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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2303709

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2303709

lundi 13 novembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2303709
TypeDécision
PublicationC
Formation3ème Chambre
Avocat requérantGUILLAUD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 20 avril et 10 juin 2023, Mme B A, représentée par Me Guillaud, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 14 mars 2023 par lequel le préfet du Nord a rejeté sa demande de titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination ;

3°) d'enjoindre au préfet du Nord de lui délivrer le titre de séjour sollicité ou, à défaut, de réexaminer sa demande sous astreinte de 155 euros par jour de retard et, dans l'attente, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros sur le fondement des dispositions des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative à verser à son conseil, à charge pour ce dernier de renoncer à la part contributive de l'Etat ou, à défaut, à lui verser.

Elle soutient que :

En ce qui concerne la décision portant refus de titre de séjour :

- la décision contestée a été prise par une autorité incompétente ;

- elle a été prise à l'issue d'une procédure irrégulière dès lors qu'il n'est pas établi que l'avis du collège des médecins de l'office français de l'immigration et de l'intégration a été recueilli et qu'il n'est pas justifié que cet avis comporte la signature et l'identité des médecins qui l'ont émis, que les médecins membres du collège étaient agréés et que le médecin rapporteur n'a pas siégé au sein du collège ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen sérieux de sa situation personnelle ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entachée d'erreur d'appréciation ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa situation personnelle.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- la décision contestée a été prise par une autorité incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen sérieux de sa situation personnelle ;

- elle méconnaît l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation quant aux conséquences sur sa situation personnelle.

En ce qui concerne la décision octroyant un délai de départ volontaire :

- la décision contestée a été prise par une autorité incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation en ce qu'elle refuse l'octroi d'un délai de départ volontaire supérieur à trente jours.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

- la décision contestée a été prise par une autorité incompétente ;

- elle est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense enregistré le 23 juin 2023, le préfet du Nord, représenté par Me Rannou, conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés.

L'Office français de l'immigration et de l'intégration a produit, à la demande du tribunal, l'entier dossier médical de Mme A, enregistré le 4 septembre 2023, qui a été communiqué.

Mme A a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 22 mai 2023 du bureau d'aide juridictionnelle.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la directive 2008/115/CE du Parlement européen et du Conseil du 16 décembre 2008 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de la santé publique ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- l'arrêté du 9 novembre 2011 relatif aux conditions d'établissement et de transmission des avis rendus par les agences régionales de santé en application de l'article R. 313-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en vue de la délivrance d'un titre de séjour pour raison de santé ;

- l'arrêté du 27 décembre 2016 relatif aux conditions d'établissement et de transmission des certificats médicaux, rapports médicaux et avis mentionnés aux articles R. 313-22, R. 313-23 et R. 511-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- l'arrêté du 12 novembre 2019 précisant, en application de l'article L. 5125-23 du code de la santé publique, les situations médicales dans lesquelles peut être exclue la substitution à la spécialité prescrite d'une spécialité du même groupe générique ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Bourgau, rapporteur ;

- et les observations de Me Guillaud, représentant Mme A.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B A, ressortissante guinéenne née le 1er janvier 1972 à Boffa (Guinée), déclare être entrée en France le 5 janvier 2010. Après que sa demande d'asile a été définitivement rejetée par la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) le 5 décembre 2011, le préfet du Nord, par arrêté du 30 août 2012, a rejeté sa demande de titre de séjour en qualité de réfugié et lui a fait obligation de quitter le territoire français. Cet arrêté a été annulé par jugement n° 1205718 du tribunal administratif de Lille du 19 décembre 2012. En exécution de ce jugement, après réexamen de sa situation, Mme A a été mise en possession d'une carte de séjour temporaire pour raisons de santé à compter du 26 mars 2013 et renouvelée jusqu'au

