Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés le 12 avril 2024 et le 2 février 2026, la société Caronet, représentée par Me Aldigier, demande au tribunal :
1°) de la décharger de l’obligation de payer la somme de 77 876,66 euros mise à sa charge par une décision de la présidente de l’université de Lorraine du 24 octobre 2023 ;
2°) de mettre à la charge de l’université de Lorraine une somme de 4 000 euros en application des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- les décisions du 20 octobre 2023 et du 15 février 2024 ne permettent pas de comprendre les bases de liquidation de la pénalité infligée ;
- l’application de pénalités au titre du déficit de volume horaire a été faite au terme d’une procédure irrégulière ;
- aucune fraude quant à la présence des agents et le badgeage n’est établie ;
- les prestations de nettoyage n’ont fait l’objet d’aucune contestation dans le délai contractuel de quinze jours suivant leur réalisation et ont donc été admises ; cette admission fait obstacle au prononcé d’une pénalité pour non-conformité ;
- l’université ne pouvait appliquer une réfaction de prix et des pénalités pour les mêmes prestations non réalisées ;
- aucune forclusion contractuelle ne peut être appliquée ;
- la part des pénalités procédant du soi-disant « double badgeage », qui s’élève à la somme de 27 513,40 euros, sera a minima réduite dans cette mesure.
Par un mémoire en défense, enregistré le 3 juin 2025, l’université de Lorraine, représentée par Me Coulon, conclut au rejet de la requête et à ce qu’il soit mis à la charge de la société Caronet une somme de 2 000 euros sur le fondement des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle fait valoir que :
- à titre principal, la société requérante n’ayant pas contesté dans les délais les relevés de pointage qui lui ont été transmis, elle est forclose à contester la pénalité en découlant ;
- subsidiairement, la société ne conteste pas, sur le fond, la réalité des volumes horaires et par conséquent le bien-fondé des pénalités, s’agissant du badgeage insuffisant, pour un montant de 47 363,12 euros ;
- l’admission tacite prévue par les stipulations contractuelles ne fait pas obstacle à l’application des pénalités ;
- l’application de la convention SAMCLE constitue une démarche d’amélioration continue de l’université, elle ne constitue pas un prérequis pour l’application des pénalités ;
- l’application en litige des pénalités ne sanctionne pas deux fois les mêmes faits ; elle concerne uniquement les doubles pointages ;
- les doubles pointages fondant l’application des sanctions en litige sont établis.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de la commande publique ;
- l’arrêté du 30 mars 2021 portant approbation du cahier des clauses administratives générales des marchés publics de fournitures courantes et de services ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de Mme Ducos de Saint Barthélémy de Gélas,
- les conclusions de Mme Stenger, rapporteure publique,
- et les observations de Me Pensalfini, représentant la société Caronet.
L’université de Lorraine n’était ni présente ni représentée.
Considérant ce qui suit :
L’université de Lorraine a attribué à la société Caronet neufs lots des accords-cadres n°21A31 et 22A12 qu’elle a passés pour le nettoyage et l’entretien de ses locaux. Par une décision du 24 octobre 2023, elle a infligé à la société Caronet des pénalités d’un montant total de 77 876,66 euros et l’a informée, par un courrier du même jour, que ce montant sera déduit des prochaines factures. La société Caronet a adressé un mémoire en réclamation à l’université, daté du 20 décembre 2023. L’université a rejeté ce mémoire par un courrier du 14 février 2024. Dans le cadre de la présente instance, la société Caronet doit être regardée comme demandant au tribunal d’annuler ou de réduire les pénalités mises à sa charge par la décision de la présidente de l’université de Lorraine du 24 octobre 2023.
Sur les conclusions tendant à la décharge des pénalités :
En premier lieu, la décision du 24 octobre 2023 de la présidente de l’université de Lorraine vise l’article 18 des cahiers des clauses administratives particulières applicables aux marchés en litige, et le courrier qui était joint mentionne les articles 18.1 et 18.23 de ce document contractuel. Il rappelle que le fichier de suivi des volumes horaires des mois d’avril, mai et juin 2023 mettait en évidence un nombre insuffisant de passage des chefs de secteurs ainsi qu’un déficit d’heure, et détaille, lot par lot et site par site, le déficit horaire constaté ainsi que le tarif horaire appliqué. Ces éléments permettaient ainsi à la requérante de comprendre les bases sur lesquelles les pénalités ont été appliquées et calculées, et de les discuter utilement. La société Caronet n’est dès lors pas fondée à soutenir que la décision du 24 octobre 2023 serait insuffisamment motivée.
