jeudi 13 mars 2025
| Juridiction | Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne |
| Section | Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne |
| N° Dossier | TA51-2500036 |
| Type | Décision |
| Publication | C |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 7 janvier 2025 M. A B, représenté par Me Denis, demande au juge des référés, statuant sur le fondement de l'article R. 541-1 du code de justice administrative :
1°) de condamner l'Etat à lui verser la somme de 136 288 euros à titre de provision à valoir sur l'indemnisation de son préjudice moral résultant de ses conditions de détention au centre de détention de Villenauxe-la-Grande, pour la période allant du 20 décembre 2023 au 31 août 2024 inclus, la somme de 5 000 euros au titre du préjudice corporel qu'il soutient avoir subi, 5 000 euros en réparation de son préjudice psychique et la somme de 115, 20 euros au titre de son préjudice matériel, sommes augmentées des intérêts et de leur capitalisation ;
2°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 800 euros, à verser à Me Denis, au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
M. B soutient que :
- les conditions de sa détention constituent une atteinte fautive à sa dignité au sens des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales dès lors qu'il n'a pas bénéficié d'un espace individuel suffisant, que l'absence de cloisonnement des sanitaires ne permettait pas le respect de son intimité, que les obligations en matière d'hygiène et de salubrité n'ont pas été respectées, qu'il y a eu des carences dans la gestion et la distribution des denrées alimentaires, que les conditions matérielles de détention étaient insuffisantes, notamment la température dans les cellules excessives et la température des douches inadaptée, les espaces de promenades trop restreints et dépourvues des équipements mécaniques, qu'il n'a pas eu accès aux soins adaptés à son état de santé et que son droit à la correspondance n'a pas été garanti ;
- les fautes de l'administration lui ont causé un préjudice moral, directement lié à ses conditions d'incarcération, ainsi l'obligation de réparation n'est pas sérieusement contestable.
La requête a été communiquée au garde des sceaux, ministre de la justice qui n'a pas produit de mémoire en défense.
Par une ordonnance du 8 janvier 2025 la clôture de l'instruction a été fixée au 10 mars 2025.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
-la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code pénitentiaire ;
- le code de justice administrative.
Considérant ce qui suit :
1. M. B a été détenu au sein du centre de détention de Villenauxe-la-Grande, du 20 décembre 2023 au 31 août 2024. Estimant ses conditions de détention indignes, il a présenté au garde des sceaux, ministre de la justice, une demande indemnitaire préalable le 6 septembre 2024. Du silence gardé par le ministre de la justice sur cette demande est née une décision implicite de rejet. Par la présente requête, l'intéressé demande au juge des référés, sur le fondement de l'article R. 541-1 du code de justice administrative, de condamner l'Etat à lui verser la somme de 136 288 euros, à titre de provision, à valoir sur l'indemnisation de son préjudice moral résultant de ses conditions de détention au centre de détention de Villenauxe-la-Grande, pour la période allant du 20 décembre 2023 au 31 août 2014 inclus, la somme de 5 000 euros au titre du préjudice corporel qu'il soutient avoir subi, 5 000 euros en réparation de son préjudice psychique et la somme de 115, 20 euros au titre de son préjudice matériel, sommes augmentées des intérêts et de leur capitalisation .
2. Aux termes de l'article R. 541-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés peut, même en l'absence d'une demande au fond, accorder une provision au créancier qui l'a saisi lorsque l'existence de l'obligation n'est pas sérieusement contestable. Il peut, même d'office, subordonner le versement de la provision à la constitution d'une garantie. ". Il résulte de ces dispositions que, pour regarder une obligation comme non sérieusement contestable, il appartient au juge des référés de s'assurer que les éléments qui lui sont soumis par les parties sont de nature à en établir l'existence avec un degré suffisant de certitude. Dans ce cas, le montant de la provision que peut allouer le juge des référés n'a d'autre limite que celle qui résulte du caractère non sérieusement contestable de l'obligation dont les parties font état. Dans l'hypothèse où l'évaluation du montant de la provision résultant de cette obligation est incertaine, le juge des référés ne doit allouer de provision, le cas échéant assortie d'une garantie, que pour la fraction de ce montant qui lui parait revêtir un caractère de certitude suffisant.
3. Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales stipule que : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ". Aux termes de l'article 8 de cette convention : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Aux termes de l'article R. 321-1 du code pénitentiaire : " Chaque personne est détenue dans des conditions satisfaisantes d'hygiène et de salubrité, tant en ce qui concerne l'aménagement et l'entretien des bâtiments, le fonctionnement des services économiques et l'organisation du travail, que l'application des règles de propreté individuelle et la pratique des exercices physiques. ". Aux termes de l'article R. 321-2 du même code : " Les locaux de détention et, en particulier, ceux qui sont destinés au logement des personnes détenues, doivent répondre aux exigences de l'hygiène, compte tenu du climat, quant au cubage d'air, à l'éclairage, au chauffage et à l'aération. ". Enfin, aux termes de l'article R. 321-3 du même code : " Dans tout local où les personnes détenues séjournent, les fenêtres doivent être suffisamment grandes pour que celles-ci puissent lire et travailler à la lumière naturelle. L'agencement de ces fenêtres doit permettre l'entrée d'air frais. La lumière artificielle doit être suffisante pour permettre aux personnes détenues de lire ou de travailler sans altérer leur vue. / Les installations sanitaires doivent être propres et décentes. Elles doivent être réparties d'une façon convenable et leur nombre proportionné à l'effectif des personnes détenues. / Lorsqu'une cellule est occupée par plus d'une personne, un aménagement approprié de l'espace sanitaire est réalisé en vue d'assurer la protection de l'intimité des personnes détenues. ".