7 janvier 2015. Par arrêté du 26 février 2016, le préfet du Nord a rejeté sa demande de renouvellement de titre de séjour et lui a fait obligation de quitter le territoire français. Par un jugement du 6 octobre 2016, le tribunal administratif de Lille a annulé cet arrêté. En exécution de ce jugement, après réexamen de sa situation, Mme A a été mise en possession d'une carte de séjour temporaire pour raison de santé valable du 17 mars 2017 au 16 mars 2018, renouvelée jusqu'au 2 mai 2022. Le 27 avril 2022, elle a sollicité le renouvellement de son titre de séjour pour raisons de santé ou au titre de ses liens privés et familiaux. Par arrêté du 14 mars 2023, dont Mme A demande l'annulation, le préfet du Nord a rejeté sa demande de titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination.

Sur les conclusions tendant au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. () ".

3. Il ressort des pièces du dossier que Mme A s'est vue accorder l'aide juridictionnelle totale par une décision du bureau d'aide juridictionnelle du 22 mai 2023. Par suite, il n'y a plus lieu de statuer sur les conclusions à fin d'admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

4. Aux termes de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger, résidant habituellement en France, dont l'état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et qui, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont il est originaire, ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable./ La décision de délivrer cette carte de séjour est prise par l'autorité administrative après avis d'un collège de médecins du service médical de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, dans des conditions définies par décret en Conseil d'Etat./ () ".

5. La partie qui justifie d'un avis du collège de médecins du service médical de l'OFII qui lui est favorable doit être regardée comme apportant des éléments de fait susceptibles de faire présumer l'existence ou l'absence d'un état de santé de nature à justifier la délivrance ou le refus d'un titre de séjour. Dans ce cas, il appartient à l'autre partie, dans le respect des règles relatives au secret médical, de produire tout élément permettant d'apprécier l'état de santé de l'étranger et, le cas échéant, l'existence ou l'absence d'un traitement approprié dans le pays de renvoi. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si l'état de santé d'un étranger justifie la délivrance d'un titre de séjour dans les conditions ci-dessus rappelées, se détermine notamment au vu de ces échanges et éléments contradictoires.

6. Il ressort des pièces du dossier que Mme A souffre d'une hépatite B, qui nécessite un suivi régulier en milieu hospitalier ainsi que la prise d'un traitement médicamenteux composé de Viread 245 mg. En outre, elle s'est vue reconnaître la qualité de travailleur handicapé par la commission des droits et de l'autonomie des personnes handicapées à compter du 2 avril 2020. Par son avis du 6 octobre 2022, le collège des médecins de l'OFII a considéré que l'état de santé de l'intéressée nécessite une prise en charge médicale dont le défaut peut entraîner des conséquences d'une exceptionnelle gravité sur son état de santé mais qu'eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont elle est originaire, elle peut y bénéficier effectivement d'un traitement approprié et que son état de santé lui permet par ailleurs de voyager sans risque à destination de la Guinée. Pour prendre la décision contestée, le préfet s'est fondé sur la double circonstance que la requérante ne démontre ni le caractère suffisamment grave et actuel de sa pathologie, ni qu'elle ne pourrait effectivement bénéficier de soins appropriés dans son pays d'origine.

7. D'une part, le collège des médecins de l'OFII ayant considéré que l'état de santé de l'intéressée nécessite une prise en charge médicale dont le défaut peut entraîner des conséquences d'une exceptionnelle gravité sur son état de santé, il appartient au préfet d'apporter des éléments permettant de renverser la présomption ainsi établie, ce qu'il ne fait pas en l'espèce, de sorte que le premier motif est entaché d'erreur de droit.

