Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 13 décembre 2023, Mme C... B..., épouse A..., représentée par Me Piret, demande au tribunal de condamner le département du Nord à lui verser la somme de 1 240 euros, en réparation des préjudices subis du fait de sa chute le 29 janvier 2022, assortie des intérêts au taux légal à compter du 13 octobre 2022 et de mettre à sa charge la somme de 2 000 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- la plaque d’égout à l’origine de sa chute est située sur une route départementale ;
- la responsabilité du département du Nord est engagée pour son défaut d’entretien normal ;
- cet accident lui a causé un déficit fonctionnel temporaire et des souffrances qui peuvent être évalués à respectivement 240 euros et 1 000 euros ; elle a aussi dû s’acquitter de 420 euros de frais d’honoraires pour réaliser la réclamation préalable.
Par un mémoire enregistré le 11 janvier 2024, la caisse primaire d’assurance maladie (CPAM) de Roubaix-Tourcoing, demande au tribunal la condamnation du département du Nord, à lui verser au titre des débours exposés dans l’intérêt de son assurée Mme B..., la somme de 17,50 euros, assortie des intérêts au taux légal à compter jugement et de mettre à sa charge l’indemnité forfaitaire de gestion.
Elle soutient qu’elle a dû s’acquitter pour le compte de son assurée, d’une somme de 17,50 euros à la suite de sa chute survenue le 29 janvier 2022.
Par un mémoire en défense, enregistré le 9 avril 2024, le département du Nord, représentée par Me Dutat, conclut :
1°) au rejet de la requête de Mme B... ;
2°) à titre subsidiaire, à la limitation des sommes réclamées par la requérante et à ce que la société GDF Suez la garantisse de toute condamnation qui pourrait être prononcée à son encontre et qu’il soit mis à sa charge de cette dernière la somme de 2 000 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- la chute de Mme B... a pour origine un défaut d’entretien du réseau d’assainissement dont la responsabilité incombe à la société GDF Suez ;
- son préjudice lié à son déficit fonctionnel temporaire doit être limité à 120 euros ; elle ne justifie pas du montant demandé au titre des souffrances endurées.
La requête a été communiquée à la société GDF Suez qui n’a pas produit de mémoire.
Par une ordonnance du 19 juin 2025, la clôture d'instruction a été fixée au 21 juillet 2025.
Par un courrier du 18 février 2026, le tribunal a demandé au département du Nord des pièces complémentaires sur le fondement de l’article R. 613-1-1 du code de justice administrative.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code civil ;
- le code général des collectivités territoriales ;
- le code de la sécurité sociale ;
- le code de la voirie routière ;
- l’arrêté du 18 décembre 2025 relatif aux montants de l’indemnité forfaitaire de gestion ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné M. Goujon, conseiller, pour statuer sur le litige en application de l’article R. 222-13 du code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de M. Goujon,
- et les conclusions de M. Vandenberghe, rapporteur public.
Considérant ce qui suit :
Mme B..., née le 5 septembre 1965, a été victime le 29 janvier 2022 d’une chute, en tombant dans une bouche d’égout alors qu’elle marchait dans la commune de Flers-en-Escrebieux (Nord). Elle a adressé par un courrier du 11 octobre 2022, une demande indemnitaire préalable au département du Nord. En l’absence de réponse, elle demande au tribunal sa condamnation à réparer ses préjudices. En outre, la caisse primaire d’assurance maladie (CPAM) de Roubaix-Tourcoing demande au tribunal de la condamner à lui rembourser le montant des débours engagés pour son assurée.
Sur les conclusions indemnitaires :
En ce qui concerne la responsabilité :
D’une part, aux termes de l’article L. 111-1 du code de la voirie routière : « Le domaine public routier comprend l'ensemble des biens du domaine public de l'Etat, des départements et des communes affectés aux besoins de la circulation terrestre, à l'exception des voies ferrées. ». Aux termes de l’article L. 131-1 du même code : « Les voies qui font partie du domaine public routier départemental sont dénommées routes départementales. (…) ». Aux termes de l’article L. 131-2 du même code : « (…) Les dépenses relatives à la construction, à l'aménagement et à l'entretien des routes départementales sont à la charge du département. ».
D’autre part, il appartient à l’usager, victime d’un dommage survenu à l’occasion de l’utilisation d’un ouvrage public, de rapporter la preuve du lien de cause à effet entre cet ouvrage et le dommage dont il se plaint. La collectivité en charge de l’ouvrage public doit alors, pour s’exonérer de sa responsabilité, établir la preuve de l’entretien normal de l’ouvrage ou que le dommage est imputable à la faute de la victime ou à la force majeure.
