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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2405758

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2405758

jeudi 15 janvier 2026

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2405758
TypeDécision
PublicationC
Formation5ème Chambre
Avocat requérantCABINET CENTAURE AVOCATS

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Lille a rejeté la requête de Mme B..., ressortissante tunisienne, qui contestait l'arrêté du préfet du Nord du 28 novembre 2023 lui refusant un titre de séjour « vie privée et familiale », l'obligeant à quitter le territoire français sans délai et fixant le pays de destination. Le tribunal a écarté le moyen d'insuffisance de motivation, estimant l'arrêté suffisamment précis sur les faits et le droit applicable. Il a également rejeté les autres moyens soulevés, notamment ceux tirés de la méconnaissance de l'article 8 de la Convention européenne des droits de l'homme et de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. La solution retenue est le rejet de l'ensemble des demandes de Mme B..., sans faire droit à ses conclusions d'annulation, d'injonction ou de frais de justice.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 4 juin 2024, Mme A... B..., représentée par Me Dewaele, demande au tribunal :

1°) d’annuler l’arrêté du 28 novembre 2023 par lequel le préfet du Nord a refusé de lui délivrer un titre de séjour portant la mention « vie privée et familiale », l’a obligée à quitter le territoire français sans délai et a fixé le pays de destination en cas d’exécution d’office de cette mesure d’éloignement ;

2°) d’enjoindre au préfet du Nord, sous astreinte de 150 euros par jour de retard à l’expiration d’un délai de 15 jours à compter de la notification du jugement à intervenir, de lui délivrer le titre de séjour sollicité ou, à défaut, de procéder au réexamen de sa demande ;

3°) de mettre à la charge de l’État la somme de 2 000 euros à verser à son conseil en application des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :
- sa requête est recevable ;

En ce qui concerne l’arrêté pris dans son ensemble :
- il est insuffisamment motivé.





En ce qui concerne la décision portant refus de titre de séjour :
- elle révèle un défaut d’examen sérieux de sa situation ;
- elle méconnaît l’article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entachée d’erreur manifeste d'appréciation dans l’application de ces dispositions ;
- elle porte une atteinte disproportionnée à son droit à mener une vie privée familiale normale garanti par l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entaché d’erreur manifeste d'appréciation dans l’application de ces dispositions ;
- elle est entachée d’erreur manifeste d'appréciation eu égard à la gravité des conséquences qu’elle emporte sur sa situation personnelle.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :
- elle est dépourvue de base légale en raison de l’illégalité de la décision portant refus de titre de séjour ;
- elle méconnaît le 9° de l’article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entachée d’erreur manifeste d'appréciation dans l’application de ces dispositions ;
- elle porte une atteinte disproportionnée à son droit à mener une vie privée familiale normale garanti par l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d’erreur manifeste d'appréciation dans l’application de ces dispositions.

En ce qui concerne la décision portant refus d’octroi d’un délai de départ volontaire :
- elle est dépourvue de base légale en raison de l’illégalité de la décision portant refus de titre de séjour ainsi que de celle portant obligation de quitter le territoire français ;
- elle méconnaît les articles L. 612-2 et L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entachée d’erreur manifeste d'appréciation dans l’application de ces dispositions.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :
- elle est dépourvue de base légale en raison de l’illégalité de la décision portant refus de titre de séjour, ainsi que de celle portant obligation de quitter le territoire français sans délai ;
- elle méconnaît les stipulations de l’article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 3 octobre 2024, le préfet du Nord, représenté par la SELARL Centaure Avocats, conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :
- la requête est irrecevable puisque tardive ;
- en tout état de cause, les moyens soulevés par Mme B... ne sont pas fondés.

Mme B... a été admise au bénéfice de l’aide juridictionnelle par une décision du 29 janvier 2024.






Vu les autres pièces du dossier.

Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l’audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.

Le rapport de Mme Beaucourt, conseillère, a été entendu au cours de l’audience publique.


Considérant ce qui suit :

Mme B..., ressortissante tunisienne née le 30 novembre 1974, déclare être entrée en France le 21 décembre 2018, sous couvert d’un visa Schengen valable du 19 décembre 2018 au 19 février 2019. Elle a sollicité, le 9 novembre 2023, la délivrance d’une première carte de séjour temporaire au motif de « l’admission exceptionnelle au séjour » du fait de ses liens personnels et amicaux en France. Par un arrêté du 28 novembre 2023, dont Mme B... demande l’annulation, le préfet du Nord a refusé de faire droit à sa demande, l’a obligée à quitter le territoire français sans délai et a fixé le pays de destination en cas d’exécution d’office de cette mesure d’éloignement.