4. En raison de la situation d'entière dépendance des personnes détenues vis-à-vis de l'administration pénitentiaire, l'appréciation du caractère attentatoire à la dignité des conditions de détention dépend notamment de leur vulnérabilité, appréciée compte tenu de leur âge, de leur état de santé, de leur personnalité et, le cas échéant, de leur handicap, ainsi que de la nature et de la durée des manquements constatés et eu égard aux contraintes qu'implique le maintien de la sécurité et du bon ordre dans les établissements pénitentiaires. Les conditions de détention s'apprécient au regard de l'espace de vie individuel réservé aux personnes détenues, de la promiscuité engendrée, le cas échéant, par la sur-occupation des cellules, du respect de l'intimité à laquelle peut prétendre tout détenu, dans les limites inhérentes à la détention, de la configuration des locaux, de l'accès à la lumière, de l'hygiène et de la qualité des installations sanitaires et de chauffage. Seules des conditions de détention qui porteraient atteinte à la dignité humaine, appréciées à l'un de ces critères et des dispositions précitées du code pénitentiaire, révèlent l'existence d'une faute de nature à engager la responsabilité de la puissance publique. Une telle atteinte, si elle est caractérisée, est de nature à engendrer, par elle-même, un préjudice moral pour la personne qui en est la victime qu'il incombe à l'Etat de réparer. A conditions de détention constantes, le seul écoulement du temps aggrave l'intensité du préjudice subi.
5. S'il appartient en principe au demandeur qui engage une action en responsabilité à l'encontre de l'administration d'apporter tous éléments de nature à établir devant le juge, outre la réalité du préjudice subi, l'existence de faits de nature à caractériser une faute, il en va différemment, s'agissant d'une demande formée par un détenu ou ancien détenu, lorsque la description faite par le demandeur de ses conditions de détention est suffisamment crédible et précise pour constituer un commencement de preuve de leur caractère indigne. C'est alors à l'administration qu'il revient d'apporter des éléments permettant de réfuter les allégations du demandeur.
6. Pour caractériser l'existence d'une faute de nature à engager la responsabilité de l'Etat, M. B soutient qu'il a bénéficié de moins de trois mètres carrés d'espace vital au titre de la période de détention en litige, que les toilettes sont dépourvues de cloisonnement efficace permettant de préserver son intimité, que la distribution de denrées alimentaires n'était pas conforme aux normes d'hygiène, que les repas étaient servis froids et en quantité insuffisante. La température des cellules connaissait d'importantes amplitudes. L'eau des douches n'était pas à une température acceptable. Les cours de promenade étaient exiguës sans abri et dépourvues de tout équipement. Il n'a pas eu accès aux soins qu'exigent la pathologie dont il souffre et s'est vu refusé l'accès au téléphone.
7. En premier lieu, il ressort des propres écritures de l'intéressé que la cellule qui lui a été attribuée du 20 au 28 décembre 2023 avait une surface de 7, 5 m² et que celles qu'il a occupées le reste de la période en cause avaient une surface de 9m². Il n'est dès lors pas fondé à soutenir que cette surface serait insuffisante Il ne résulte pas des écritures ni des pièces produites que l'intéressé n'y était pas seul. Il ne peut, par suite, utilement faire valoir que l'aménagement de la cellule ne permettait pas de préserver son intimité. Alors que la taille standard d'un lit est de 190 cm, la seule circonstance alléguée que le lit qui était à sa disposition était trop petit dès lors qu'il mesure 1, 91 m, ne saurait permettre d'établir l'existence de conditions de détention portant atteinte à la dignité humaine.
8. En deuxième lieu, la seule circonstance que l'urinoir présent dans la cour de promenade ne permettrait pas de respecter son intimité, ne permet pas d'établir, une faute de l'Etat. S'il soutient également que la cour n'est pas dotée d'un abri et ne contient aucun banc, cette circonstance manque en fait, comme les photographies produites par l'intéressé lui-même, permettent de le constater.
9. En troisième lieu, alors que l'intéressé ne se prévaut pas d'avoir souffert d'une quelconque pathologie qui serait liée à un défaut de respect des règles sanitaires applicables à la distribution des denrées alimentaires, l'allégation selon laquelle ces règles seraient méconnues n'est pas entourées des détails nécessaires à la rendre crédible.
10. En quatrième lieu, alors qu'il ne conteste pas avoir accès à l'unité médicale du centre de détention, la circonstance qu'un podologue n'y soit pas présent ne permet pas d'établir l'existence d'une faute de nature à engager la responsabilité de l'Etat tirée de la circonstance qu'il n'aurait pas accès aux soins que sa santé exige.
11. En cinquième lieu, alors qu'il est loisible à l'intéressé d'adresser des courriers aux administrations et juridictions qu'il souhaite, la circonstance qu'il ne pourrait pour les contacter faire usage d'un téléphone ne permet pas d'établir l'existence d'une faute.
12. M. B détaille de façon précise et circonstanciée les insuffisances du système de chauffage. Si ses affirmations ne sont pas contestées en défense et permettent d'établir une irrégularité de la température atteinte dans sa cellule, cette irrégularité, d'une amplitude modérée, ne permet pas eu égard à l'office du juge des référés statuant au titre de l'article L. 541-1 du code de justice administrative d'établir l'existence d'une obligation non sérieusement contestable.
13. Il résulte de tout ce qui précède que la requête de M. B ne peut être que rejetée en toutes ses conclusions.
O R D O N N E :
Article 1er : La requête de M. B est rejetée.
Article 2 : La présente ordonnance sera notifiée à M. A B et au garde des sceaux, ministre de la justice.
Fait à Châlons en Champagne, le 13 mars 2025.
Le juge des référés,
signé
O. NIZET