Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés les 27 octobre 2023 et 23 août 2024, Mme D... E..., née A..., représentée par Me Tachon, demande au tribunal, dans ses dernières écritures :
1°) d’ordonner avant dire droit une expertise médicale afin d’évaluer les préjudices subis à la suite des fautes commises par le centre hospitalier de Calais lors de sa prise en charge les 14 et 24 décembre 2020 ;
2°) à titre subsidiaire, de condamner le centre hospitalier de Calais à lui verser la somme de 254 563,96 euros en réparation des préjudices subis, assortie des intérêts au taux légal et de leur capitalisation annuelle ;
3°) de mettre à la charge du centre hospitalier de Calais les dépens et la somme de 3 600 euros au titre des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- le centre hospitalier de Calais a commis une faute le 14 décembre 2020 en ne diagnostiquant pas la fracture au niveau de sa deuxième vertèbre et le 24 décembre 2020 en ne l’orientant pas vers une prise en charge appropriée alors que la réalisation du scanner de son rachis lombaire avait révélé le tassement de cette vertèbre ;
- les conclusions expertales sur les préjudices causés par ces fautes sont erronées, car elles ne tiennent pas compte de l’ensemble des éléments de son dossier médical, que le centre hospitalier n’a pas intégralement transmis ; ces fautes ont ainsi été la cause de déficits fonctionnels temporaire et permanent, ce dernier pouvant être évalué à 20 %, et ont entrainé plus de quinze jours d’arrêt de travail ;
- à défaut d’une nouvelle expertise, il convient de ré-évaluer ses préjudices de la façon suivante :
* assistance par tierce personne temporaire : 4 250 euros ;
* assistance par tierce personne permanente : 172 262,96 euros ;
* déficit fonctionnel temporaire : 6 251 euros ;
* préjudice d’agrément temporaire : 10 000 euros ;
* souffrances endurées : 6 000 euros ;
* préjudice esthétique temporaire : 1 500 euros ;
* déficit fonctionnel permanent : 37 800 euros ;
* préjudice d’agrément : 15 000 euros
* préjudice esthétique permanent : 1 500 euros.
Par un mémoire en défense, enregistré le 20 février 2024, le centre hospitalier de Calais, représenté par Me Ségard, conclut à la limitation de l’indemnisation des préjudices de Mme E... à la somme de 1 281,25 euros et au rejet du surplus des conclusions.
Il soutient que :
- si les fautes commises les 14 et 24 décembre 2020 ont entrainé un retard de diagnostic et de prise en charge de quinze jours de la fracture de Mme E..., elles n’ont entrainé aucune aggravation de son état ;
- au vu du rapport d’expertise les préjudices imputables peuvent être évaluées comme suit :
* assistance par tierce personne temporaire : 225 euros ;
* déficit fonctionnel temporaire : 56,25 euros ;
* souffrances endurées : 1 000 euros.
La requête a été communiquée à la caisse primaire d’assurance maladie de l’Artois et à la Caisse des dépôts et consignations qui n’ont pas produit de mémoire.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de la santé publique ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de M. Goujon,
- les conclusions de M. Vandenberghe, rapporteur public,
- et les observations de Me Sule, substituant Me Ségard, représentant le centre hospitalier de Calais.
Considérant ce qui suit :
Alors qu’elle se trouvait sur son lieu de travail au centre hospitalier de Calais, Mme E..., née le 10 juillet 1963, infirmière hygiéniste, a glissé et chuté lourdement sur le sol le 14 décembre 2020. Elle a été amenée aux urgences de l’hôpital où elle a passé une radiographie et reçu un traitement antalgique et anti-inflammatoire. Elle a passé le 24 décembre 2020 un scanner de son rachis lombaire. Devant la persistance de ses douleurs, Mme E... est retournée le 28 décembre 2020 aux urgences du centre hospitalier de Calais. Au vu des résultats du scanner réalisé quatre jours plus tôt, il lui a été diagnostiqué une fracture au niveau de la deuxième vertèbre lombaire et prescrit le port d’un corset. Mme E... a saisi le 23 avril 2021, la commission de conciliation et d’indemnisation (CCI) qui a désigné le professeur C... B..., neurochirurgien, en qualité d’expert. Ce dernier a remis son rapport le 26 juillet 2022. Sur la base de celui-ci, la CCI, réunie le 23 septembre 2022, a rendu une décision d’incompétence au motif que le dommage subi par Mme E... n’atteignait pas l’un des seuils de gravité fixés par le code de la santé publique. Malgré le sens de cet avis, l’assureur du centre hospitalier de Calais lui a fait une proposition d’indemnisation à hauteur de 1 210 euros que Mme E... n’a pas acceptée. Mme E... demande au tribunal la condamnation de l’établissement de santé à réparer ses préjudices.
Sur la responsabilité du centre hospitalier de Calais :
Aux termes de l’article L. 1142-1 du code de la santé publique : « (…) les professionnels de santé mentionnés à la quatrième partie du présent code, ainsi que tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu'en cas de faute. ».