8. D'autre part, aux termes de l'article L. 5125-23 du code de la santé publique : " I.-Le pharmacien ne peut délivrer un médicament ou produit autre que celui qui a été prescrit, ou ayant une dénomination commune différente de la dénomination commune prescrite, qu'avec l'accord exprès et préalable du prescripteur, sauf en cas d'urgence et dans l'intérêt du patient./ () Par dérogation au I, il peut délivrer par substitution à la spécialité prescrite une spécialité du même groupe générique ou du même groupe hybride, à condition que le prescripteur n'ait pas exclu cette possibilité par une mention expresse et justifiée portée sur l'ordonnance. Un arrêté des ministres chargés de la santé et de la sécurité sociale, pris après avis de l'Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé, précise les situations médicales dans lesquelles cette exclusion peut être justifiée, notamment sur l'ordonnance, ainsi que, le cas échéant, les modalités de présentation de cette justification par le prescripteur. () ". Aux termes de l'article 1er de l'arrêté du 12 novembre 2019 précisant, en application de l'article L. 5125-23 du code de la santé publique, les situations médicales dans lesquelles peut être exclue la substitution à la spécialité prescrite d'une spécialité du même groupe générique : " I. - Les situations médicales mentionnées au deuxième alinéa du II de l'article L. 5125-23 du code de la santé publique, dans lesquelles le prescripteur peut exclure la délivrance par substitution à la spécialité prescrite d'une spécialité du même groupe générique, sont définies comme suit :/ () 3° Prescription pour un patient présentant une contre-indication formelle et démontrée à un excipient à effet notoire présent dans tous les médicaments génériques disponibles, lorsque le médicament de référence correspondant ne comporte pas cet excipient./ () II. - Lorsque le prescripteur fait usage d'une des justifications prévues aux 1° à 3° du I, il en fait mention sur l'ordonnance, sous forme informatisée ou à défaut sous forme manuscrite, le cas échéant pour chaque médicament prescrit et pour chaque situation médicale concernée./ Les mentions à reporter sur l'ordonnance sont les suivantes : () pour les situations médicales visées au 3° du I "non substituable (CIF)" ".

9. Il ressort des pièces du dossier que par une ordonnance du 5 janvier 2023, antérieure à la décision attaquée, le gastroentérologue du centre hospitalier régional de Lille qui suit

Mme A depuis 2013 a assorti la prescription de Viread 245 mg de la mention " non substituable CIF ". Et il n'est pas contesté que si le Tenofovir, principe actif du Viread, est disponible en Guinée, tel n'est pas le cas du Viread lui-même. Dès lors, Mme A est fondée à soutenir que la décision contestée est entachée d'erreur manifeste d'appréciation.

10. Par suite, et sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, la décision portant refus de titre de séjour doit être annulée ainsi que, par voie de conséquence, les décisions portant obligation de quitter le territoire français, octroi d'un délai de départ volontaire et fixant le pays de destination.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

11. Eu égard au motif d'annulation retenu, il y a lieu d'enjoindre au préfet du Nord de délivrer à Mme A, sur le fondement de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais de l'instance :

12. Mme A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que

Me Guillaud, avocate de Mme A, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'Etat, partie perdante, le versement à

Me Guillaud de la somme de 1 200 euros.

D E C I D E :

Article 1er : Il n'y a plus lieu de statuer sur les conclusions tendant au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : L'arrêté du 14 mars 2023 par lequel le préfet du Nord a rejeté la demande de titre de séjour de Mme A, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination est annulé.

Article 3 : Il est enjoint au préfet du Nord de délivrer à Mme A une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " pour raisons de santé, dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 4 : L'Etat versera à Me Guillaud, sous réserve pour cette dernière de renoncer au bénéfice de l'aide juridictionnelle, une somme de 1 200 euros sur le fondement des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A, à Me Guillaud et au préfet du Nord.

Délibéré après l'audience du 4 octobre 2023, à laquelle siégeaient :

- Mme Féménia, présidente,

- M. Bourgau, premier conseiller,

- M. Horn, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 13 novembre 2023.

Le rapporteur,

Signé

T. BOURGAULa présidente,

Signé

J. FÉMÉNIA

La greffière,

Signé

S. DEREUMAUX

La République mande et ordonne au préfet du Nord, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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