En deuxième lieu, aux termes de l’article 2 des cahiers des clauses administratives particulières applicables aux marchés en litige : « Par dérogation aux stipulations de l’article 4.1 du CCAG FCS, pour chaque lot, en cas de contradiction entre les stipulations des pièces contractuelles du contrat, elles prévalent dans l’ordre ci-après : - l’acte d’engagement (…) ; / - le présent cahier des clauses administratives particulières (…) ; / - le cahier des clauses techniques particulières (…) ; / - le cahier des clauses administratives générales applicables aux marchés publics de fournitures courantes et de service annexé à l’arrêté du 30 mars 2021 (…) ; / - le mémoire technique du titulaire ; / - la convention SAMCLE ». Aux termes de l’article 5 de cette convention : « 5.1 Le CCTP du marché de nettoyage passé avec le prestataire prévoit une obligation de moyens et prévoit que le prestataire doit mettre en place des moyens permettant de garantir que le volume horaire prévu dans son offre est bien respecté. De ce fait, des éventuels calculs d’écarts par rapport à un nombre d’heures affiché dans l’offre du prestataire pourront être valablement opposés à la société de nettoyage. / (…) 5.4 Lorsque des contrôles qualité feront apparaître des taux de satisfaction inférieur à 80% ou que la qualité des prestations sera moindre, il pourra être demandé aux qualiticiens de la société de nettoyage d’expertiser la situation du site et notamment de vérifier à partir des données horaires la conformité de la prestation réalisée par rapport à ce qu’elles doivent être pour la bonne réalisation de la prestation. / En cas d’anomalie détectée durant cette analyse, l’entreprise de nettoyage devra alors procéder aux actions correctrices nécessaires. L’Université pourra se prévaloir du déficit de volume horaire pour appliquer des pénalités ou faire des constats d’anomalie (si aucune cause exogène ne vient l’expliquer) ».
Contrairement à ce que soutient la requérante, il ne résulte pas de ces stipulations de la convention SAMCLE, ni d’aucune autre stipulation contractuelle, qu’une expertise de la situation du site par ses qualiticiens soit un préalable obligatoire à l’application par l’université des pénalités prévues aux contrats. La société Caronet n’est dès lors pas fondée à soutenir que les pénalités en litige lui auraient été appliquées au terme d’une procédure irrégulière, en l’absence d’expertise préalable de sa part.
En troisième lieu, aux termes de l’article 6 du cahier des clauses techniques particulières : « (…) L’UL peut transmettre au titulaire un récapitulatif, par site, des pointages réalisés. Le titulaire dispose d’un délai d’un mois à compter de l’envoi de ce ficher pour faire part de ses remarques et demandes de corrections éventuelles. Passé ce délai, le fichier est réputé accepté par le titulaire ».
Il résulte des termes de la décision attaquée que l’université a entendu appliquer à la société requérante des pénalités pour un montant total de 27 513,40 euros découlant, selon elle, de double badgeage de la part de ses agents, pour les prestations réalisées aux mois d’avril, mai et juin 2023.
Pour appliquer les pénalités en litige en lien avec un double pointage qu’aurait opéré le personnel de la société Caronet, l’université verse au débat les extractions du logiciel de pointage faisant apparaitre, sur les sites sanctionnés, des pointages à quelques secondes d’intervalle ainsi que des pointages impairs. Si la société Caronet soutient que le double badgeage allégué n’est pas établi, faute pour l’université d’avoir procédé à des contrôles de visu de ses agents, elle se borne à verser aux débats des courriels du personnel de l’université attestant de la présence de ses agents au cours du mois de juillet 2023, lequel n’a toutefois fait l’objet d’aucune pénalité, et qui ne concernent pas au demeurant, mis à part la bibliothèque universitaire Saulcy, les sites ayant fait l’objet d’une pénalité liée à un double badgeage. Elle ne justifie pas davantage, par des éléments suffisamment probants, l’arrivée concomitante alléguée de ses agents sur les différents sites et n’a réalisé aucun contrôle de ses agents ni mis en place son propre système de suivi du temps de travail de ses agents alors qu’elle s’y était contractuellement engagée. Dans ces conditions, la société Caronet n’est pas fondée à soutenir que le double pointage sanctionné ne serait pas établi. Au surplus, il résulte de l’instruction et des termes de la décision attaquée que l’université a transmis, par courriel, à la société requérante le fichier de suivi des volumes horaires pour les mois concernés les 11 mai 2023, 8 juin 2023 et 10 juillet 2023. Si la société Caronet soutient avoir contesté ses fichiers de suivi, elle ne l’établit pas en versant à l’appui de ses allégations des courriels émanant d’une cadre de sa société et adressés au personnel de l’université de plusieurs sites et sollicitant qu’il soit procédé à la vérification de la présence de ces agents, mais qui ne portent pas clairement contestation de ces décomptes. L’université de Lorraine est dès lors fondée à lui opposer les délais contractuellement prévus cités au point 5.
En quatrième lieu, aux termes de l’article 30 du cahier des clauses administratives générales des marchés publics de fournitures courantes et services : « Admission, ajournement, réfaction et rejet / 30.1. Admission : L'acheteur prononce l'admission des prestations, sous réserve des vices cachés, si elles répondent aux stipulations du marché. L'admission prend effet à la date de notification au titulaire de la décision d'admission ou en l'absence de décision, dans un délai de quinze jours à dater de la livraison ou de l'achèvement de l'exécution du service. (…) / 30.3. Réfaction : Lorsque l'acheteur estime que des prestations, sans être entièrement conformes aux stipulations du marché, peuvent néanmoins être admises en l'état, il peut les admettre avec réfaction de prix proportionnelle à l'importance des imperfections constatées. (…) ».
