Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés les 4 et 18 mars 2026, M. B... A..., représenté par Me Rivière, demande au juge des référés :
1°) de l’admettre au bénéfice de l’aide juridictionnelle à titre provisoire ;
2°) de suspendre, sur le fondement de l’article L. 521-1 du code de justice administrative, l’exécution de la décision du 26 janvier 2026 par laquelle le préfet du Nord a refusé de lui délivrer un titre de séjour ;
3°) de suspendre, sur le fondement de l’article L. 521-1 du code de justice administrative, l’exécution de la décision du 26 janvier 2026 par laquelle le préfet du l'a obligé à quitter le territoire français ;
4°) d’enjoindre au préfet du Nord de procéder à un nouvel examen de sa demande et de lui délivrer, dans cette attente, un récépissé l’autorisant à travailler, dans un délai de quinze jours à compter de la notification de l’ordonnance à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;
5°) de mettre à la charge de l’État une somme de 1 600 euros hors taxes à verser à son conseil, sous réserve de sa renonciation au bénéfice de l’aide juridictionnelle, sur le fondement de l’article L 761-1 du code de justice administrative et de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991, ou, à défaut d'admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle, de mettre cette somme à la charge de l'État à lui verser au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- la présente requête est recevable ; l’obligation de quitter le territoire français du 26 janvier 2026 emporte des effets distincts de l’éloignement ; elle met fin à son accompagnement éducatif et financier par le département du Nord dans le cadre du contrat « EVA » ; elle provoque la rupture de son contrat d’apprentissage ;
- la condition d’urgence est remplie ; elle résulte de la rupture de son contrat d’apprentissage et de la fin prématurée de son accompagnement éducatif « EVA » le privant de son hébergement et de ses ressources ; l’exécution de l’arrêté fait obstacle à la poursuite de sa formation et à sa prise en charge en contrat jeune majeur ; son jeune âge et son isolement familial sur le territoire en qualité d’ancien mineur non accompagné le placent dans une situation d’extrême précarité ;
- il existe des moyens de nature à créer un doute sérieux quant à la légalité de des décisions attaquées :
Sur le doute sérieux quant à la légalité de la décision portant refus de titre de séjour
- elle est entachée d’incompétence du signataire ;
- elle est insuffisamment motivée et entachée d’un défaut d’examen sérieux de sa situation ; elle méconnait le caractère réel et sérieux de ses études en se fondant sur ses seules difficultés en langue française ;
- elle méconnait les termes de l’article L. 435-3 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile (CESEDA) et est entachée une erreur manifeste d’appréciation ; le caractère réel et sérieux de sa formation est établi par les encouragements reçus malgré ses difficultés linguistiques ; le préfet a présumé l’intensité de ses liens familiaux en Égypte sans démonstration probante ; la décision ignore l’avis social positif de sa structure d’accueil témoignant de sa motivation et de son insertion professionnelle et personnelle ;
- elle est entachée d’une erreur manifeste d’appréciation et porte une atteinte manifestement disproportionnée à sa vie privée et familiale ; il justifie d'une forte intégration par sa scolarité et la réussite de son projet professionnel depuis sa prise en charge par l'aide sociale à l'enfance ; il a rompu tout lien avec sa famille et son pays d’origine où une réinstallation n'est pas envisageable ;
- elle méconnaît les stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales et est entachée d’une erreur manifeste d’appréciation ; il a tissé de nombreux liens avec ses camarades, ses collègues, ses professeurs et l’équipe éducative de l’aide sociale à l’enfance ; le préfet a omis de comparer sa vie privée et familiale en France avec celle existant dans son pays d’origine ;
Sur le doute sérieux quant à la légalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français
- elle est entachée d’incompétence du signataire ;
- elle est insuffisamment motivée ;
- elle est, par voie d’exception, entachée d’illégalité en raison de l’illégalité de la décision portant refus de délivrance d’un titre de séjour ;
- elle est entachée d’une erreur manifeste d’appréciation et porte une atteinte manifestement disproportionnée à sa vie privée et familiale ;
- elle méconnaît les stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales et est entachée d’une erreur manifeste d’appréciation.
Par un mémoire en défense, enregistré le 18 mars 2026, le préfet du Nord, représenté par la SELARL Centaure Avocats, conclut au rejet de la requête.
Il soutient que :
- la condition d’urgence n’est pas remplie ;
- les moyens soulevés par M. A... ne sont pas fondés.
Vu :
- les autres pièces du dossier ;
- la requête enregistrée le 3 mars 2026 sous le numéro 2602229 par laquelle M. A... demande l’annulation de la décision attaquée.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- le code des relations entre le public et l’administration ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné M. Even, premier conseiller, en application de l’article L. 511-2 du code de justice administrative, pour statuer en matière de référés.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique qui s’est tenue le 19 mars 2026 à 10 heures :
- le rapport de M. Even ;
- les observations de Me Legallais, représentant M. A... ;
- les observations de Me Benameur, représentant le préfet du Nord.