En ce qui concerne les fautes du centre hospitalier de Calais :
Il résulte de l’instruction, et notamment du rapport d’expertise, que Mme E... a été victime d’une fracture au niveau de la deuxième vertèbre lombaire à la suite de sa chute au sol le 14 décembre 2020. Elle a passé le même jour une radiographie, puis le 24 décembre 2020 un scanner de son rachis lombaire. Bien que sa fracture ait été visible sur ces deux examens réalisés au centre hospitalier de Calais, Mme E... n’en a pas été informée et a reçu pour seul traitement, lors de sa prise en charge au service des urgences de l’établissement, un antalgique et un anti-inflammatoire. Dans ces conditions, en n’exploitant pas correctement les résultats de ces examens d’imagerie, le centre hospitalier de Calais a commis des fautes de nature à engager sa responsabilité, ce que d’ailleurs il ne conteste pas.
En ce qui concerne l’étendue de la réparation :
Mme E... a été informée de sa fracture au niveau de la deuxième lombaire le 28 décembre 2020, lors de sa seconde prise en charge au service des urgences du centre hospitalier de Calais. Elle s’est vue prescrire un corset à des fins d’immobilisation thoraco-lombaire, qu’elle a porté à compter du 30 décembre 2020. Il résulte des conclusions expertales que si les fautes du centre hospitalier ont eu pour conséquence de retarder le traitement de sa fracture d’une quinzaine de jours, elles n’ont causé aucune aggravation de son état et n’ont eu aucune conséquence sur sa consolidation à terme. Si Mme E... fait valoir qu’elle subit toujours des préjudices du fait de sa fracture et que celle-ci a entrainé plus de quinze jours d’arrêt de travail, ces séquelles sont dues à sa chute initiale et non aux fautes commises par le centre hospitalier de Calais dans le retard d’établissement de son diagnostic et de mise en place de son traitement. Par ailleurs, contrairement à ce que soutient la requérante, l’expert a bien évalué un déficit fonctionnel temporaire imputable à ces fautes. En outre, en indiquant que Mme E... a eu un arrêt de travail du 14 au 17 décembre 2020, avec une reprise normale du travail le 18 décembre 2020, l’expert n’a fait que citer le seul arrêt de travail qui lui a été transmis dans le cadre des opérations d’expertise. Il n’en a tiré aucune conséquence particulière, puisqu’au contraire, il mentionne que le retard dans le port du corset lombaire a entrainé pour la requérante une période d’interruption d’activité supplémentaire de quinze jours. Enfin, Mme E... n’apporte aucun élément de nature à considérer que les fautes commises par le centre hospitalier de Calais auraient eu des conséquences plus importantes que les seuls quinze jours de retard dans la prise en charge appropriée de sa fracture. Dans ces circonstances, il y a lieu de rejeter la demande d’expertise médicale présentée par la requérante.
En ce qui concerne l’évaluation des préjudices :
La date de consolidation de l’état de santé de Mme E... a été fixée au 26 mai 2021, date où il a été constaté, par le neurochirurgien qui la suivait, une consolidation du foyer fracturaire sans recul du mur postérieur et sans aggravation du tassement de la partie supérieure de la deuxième vertèbre lombaire. La seule circonstance que Mme E... conserverait des séquelles liées à cette fracture n’est pas de nature à remettre en cause cette date qui correspond uniquement à la stabilisation de son état de santé.
S’agissant des préjudices temporaires :
En premier lieu, lorsque le juge administratif indemnise la victime d’un dommage corporel du préjudice résultant pour elle de la nécessité de recourir à l’aide d’une tierce personne dans les actes de la vie quotidienne, il détermine d’abord l'étendue de ces besoins d’aide et les dépenses nécessaires pour y pourvoir. Il fixe, ensuite, le montant de l’indemnité qui doit être allouée par la personne publique responsable du dommage, en tenant compte des prestations dont, le cas échéant, la victime bénéficie par ailleurs et qui ont pour objet la prise en charge de tels frais. Afin de tenir compte des congés payés et des jours fériés prévus par l’article L. 3133-1 du code du travail, il y a lieu de calculer l’indemnisation sur la base d’une année de 412 jours, ainsi que sur la base d’un taux horaire moyen de rémunération tenant compte des charges patronales et des majorations de rémunération pour le travail du dimanche, fixé, dans les circonstances de l’espèce pour une aide active non spécialisée, à 16 euros.
Il résulte de l’instruction que le besoin de Mme E... d’une assistance par tierce personne non spécialisée a été évalué à une heure par jour sur les quinze jours de retard pris dans le traitement de sa fracture, imputable aux fautes commises par le centre hospitalier de Calais. Par suite, et au vu des modalités de calcul énoncées au point précédent, le besoin d’assistance par tierce personne temporaire peut être évalué à la somme de 270,90 euros (16 x (412/365) x 1 x 15).
