cet arrêté porte atteinte à son droit de solliciter la reconnaissance de la qualité de réfugié, ayant formulé une demande d'asile à la date de son adoption ;

- le préfet ne pouvait prendre à son encontre une mesure d'éloignement sans avoir, au préalable, statué sur sa demande d'admission exceptionnelle au séjour ;

- il répondait aux conditions pour se voir délivrer un titre de séjour sur le fondement des dispositions des articles L. 423-23 et L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- l'arrêté en litige méconnaît les stipulations des articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Le préfet de la Marne a produit des pièces le 5 mai 2023, qui ont été communiquées.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Maleyre, premier conseiller, pour statuer sur les litiges visés à l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. C,

- et les observations de Me Gabon pour le compte de M. A ainsi que celles propres du requérant.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant russe né le 28 mai 1977, serait entré irrégulièrement en France pour la première fois le 9 janvier 2012 afin d'y solliciter la reconnaissance de la qualité de réfugié, qui lui a été refusée tant par l'Office français de protection des réfugiés et Apatrides (OFPRA) que par la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) les 18 septembre 2012 et 28 mai 2013. Il indique à la barre qu'il serait reparti dans son pays d'origine en 2014 avant de revenir en France en 2019 où il a présenté une demande de réexamen le 1er octobre 2021, qui a été rejetée pour irrecevabilité par l'OFPRA le 15 octobre suivant. Par un arrêté du 28 décembre 2021, l'intéressé a fait l'objet d'une mesure d'éloignement. A la suite d'une convocation au commissariat de police de Reims le 2 mai 2023 en vue de faire un point sur sa situation administrative, le préfet de la Marne, par deux arrêtés du même jour, d'une part, l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il serait susceptible d'être éloigné en cas d'exécution contrainte et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de six mois et, d'autre part, l'a assigné à résidence dans le département de la Marne pour une période de 45 jours. Par les deux requêtes susvisées, qu'il y a lieu de joindre pour statuer par un même jugement, M. A demande au tribunal d'annuler ces deux arrêtés.

Sur le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide

juridique : " Dans les cas d'urgence () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ".

3. En raison de l'urgence résultant de l'application des dispositions de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il y a lieu d'admettre M. A au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire, sur le fondement de ces dispositions.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

4. Aux termes de l'article L. 541-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Le demandeur d'asile dont l'examen de la demande relève de la compétence de la France et qui a introduit sa demande auprès de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides bénéficie du droit de se maintenir sur le territoire français ". Aux termes de l'article L. 541-2 du même code : " L'attestation délivrée en application de l'article L. 521-7, dès lors que la demande d'asile a été introduite auprès de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, vaut autorisation provisoire de séjour et est renouvelable jusqu'à ce que l'office et, le cas échéant, la Cour nationale du droit d'asile statuent ". Aux termes de l'article L. 541-3 du même code : " Sans préjudice des dispositions des articles L. 753-1 à L. 753-4 et L. 754-1 à L. 754-8, lorsque l'étranger sollicitant l'enregistrement d'une demande d'asile a fait l'objet, préalablement à la présentation de sa demande, d'une décision d'éloignement prise en application du livre VI, cette dernière ne peut être mise à exécution tant que l'étranger bénéficie du droit de se maintenir sur le territoire français, dans les conditions prévues aux articles L. 542-1 et L. 542-2 ".

5. Il résulte de la combinaison de ces dispositions que, sous réserve du cas de demandes présentées par l'étranger en rétention ou des cas de refus d'attestation de demande respectivement prévus par les dispositions des articles L.754-2 à L. 754-8 et L. 521-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, une demande de réexamen ouvre droit au maintien sur le territoire français jusqu'à ce qu'il y soit statué. Le droit au maintien sur le territoire est conditionné par l'introduction de la demande auprès de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, mais l'intéressé peut y prétendre dès qu'il a manifesté à l'autorité administrative son intention de solliciter un réexamen, l'attestation mentionnée à l'article L. 521-7 du même code ne lui étant délivrée qu'en conséquence de cette demande.

6. Il ressort des pièces du dossier que M. A, antérieurement à la mesure d'éloignement prise à son encontre le 2 mai 2023, s'est vu remettre, le même jour, une convocation au guichet unique pour demandeurs d'asile de Châlons-en-Champagne en vue de l'enregistrement d'une demande de réexamen de sa demande d'asile le 16 mai suivant. En outre, au cours de son audition du 2 mai 2023 à partir de 11h30, l'intéressé a clairement indiqué qu'il avait l'intention de déposer une demande de réexamen au motif non contesté qu'il avait reçu un ordre de mobilisation de l'armée russe en lien avec le conflit ukrainien daté du 30 janvier 2023, qui constitue un fait nouveau au regard des éléments sur lesquels le directeur général de l'OFPRA s'est prononcé dans sa décision du 15 octobre 2021 rejetant la première demande de réexamen du requérant pour irrecevabilité prise sur le fondement du 3° de l'article L. 531-32 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, et a précisé qu'il avait en sa possession un document, en l'occurrence la convocation précitée, établissant la réalité de sa démarche. Dans ces conditions, l'administration ne pouvait ignorer, à la date de la décision en litige, que M. A avait manifesté son intention de solliciter pour le seconde fois le réexamen de sa demande d'asile et qu'il bénéficiait donc du droit de se maintenir sur le territoire français, au moins jusqu'à la notification de la décision de l'OFPRA statuant sur cette demande de réexamen. Dès lors, la décision du préfet de la Marne du 2 mai 2023 portant obligation de quitter le territoire français, qui est entachée d'erreur de droit, doit être annulée ainsi que, par voie de conséquence, les décisions subséquentes contenues dans le premier arrêté et celui l'assignant à résidence.

7. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens des requêtes, que M. A est fondé à demander l'annulation des arrêtés du préfet de la Marne du 2 mai 2023.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

8. L'annulation des arrêtés litigieux implique seulement que le préfet de la Marne réexamine la situation de M. A. Il y a lieu d'enjoindre à ce qu'il soit procédé à ce réexamen dans le délai d'un mois à compter de la date de notification du présent jugement. En revanche, il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les conclusions tendant à l'application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 :

9. M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire. Par suite, il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Gabon, avocate de M. A, d'une somme de 1 000 euros en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous la double réserve que soit accordé à M. A le bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre définitif et que son avocate renonce à la part contributive de l'Etat.

D E C I D E :

Article 1er : M. A est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Les arrêtés du préfet de la Marne du 2 mai 2023 sont annulés.

Article 3 : Il est enjoint au préfet de la Marne de réexaminer la situation de M. A dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 4 : L'Etat versera à Me Gabon une somme de 1 000 euros en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous la double réserve que soit accordé à M. A le bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre définitif et que son avocate renonce à la part contributive de l'Etat.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, à Me Gabon et au préfet de la Marne.

Rendu public par mise à disposition au greffe du tribunal le 15 mai 2023.

Le magistrat désigné,

Signé

P-H C

La greffière,

Signé

S. VICENTE

Nos 2300977 et 2300978

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