Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 10 février 2023, et un mémoire complémentaire, enregistré le 11 juin 2025, M. B... A..., représenté par Me Giuranna, demande au tribunal :
1°) d’annuler l’état exécutoire émis le 16 septembre 2022 par la chambre d’agriculture des Vosges, signifié par voie de commissaire de justice le 13 décembre 2022, pour un montant de 26 297,81 euros ;
2°) de prononcer la décharge partielle de l’obligation de payer cette somme, à concurrence de la somme de 26 160 euros correspondant à la réalisation d’une étude de faisabilité de méthanisation ;
3°) de mettre à la charge de la chambre d’agriculture des Vosges une somme de 2 000 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- l’état exécutoire du 16 septembre 2022 doit être annulé, dès lors que l’état de signification de ce dernier, qui vaut jugement, est entaché d’une erreur portant sur la date de l’état exécutoire signifié ;
- la créance contestée, portant sur la somme de 26 160 euros réclamée au titre de la réalisation d’une étude de faisabilité de méthanisation, est prescrite, dès lors que le délai de prescription quadriennale a commencé à courir à compter du 1er janvier 2018, soit au 1er janvier suivant la réalisation de l’étude en mai 2017, pour expirer le 1er janvier 2022 ;
- l’état exécutoire est entaché d’une erreur quant à la désignation du débiteur de la créance, dès lors le débiteur est la SAS CH4 ENERGIE, société pour le compte de laquelle l’étude a été réalisée, dont M. A... est associé, et non M. A... en son nom personnel ;
- la créance contestée a été entièrement réglée, la facture comportant la mention de son acquittement le 6 décembre 2022.
Par un mémoire en défense, enregistré le 7 mai 2025, la chambre d’agriculture des Vosges, représentée par Me Buisson, conclut :
1°) au rejet de la requête ;
2°) à la condamnation du requérant à lui verser la somme de 26 160 euros en règlement de la facture du 14 décembre 2018, ayant donné lieu à l’état exécutoire du 16 septembre 2022, avec intérêts de droit à compter du 13 décembre 2022, date de signification de cet état exécutoire ;
3°) à ce qu’il soit mis à la charge du requérant une somme de 2 500 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il fait valoir que les moyens soulevés ne sont pas fondés.
Par une lettre du 9 octobre 2025, les parties ont été informées, en application de l’article R. 611-7 du code de justice administrative, que le jugement à intervenir est susceptible d’être fondé sur un moyen relevé d’office, tiré de l’incompétence de l’ordre de juridiction administratif pour connaître du litige qui oppose une chambre d’agriculture, établissement public à double visage, à une personne privée, dans le cadre d’une prestation de conseil qui, ne se distinguant pas des prestations qui pourraient être proposées par une personne privée, entre dans le cadre de sa mission de service public industriel et commercial.
Des observations en réponse à ce moyen d’ordre public ont été présentées par M. A... le 16 octobre 2025.
Par une ordonnance du 9 mai 2025, la clôture de l’instruction a été fixée au 12 juin 2025.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code rural et de la pêche maritime ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de Mme de Laporte, rapporteure,
- et les conclusions de Mme Marini, rapporteure publique.
Considérant ce qui suit :
Le 14 décembre 2018, la chambre d’agriculture des Vosges a adressé à M. B... A... une facture, d’un montant de 26 160 euros, correspondant à la réalisation d’une étude de faisabilité « Méthanisation », en exécution d’un contrat de prestation conclu le 9 mars 2018. En l’absence de paiement de cette facture, et après lui avoir adressé, les 30 juin 2021 et 11 mai 2022 deux mises en demeure de payer, la chambre d’agriculture a émis, le 16 septembre 2022, un état exécutoire portant, d’une part, sur le paiement de cette somme, d’autre part, sur le paiement d’une somme de 137,81 euros, représentant des frais d’identification bovine, ovine et caprine exposés au titre du 1er semestre 2022. Cet état exécutoire a été signifié à M. A... par voie de commissaire de justice le 13 décembre 2022. M. A... demande, par la présente requête, l’annulation de ce titre et la décharge de l’obligation de payer la somme objet de ce titre.