Sur le moyen commun à l’arrêté attaqué :

L’arrêté du 28 novembre 2023 mentionne les articles applicables du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ainsi que, au demeurant, ceux de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales et développe, avec une précision suffisante, les motifs de fait au fondement de chacune des décisions attaquées.
Il s’ensuit que le moyen tiré de l’insuffisante motivation de l’arrêté attaqué, lequel n’est pas rédigé de façon stéréotypée, doit être écarté.

Sur les autres moyens dirigés contre la décision portant refus de renouvellement de titre de séjour :

En premier lieu, il ne ressort pas des motifs de la décision attaquée, qui présentent un caractère détaillé ainsi qu’il vient d’être dit, ni des autres pièces du dossier, que le préfet du Nord n’aurait pas procédé à un examen sérieux de la situation personnelle de Mme B.... En particulier, il ressort du contenu même de l’arrêté en cause, lequel vise l’article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, que le préfet du Nord, qui a certes examiné d’office la demande de la requérante à la lumière des dispositions de l’article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, a néanmoins apprécié la possibilité d’admettre exceptionnellement l’intéressée au séjour eu égard aux liens privés et familiaux dont cette dernière fait état sur le territoire français. Dans ces conditions, le moyen soulevé en ce sens doit être écarté.



En deuxième lieu, aux termes de l’article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : « L'étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié ", " travailleur temporaire " ou
" vie privée et familiale ", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1 (…) ».

En présence d’une demande de régularisation présentée sur le fondement de ces dispositions par un étranger, il appartient à l’autorité administrative de vérifier si l’admission exceptionnelle au séjour par la délivrance d’une carte portant la mention « vie privée et familiale » répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard de motifs exceptionnels, ou s’il est fait état de motifs exceptionnels de nature à permettre la délivrance, dans ce cadre, d’une carte de séjour temporaire portant la mention « salarié » ou « travailleur temporaire ».

En l’espèce, Mme B..., qui fait état d’une présence en France depuis le mois de décembre 2018, soit près de trois ans et demi à la date de l’arrêté attaqué, se prévaut de la scolarisation de ses deux enfants mineurs sur le territoire français, de son engagement bénévole auprès de plusieurs associations ainsi que de son apprentissage de la langue française. Toutefois, l’ensemble de ces circonstances, de même que celle selon laquelle elle a été amenée à quitter son pays d’origine à la suite de la « séparation tumultueuse » d’avec le père de ses enfants et de ce qu’elle a rompu tous contacts avec son fils aîné, ne sauraient suffire à elles seules à caractériser des considérations humanitaires ou des motifs exceptionnels au sens des dispositions de l’article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ce d’autant que la seule production de pièces d’identité et autres documents officiels de « cousins et cousines » en situation régulière sur le territoire français est insuffisante, à elle seule, pour démontrer l’intensité alléguée de ses liens familiaux et personnels. Par ailleurs, si Mme B... invoque, dans le cadre de la présente instance, son état de santé ainsi que celui de l’un de ses fils, l’intéressée, qui d’ailleurs n’a pas sollicité son admission au séjour à ce titre, n’établit, par les documents médicaux qu’elle produit, ni le degré de gravité des problèmes de santé allégués, ni, en tout état de cause, l’indisponibilité en Tunisie des traitements médicamenteux dont son garçon, au demeurant majeur et elle bénéficient. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions citées au point précédent doit être écarté.

En troisième lieu, l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales stipule que : « 1) Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance (…) ».

En se bornant à se prévaloir de liens nécessairement « distendus » avec son pays d’origine, Mme B..., célibataire, n’établit, pas plus qu’elle n’allègue d’ailleurs, qu’il existerait un obstacle sérieux à ce qu’elle retourne en Tunisie, qu’elle a quitté à l’âge de quarante-quatre ans et où résident toujours, sa mère, trois frères et sa sœur, ainsi qu’elle l’a elle-même déclaré dans le formulaire de demande de titre de séjour. Par suite, le préfet du Nord n’a pas porté une atteinte disproportionnée au droit de l’intéressée à mener une vie privée familiale normale, ni davantage commis d’erreur manifeste d'appréciation dans l’application des stipulations de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales citées au point précédent en prenant la décision attaquée.







En quatrième lieu, il ne ressort pas davantage des pièces du dossier, pour les mêmes motifs que ceux précédemment évoqués, que le préfet du Nord aurait commis une erreur manifeste d’appréciation au regard des conséquences qu’emporte la décision attaquée sur la situation personnelle de Mme B....