Il résulte de l’instruction que Mme B... a chuté en marchant sur une plaque d’égout située sur la voie publique qui a basculé sous son poids, au niveau de la rue André Citroën dans la commune de Flers-en-Escrebieux, voie qui fait partie du domaine public départemental. Elle a pu être retenue par sa fille qui l’accompagnait et qui a produit un témoignage circonstancié. Le disfonctionnement de la plaque d’égout a été confirmé par la société GDF Suez ainsi que par la commune dans des courriels respectivement du 3 février et 21 mars 2022, et n’est par ailleurs pas contesté par le département du Nord en charge de la voie publique où la plaque d’égout en cause était incorporée, le trottoir en constituant une dépendance. Dans ces conditions, le département chargé de l’entretien de la voie publique et tenue de la maintenir, avec tous ses accessoires, dans un état conforme à sa destination, doit répondre des conséquences dommageables de l’accident subi par Mme B... en sa qualité d’usagère du trottoir, alors même que la gestion du réseau public d’eau et d’assainissement sur son territoire est assurée par la société GDF Suez. Or, le département du Nord n’établit pas la preuve de l’entretien normal de cet ouvrage, et la seule circonstance que la plaque d’égout ait son couvercle déformé qui glisse au fur et à mesure des passages, révèle un défaut d’entretien normal du trottoir, engageant la responsabilité du département.
En ce qui concerne l’évaluation des préjudices de Mme B... :
En premier lieu, la seule circonstance que Mme B... ait eu une interruption totale de travail de huit jours à la suite de sa chute n’établit par l’existence d’un déficit fonctionnel temporaire. Par suite, la demande d’indemnisation de la requérante au titre de ce préjudice doit être rejetée.
En deuxième lieu, il résulte de l’instruction et notamment du certificat médical du 31 janvier 2022 que la chute occasionnée par le basculement de la bouche d’égout a entrainé pour la requérante des douleurs post traumatiques au niveau des bras et du dos. Il sera fait une juste appréciation de ce chef de préjudice en l’évaluant à la somme de 1 000 euros.
En troisième lieu, Mme B... n'est pas fondée à demander la condamnation du département du Nord à lui payer la somme de 420 euros, correspondant à des frais d’avocat afférents à la demande préalable nécessairement établie à une date antérieure à celle de l’introduction de l'instance. Dès lors, sa demande d’indemnisation à ce titre doit être rejetée.
En ce qui concerne les débours de la CPAM de Roubaix-Tourcoing :
Aux termes de l’article L. 376-1 du code de la sécurité sociale : « Lorsque, sans entrer dans les cas régis par les dispositions législatives applicables aux accidents du travail, la lésion dont l'assuré social ou son ayant droit est atteint est imputable à un tiers, l'assuré ou ses ayants droit conserve contre l'auteur de l'accident le droit de demander la réparation du préjudice causé, conformément aux règles du droit commun, dans la mesure où ce préjudice n'est pas réparé par application du présent livre ou du livre Ier. /Les caisses de sécurité sociale sont tenues de servir à l'assuré ou à ses ayants droit les prestations prévues par le présent livre et le livre Ier, sauf recours de leur part contre l'auteur responsable de l'accident dans les conditions ci-après. /Les recours subrogatoires des caisses contre les tiers s'exercent poste par poste sur les seules indemnités qui réparent des préjudices qu'elles ont pris en charge, à l'exclusion des préjudices à caractère personnel. / Conformément à l'article 1346-3 du code civil, la subrogation ne peut nuire à la victime subrogeante, créancière de l'indemnisation, lorsqu'elle n'a été prise en charge que partiellement par les prestations sociales ; en ce cas, l'assuré social peut exercer ses droits contre le responsable, par préférence à la caisse subrogée. / Cependant, si le tiers payeur établit qu'il a effectivement et préalablement versé à la victime une prestation indemnisant de manière incontestable un poste de préjudice personnel, son recours peut s'exercer sur ce poste de préjudice. / Hors le cas où la caisse est appelée en déclaration de jugement commun conformément aux dispositions ci-après, la demande de la caisse vis-à-vis du tiers responsable s'exerce en priorité à titre amiable. / La personne victime, les établissements de santé, le tiers responsable et son assureur sont tenus d'informer la caisse de la survenue des lésions causées par un tiers dans des conditions fixées par décret (…) ».
La CPAM de Roubaix-Tourcoing exerce sur les réparations dues au titre des préjudices subis par Mme B..., le recours subrogatoire prévu à l’article L. 376-1 du code de la sécurité sociale.
La CPAM justifie, par la production du relevé des débours définitifs du 11 janvier 2024, avoir pris en charge des frais médicaux à hauteur de 17,50 euros, correspondant à la consultation par Mme B... d’un médecin généraliste le 31 janvier 2022 à la suite de son accident.
Il résulte de tout ce qui précède que le département du Nord doit être condamné à verser les sommes de 1 000 euros à Mme B... et de 17,50 à la CPAM de Roubaix-Tourcoing.