En deuxième lieu, il résulte du rapport d’expertise que Mme E... a subi un déficit fonctionnel évalué à 25 % sur les quinze jours de retard pris dans le traitement de sa fracture. Ainsi, en retenant un taux journalier d’indemnisation de 15 euros, il sera fait une juste appréciation du déficit fonctionnel temporaire de la requérante en le fixant à la somme de 56,25 euros (15 x 15 x 0,25).
En troisième lieu, il résulte du rapport d’expertise que les souffrances résultant du retard de quinze jours dans l’immobilisation par corset de sa fracture douloureuse ont été évaluées à 1 sur une échelle de 0 à 7. Ainsi, dans les circonstances de l’espèce, il sera fait une juste appréciation de ce préjudice en le fixant à la somme de 1 000 euros.
En quatrième lieu, le préjudice d’agrément temporaire, qui relève des troubles de toute nature dans les conditions d’existence n’ouvre pas droit à une indemnisation distincte de celle déjà effectuée au titre du déficit fonctionnel temporaire.
En cinquième lieu, Mme E... n’apporte aucun élément de nature à établir l’existence d’une préjudice esthétique temporaire, qui n’a pas ailleurs pas été retenu par l’expert. Par suite, sa demande d’indemnisation à ce titre doit être rejetée.
S’agissant des préjudices permanents :
Il résulte de l’instruction, comme il a été exposé au point 3, que les fautes commises par le centre hospitalier de Calais n’ont causé aucun préjudice permanent à Mme E.... Dans ces conditions, ses demandes d’indemnisation de ses frais d’assistance par tierce personne permanente, de son déficit fonctionnel permanent ainsi que de ses préjudices esthétiques permanent et d’agrément doivent être rejetées.
Il résulte de tout ce qui précède que le centre hospitalier de Calais doit être condamné à verser la somme totale de 1 327,15 euros à Mme E....
Sur les intérêts et leur capitalisation :
Aux termes de l’article 1231‑6 du code civil : « Les dommages et intérêts dus à raison du retard dans le paiement d’une obligation de somme d’argent consistent dans l’intérêt au taux légal, à compter de la mise en demeure. Ces dommages et intérêts sont dus sans que le créancier soit tenu de justifier d’aucune perte (...) ». Aux termes de l’article 1343‑2 du même code : « Les intérêts échus, dus au moins pour une année entière, produisent intérêt si le contrat l’a prévu ou si une décision de justice le précise ». Il résulte de ces dispositions que, d’une part, lorsqu’ils sont demandés, et quelle que soit la date de la demande, les intérêts des indemnités allouées sont dus à compter du jour où la demande de réclamation de la somme principale est parvenue à la partie débitrice ou, à défaut, à compter de la date d’enregistrement au greffe du tribunal administratif des conclusions tendant au versement de cette indemnité, et, d’autre part, que la capitalisation des intérêts peut être demandée à tout moment devant le juge du fond, même si, à cette date, les intérêts sont dus depuis moins d’une année. En ce cas, cette demande ne prend toutefois effet qu’à la date à laquelle, pour la première fois, les intérêts sont dus pour une année entière.
Mme E... a droit aux intérêts de la somme de 1 327,15 euros à compter du 24 août 2023, date de réception de son recours préalable par le centre hospitalier de Calais, et non à compter de la date de l’ordonnance de référé qui a rejeté sa demande d’expertise, ou du 2 mars 2022 qui ne correspond à aucune date pertinente. Il y a lieu de faire droit à la demande de capitalisation des intérêts à compter du 24 août 2024, date à laquelle était due, pour la première fois, une année d’intérêts, ainsi qu’à chaque échéance annuelle à compter de cette date.
Sur les frais liés au litige :
Il y a lieu, dans les circonstances de l’espèce, de mettre à la charge du centre hospitalier de Calais la somme de 1 000 euros au titre des frais exposés par Mme E... et non compris dans les dépens.
D É C I D E :
Article 1er : Le centre hospitalier de Calais est condamné à verser à Mme E... la somme de 1 327,15 euros, assortie des intérêts au taux légal à compter du 24 août 2023. Les intérêts échus à la date du 24 août 2024 puis à chaque échéance annuelle à compter de cette date seront capitalisés à chacune de ces dates pour produire eux-mêmes intérêts.
Article 2 : Le centre hospitalier de Calais versera à Mme E... la somme de 1 000 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative
Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme D... E..., née A..., au centre hospitalier de Calais, à la caisse primaire d’assurance maladie de l’Artois et à la Caisse des dépôts et consignations.
Délibéré après l’audience du 11 mars 2026, à laquelle siégeaient :
M. Cotte, président,
M. Goujon, conseiller,
Mme Le Cloirec, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 1er avril 2026.
Le rapporteur,
signé
J.-R. Goujon
Le président,
signé
O. Cotte
La greffière,
signé
C. Lejeune
La République mande et ordonne à la ministre de la santé, des familles, de l’autonomie et des personnes handicapées en ce qui la concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,