Sur les autres moyens dirigés contre la décision portant obligation de quitter le territoire français :

En premier lieu, eu égard à ce qui vient d’être exposé aux points 2 à 9, le moyen tiré de ce que la décision portant obligation de quitter le territoire français est dépourvue de base légale du fait de l’illégalité de la décision portant refus de titre de séjour ne peut qu’être écarté.

En deuxième lieu, aux termes de l’article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans sa version applicable au litige : « Ne peuvent faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français : / (…) / 9° L'étranger résidant habituellement en France si son état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et si, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé du pays de renvoi, il ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié (…) ».

Ainsi qu’il a été au point 6, Mme B..., par les pièces qu’elle verse aux débats, ne démontre pas que les « complications liées à sa thyroïde » dont elle se prévaut nécessiteraient une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour elle des conséquences d'une exceptionnelle gravité, ni même qu’elle ne pourrait accéder effectivement à un traitement approprié en cas de retour dans son pays d'origine. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions précitées de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ne peut qu’être écarté.

En troisième lieu, pour les mêmes motifs que ceux évoqués au point 8, les moyens tirés de l’atteinte disproportionnée portée au droit de Mme B... à mener une vie privée familiale normale, ainsi que de l’erreur manifeste d'appréciation dans l’application des stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doivent être écartés.

Sur les autres moyens dirigés contre la décision refusant l’octroi d’un délai de départ volontaire :

D’une part, compte tenu de ce qui vient d’être dit, le moyen tiré de ce que la décision portant refus d’octroi d’un délai de départ volontaire est dépourvue de base légale du fait de l’illégalité de la décision portant refus de titre de séjour ainsi que de celle portant obligation de quitter le territoire français ne peut qu’être écarté.







D’autre part, l’article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose que : « Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : (…) / 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ». Par ailleurs, l’article L. 612-3 de ce code prévoit que : « Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : / (…) / 5° L'étranger s'est soustrait à l'exécution d'une précédente mesure d'éloignement (…) ».

Si Mme B... se prévaut de son état de santé et de la scolarisation de ses fils, ces circonstances, pour les motifs précédemment exposés, ne font toutefois pas obstacle à ce que le préfet du Nord refuse de lui accorder un délai de départ volontaire en application des dispositions combinées du 3° de l’article L. 612-2 ainsi que du 5° de l’article L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu’il est constant que la requérante s’est soustraite à l’exécution d’une précédente mesure d’éloignement dont elle a fait l’objet le 5 juin 2020.
Par suite, les moyens tirés de la méconnaissance des dispositions citées au point précédent et de l’erreur manifeste d'appréciation dans leur application doivent être écartés.

Sur les autres moyens dirigés contre la décision fixant le pays de destination :

En premier lieu, il résulte de ce qui précède que le moyen tiré de ce que la décision fixant le pays de destination est dépourvue de base légale du fait de l’illégalité de la décision portant refus de titre de séjour ainsi que de celle portant obligation de quitter le territoire français sans délai ne peut qu’être écarté.

En second lieu, aux termes de l’article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : « Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ».

Il ne ressort pas des pièces du dossier que Mme B... serait exposée à des traitements inhumains ou dégradants en cas de retour en Tunisie alors que, pour les raisons exposées au point 6, il n’est pas établi qu’un défaut de prise en charge de ses problèmes de santé serait de nature à entraîner pour elle des conséquences d’une exceptionnelle gravité. Dans ces conditions, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations citées au point précédent doit être écarté.

Il résulte de tout ce qui précède, sans qu’il soit besoin d’examiner la fin de non-recevoir opposée en défense, que les conclusions à fin d’annulation présentées par Mme B... doivent être rejetées. Il en va de même, par voie de conséquence, des conclusions aux fins d’injonction et d’astreinte de la requête ainsi que celles relatives aux frais de l’instance.



D É C I D E :


Article 1er : La requête de Mme B... est rejetée.




Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme A... B..., au préfet du Nord et à Me Dewaele.


Délibéré après l’audience du 18 décembre 2025, à laquelle siégeaient :
- Mme Féménia, présidente,
- M. Perrin, premier conseiller,
- Mme Beaucourt, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 15 janvier 2026.


La rapporteure,
Signé
P. Beaucourt
La présidente,
Signé
J. Féménia

La greffière,

Signé

O. Monget


La République mande et ordonne au préfet du Nord en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.


Pour expédition conforme,
La greffière,

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