Sur les intérêts :
Aux termes de l’article 1231‑6 du code civil : « Les dommages et intérêts dus à raison du retard dans le paiement d’une obligation de somme d’argent consistent dans l’intérêt au taux légal, à compter de la mise en demeure. Ces dommages et intérêts sont dus sans que le créancier soit tenu de justifier d'aucune perte (...) ». Il résulte de ces dispositions que, lorsqu'ils sont demandés, et quelle que soit la date de la demande, les intérêts des indemnités allouées sont dus à compter du jour où la demande de réclamation de la somme principale est parvenue à la partie débitrice ou, à défaut, à compter de la date d'enregistrement au greffe du tribunal administratif des conclusions tendant au versement de cette indemnité.
En premier lieu, Mme B... a droit aux intérêts sur la somme de 1 000 euros à compter du 13 octobre 2022, date de réception de sa demande indemnitaire par le département du Nord.
En second lieu, même en l’absence de demande tendant à l’allocation d’intérêts, tout jugement prononçant une condamnation à une indemnité fait courir les intérêts du jour de son prononcé jusqu’à son exécution, au taux légal puis, en application des dispositions de l’article L. 313-3 du code monétaire et financier, au taux majoré s’il n’est pas exécuté dans les deux mois de sa notification. Par suite, les conclusions de la CPAM de Roubaix-Tourcoing tendant à ce que les sommes qui lui sont allouées portent intérêts à compter de la date du jugement sont dépourvues de tout objet et doivent être rejetées.
Sur l’appel en garantie :
Le département du Nord demande à être garantie de ses condamnations par la société GDF Suez qui assure la gestion du réseau public d’eau et d’assainissement. Toutefois, il résulte de ce qui a été dit au point 4 que la plaque d’égout litigieuse doit être vue comme un accessoire de la voie publique et non comme un accessoire du réseau public d’assainissement, dont l’exploitation est confiée à la société GDF Suez. En outre, le département ne produit aucun élément de nature à établir l’existence de stipulations contractuelles qui ferait expressément porter la charge de l’entretien des plaques d’égout situées sur la voie publique à la société GDF Suez, malgré une mesure d’instruction en ce sens. Par suite, l’appel en garantie du département du Nord contre la société GDF Suez ne peut être que rejeté.
Sur les frais liés au litige :
En ce qui concerne l’indemnité forfaitaire de gestion :
Aux termes du neuvième alinéa de l’article L. 376-1 du code de la sécurité sociale : « En contrepartie des frais qu'elle engage pour obtenir le remboursement mentionné au troisième alinéa ci-dessus, la Caisse d'assurance maladie à laquelle est affilié l'assuré social victime de l'accident recouvre une indemnité forfaitaire à la charge du tiers responsable et au profit de l'organisme national d'assurance maladie. Le montant de cette indemnité est égal au tiers des sommes dont le remboursement a été obtenu, dans les limites d'un montant maximum de 910 € et d'un montant minimum de 91 €. » Aux termes de l’article 1er de l’arrêté du 18 décembre 2025 relatif aux montants de l’indemnité forfaitaire de gestion : « Les montants minimal et maximal de l'indemnité forfaitaire de gestion prévue aux articles L. 376-1 et L. 454-1 du code de la sécurité sociale sont fixés respectivement à 122 € et 1 228 € au titre des remboursements effectués au cours de l'année 2026 ».
En application de ces dispositions, il y a lieu de mettre à la charge du département du Nord le versement à la CPAM de Roubaix-Tourcoing de la somme de 122 euros au titre de l’indemnité forfaitaire de gestion à raison des frais engagés pour obtenir le remboursement des prestations servies à son assurée.
En ce qui concerne les frais non compris dans les dépens :
Il y a lieu, dans les circonstances de l’espèce, de mettre à la charge du département du Nord une somme de 1 200 euros au titre des frais exposés par Mme B... et non compris dans les dépens.
D É C I D E :
Article 1er : Le département du Nord est condamné à verser à Mme B... la somme de 1 000 euros, assortie des intérêts au taux légal à compter du 13 octobre 2022.
Article 2 : Le département du Nord est condamné à verser à la caisse primaire d’assurance maladie de Roubaix-Tourcoing la somme de 17,50 euros.
Article 3 : Le département du Nord versera à la caisse primaire d’assurance maladie de Roubaix-Tourcoing la somme de 122 euros au titre de l’indemnité forfaitaire de gestion.
Article 4 : Le département du Nord versera à Mme B... la somme de 1 200 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 5 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.
Article 6 : Le présent jugement sera notifié à Mme C... B..., épouse A..., à la caisse primaire d’assurance maladie de Roubaix-Tourcoing, à la société GDF Suez et au département du Nord.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 25 mars 2026
Le magistrat désigné,
signé
J.-R. Goujon
La greffière,
signé
C. Lejeune
La République mande et ordonne au préfet du Nord en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,