Aux termes de l’article 10 du cahier des clauses administratives particulières (CCAP) de l’accord cadre n° 21A31 : « (…) Sous réserve des stipulations de l’alinéa ci-dessus et des dispositions contractuelles particulières relatives au contrôle qualité et au contrôle des moyens consacrés à l’exécution des prestations, les opérations de vérification sont effectuées dans les conditions générales prévues à l’article 28 du CCAG FCS ». Aux termes de l’article 11 du même cahier : « Sous réserve des dispositions contractuelles particulières relatives au contrôle qualité et au contrôle des moyens consacrés à l’exécution des prestations, à la suite des opérations de vérification prévues par le CCAG, les décisions d’admission, de réfaction, d’ajournement ou de rejet sont prises dans les conditions prévues aux articles 29 et 30 du CCAG FCS, par le président de l’Établissement ou son délégataire. / Les éventuelles décisions d’ajournement, de réfaction ou de rejet, peuvent notamment être motivées par : - la mauvaise qualité des prestations due au non-respect des conditions d’exécutions prévues ; La mauvaise qualité des prestations due au manque de temps et/ou de moyens consacrés à l’exécution des prestations. » Et aux termes de l’article 18 : « L’attention du titulaire est attirée sur le fait que l’application des pénalités qu’il encourt n’exclut pas l’application d’éventuelles décisions de réfaction ou de rejet que l’Établissement peut prendre en application de l’article 30 du CCAG-FCS. (…) / 18.1- Pénalité pour non-respect du volume horaire pour les prestations comprises dans le forfait et réfaction. L’établissement se réserve la possibilité d’imputer au titulaire, sans mise en demeure préalable, des pénalités pour non-respect des engagements du prestataire concernant les volumes horaires moyens mensuels d’intervention de ses personnels œuvrant ou non-œuvrant pour les prestations comprises dans le forfait. Ces pénalités seront basées sur les constats d’horodatage trimestriels. (…). ».
D’une part, la société requérante fait valoir qu’en application des stipulations de l’article 30.1 précitées, l’université ne pouvait lui appliquer de pénalités passé le délai de quinze jours prévu par ces stipulations pour procéder à la vérification des prestations exécutées et éventuellement pour lui adresser une décision de réfaction, d’ajournement ou de rejet des prestations. Toutefois, il ne résulte d’aucune stipulation ni d’aucun document du marché qu’un tel délai, qui ne vaut que pour le paiement des factures dont le cocontractant sollicite le paiement, doive être respecté s’agissant des pénalités que l’université est susceptible d’appliquer au titre du non-respect par la requérante de son obligation de moyens consacrés à l’exécution des prestations. Il en résulte que le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l’article 30.1 du cahier des clauses administratives général ne peut qu’être écarté.
D’autre part, les pénalités prévues contractuellement en cas d’absence d’intervention, qui visent à réparer forfaitairement le préjudice qu’est susceptible de causer au pouvoir adjudicateur le non‑respect, par le titulaire du marché, de ses obligations contractuelles, n’ont pas le même objet que la mise à sa charge des frais induits par le recours aux services d’une entreprise tierce afin de réaliser les prestations qu’il a été défaillant à exécuter, l’article 18 du CCAP prévoyant expressément un tel cumul. Dès lors, la société requérante n’est pas fondée à soutenir, en tout état de cause, qu’en appliquant des pénalités en sus des réfactions prononcées le pouvoir adjudicateur aurait méconnu le principe non bis in idem.
Il résulte de ce qui précède que les conclusions de la société Caronet tendant à ce qu’elle soit déchargée du paiement des pénalités mises à sa charge par la décision du 24 octobre 2023 de la requête doivent être rejetées.
Sur les frais liés au litige :
Les dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l’université de Lorraine, qui n’est pas, dans la présente instance, la partie perdante, la somme que la société Caronet demande au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens. Il y a lieu, en revanche, de faire application de ces dispositions et de mettre à la charge de la société Caronet une somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par l’université de Lorraine et non compris dans les dépens.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de la société Caronet est rejetée.
Article 2 : La société Caronet versera à l’université de Lorraine une somme de 1 500 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à la société Caronet et à l’université de Lorraine.
Délibéré après l’audience du 19 février 2026, à laquelle siégeaient :
- Mme Samson-Dye, présidente,
- Mme Ducos de Saint Barthélémy de Gélas, première conseillère,
- Mme Philis, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 mars 2026.
La rapporteure,
C. Ducos de Saint Barthélémy de Gélas
La présidente,
A. Samson-Dye
Le greffier,
P. Lepage
La République mande et ordonne au ministre chargé de l’enseignement supérieur, de la recherche et de l’espace en ce qui le concerne, et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.