Sur la compétence de l’ordre de juridiction administratif :
Aux termes de l’article L. 510-1 du code rural et de la pêche maritime : « Le réseau des chambres d’agriculture se compose des chambres départementales d’agriculture, des chambres régionales d’agriculture et de Chambres d’agriculture France. (…). Dans des conditions précisées par décret, le réseau des chambres d’agriculture et, en son sein, chaque établissement et chambre territoriale contribuent à l’amélioration de la performance économique, sociale et environnementale des exploitations agricoles et de leurs filières et accompagnent, dans les territoires, la démarche entrepreneuriale et responsable des agriculteurs ainsi que la création d’entreprises et le développement de l’emploi. Les établissements et chambres territoriales qui composent le réseau des chambres d’agriculture ont, dans le respect de leurs compétences respectives, une fonction de représentation des intérêts de l’agriculture auprès des pouvoirs publics et des collectivités territoriales. Ils contribuent, par les services qu’ils mettent en place, au développement durable des territoires ruraux et des entreprises agricoles, ainsi qu’à la préservation et à la valorisation des ressources naturelles, à la réduction de l’utilisation des produits phytopharmaceutiques et à la lutte contre le changement climatique (…). Aux termes de l’article L.511-3 du même code : « Les chambres départementales d’agriculture peuvent être consultées par les personnes publiques mentionnées à l’article L. 511-1 sur toutes les questions relatives à l’agriculture, à la valorisation de ses productions, à la filière forêt-bois, à la gestion de l’espace rural, à la prévention des risques naturels, à la mise en valeur des espaces naturels et des paysages, et, dans l’espace rural, à la protection de l’environnement. Elles peuvent, en outre, émettre des avis et formuler des propositions sur toute question entrant dans leurs compétences et visant le développement durable de l’agriculture et de la forêt, ainsi que promouvoir ou participer à toute action ayant les mêmes objets. Elles remplissent les missions suivantes (…) - elles contribuent à l’animation et au développement des territoires ruraux ; (…) » et aux termes de l’article L.511-4 du même code : « Dans le cadre de sa mission d’animation et de développement des territoires ruraux la chambre départementale d’agriculture : (…) 2° Assure une mission d’appui, d’accompagnement et de conseil auprès des personnes exerçant des activités agricoles ; (…) ».
Il résulte de l’ensemble de ces dispositions qu’en complément de ses missions d’intérêt général et de celles de service public administratif, une chambre d’agriculture peut, dans le cadre de sa mission d’appui, d’accompagnement et de conseil auprès des personnes exerçant des activités agricoles, proposer des prestations rémunérées d’accompagnement des exploitants agricoles dans le cadre du développement et de la diversification de leur activité. Ces prestations non obligatoires, assurées contre rémunération et dont l’objet ne se distingue aucunement de prestations qui pourraient être proposées par des personnes privées, ne peuvent être regardées comme se rattachant à l’exécution même du service public à caractère administratif confié aux chambres d’agriculture par le législateur.
Au début de l’année 2017, M. A... a pris contact avec la chambre d’agriculture des Vosges pour bénéficier d’un accompagnement dans le cadre d’un projet de méthanisation, demandant que la chambre réalise une étude de faisabilité globale, portant sur des éléments techniques, agronomiques, économiques et financiers. Un devis lui a été adressé le 20 mars 2017, puis un contrat de prestation de services a été conclu le 9 mars 2018, avant l’émission de la facture correspondante le 14 décembre 2018. Il résulte de l’instruction, d’une part, que l’objet de cette prestation de conseil ne se distingue pas d’une prestation qui pourrait être proposée par une personne privée, d’autre part, que cette prestation a été facturée au demandeur, pour l’intégralité de son montant, toutes taxes comprises, dont la taxe sur la valeur ajoutée, sans mobilisation de fonds publics et enfin qu’elle ne présente aucun caractère obligatoire qui permettrait de concourir à identifier l’existence d’un service public administratif. Dès lors, le litige soulevé par la requête de M. A..., qui concerne des rapports de droit privé entre un service public industriel et commercial et un particulier, n’est pas au nombre de ceux dont il appartient au juge administratif de connaître.
Il résulte de ce qui précède que les conclusions de la requête tendant à l’annulation de l’état exécutoire émis le 16 septembre 2022, en tant qu’elles tendent au recouvrement de la somme de 26 160 euros, ainsi que les conclusions à fin de décharge de l’obligation de payer cette somme, doivent être rejetées comme portées devant un ordre de juridiction incompétent pour en connaître.
Sur le surplus des conclusions de la requête :
Il résulte de l’instruction que la somme de 137,81 euros correspondant à des frais d’identification bovine mis à la charge de M. A... a été intégralement réglée par ce dernier, qui admet l’existence de cette créance et ne sollicite pas la décharge de l’obligation de payer cette somme. Par suite, les conclusions de la requête tendant à l’annulation de l’état exécutoire, en tant qu’elles portent sur cette somme, sont devenues sans objet.
Sur les frais liés au litige :
Dans les circonstances de l’espèce, il n’y a pas lieu de faire droit aux conclusions des parties présentées au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E:
Article 1er : Les conclusions de la requête tendant à l’annulation de l’état exécutoire émis le 16 septembre 2022, en tant qu’elles tendent au recouvrement de la somme de 26 160 euros, ainsi que les conclusions à fin de décharge de l’obligation de payer cette somme, sont rejetées comme étant portées devant un ordre de juridiction incompétent pour en connaître.
Article 2 : Il n’y a pas lieu de statuer sur les conclusions de la requête tendant à l’annulation de l’état exécutoire émis le 16 septembre 2022, en tant qu’elles tendent au recouvrement de la somme de 137,81 euros, non plus que sur les conclusions à fin de décharge de l’obligation de payer cette somme.
Article 3 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.
Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. B... A... et à la chambre d’agriculture des Vosges.
Délibéré après l’audience du 18 décembre 2025, à laquelle siégeaient :
M. Goujon-Fischer, président,
Mme de Laporte, première conseillère,
Mme Wolff, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 23 janvier 2026.
La rapporteure,
V. de Laporte
Le président,
J. -F. Goujon-Fischer
Le greffier,
F. Richard
La République mande et ordonne à la ministre de l’agriculture, de l’agro-alimentaire et de la souveraineté alimentaire, en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.