La clôture de l’instruction a été prononcée à l’issue de l’audience publique.
Considérant ce qui suit :
M. A..., né le 9 août 2007 à Gharbeya (Égypte) et de nationalité égyptienne, est entré en France en août 2024 en qualité de mineur non accompagné. Il a été pris en charge par les services de l’aide sociale à l’enfance du Nord le 12 août 2024, mesure maintenue par une décision du juge des enfants du 21 août suivant jusqu’à sa majorité. Il suit une formation de « CAP – Équipier Polyvalent du Commerce » au sein du CFA Altern Emploi de Valenciennes sous contrat d’apprentissage avec l’entreprise L’Épi Doré pour la période du 18 décembre 2024 au 31 août 2026, cette dernière lui ayant notifié une promesse d’embauche en contrat à durée indéterminée le 4 février 2026. Par ailleurs, il bénéficie du dispositif d’accompagnement vers l’autonomie (EVA) depuis le 31 décembre 2025. Le 23 juin 2025, M. A... a sollicité la délivrance d’un titre de séjour en qualité de mineur confié à l’aide sociale à l’enfance après l’âge de seize ans. Par un arrêté du 26 janvier 2026, le préfet du Nord a opposé un refus à sa demande, l’a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour d’une durée d’un an. En outre, son employeur a rompu son contrat d’apprentissage le 23 février 2026. Par la présente requête, M. A... demande au juge des référés, statuant sur le fondement de l’article L. 521-1 du code de justice administrative, de suspendre l’exécution de l’arrêté du 26 janvier 2026.
Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :
Aux termes de l’article L. 521-1 du code de justice administrative : « Quand une décision administrative, même de rejet, fait l’objet d’une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d’une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l’exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l’urgence le justifie et qu’il est fait état d’un moyen propre à créer, en l’état de l’instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. (…) ».
En ce qui concerne la recevabilité des conclusions dirigées contre l’obligation de quitter le territoire français :
Aux termes de l’article L. 722-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : « L'éloignement effectif de l'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français ne peut intervenir avant l'expiration du délai ouvert pour contester, devant le tribunal administratif, cette décision et la décision fixant le pays de renvoi qui l'accompagne, ni avant que ce même tribunal n'ait statué sur ces décisions s'il a été saisi. / Lorsque la décision fixant le pays de renvoi est notifiée postérieurement à la décision portant obligation de quitter le territoire français, l'éloignement effectif ne peut non plus intervenir avant l'expiration du délai ouvert pour contester cette décision, ni avant que le tribunal administratif n'ait statué sur ce recours s'il a été saisi. (…) ».
Aux termes de l’article L. 222-5 du code de l’action sociale et des familles, dans sa rédaction issue de la loi n° 2024-42 du 26 janvier 2024 : « Sont pris en charge par le service de l'aide sociale à l'enfance sur décision du président du conseil départemental : / (…) 5° Les majeurs âgés de moins de vingt et un ans et les mineurs émancipés qui ne bénéficient pas de ressources ou d'un soutien familial suffisants, lorsqu'ils ont été confiés à l'aide sociale à l'enfance avant leur majorité, y compris lorsqu'ils ne bénéficient plus d'aucune prise en charge par l'aide sociale à l'enfance au moment de la décision mentionnée au premier alinéa du présent article et à l'exclusion de ceux faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français (…) ».
Dès lors qu’il résulte des dispositions de l’article L. 722-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que l’éloignement effectif de l’étranger faisant l’objet d’une obligation de quitter le territoire français ne peut intervenir avant que le tribunal administratif, saisi d’une contestation de cette décision, n’ait statué une obligation de quitter le territoire français n’est, en principe, pas justiciable de la procédure instaurée par l’article L. 521-1 du code de justice administrative, dans la mesure où il ne saurait être demandé au juge des référés de suspendre l'exécution d'une décision dont le recours en annulation formé contre elle a déjà entraîné cet effet suspensif. Il en va toutefois autrement lorsque l’obligation de quitter le territoire français produit des effets juridiques qui entraînent pour l’étranger d’autres conséquences que l’éloignement lui-même. Tel est en particulier le cas des majeurs âgés de moins de vingt-et-un ans et des mineurs émancipés pris en charge par le service de l’aide sociale à l’enfance sur le fondement des dispositions du 5° de l’article L. 222-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, qui perdent le droit à bénéficier de cette prise en charge lorsqu’ils font l’objet d’une obligation de quitter le territoire français.
Il résulte de ce qui précède que, l’obligation de quitter le territoire français contestée ayant pour effet d’imposer au président du conseil départemental de mettre fin à la fin de la prise en charge de M. A... par le service de l’aide sociale à l’enfance, l’intéressé est recevable à en demander la suspension de l’exécution.
En ce qui concerne la condition de l’urgence :
Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande de suspension d'une décision refusant la délivrance d'un titre de séjour, d'apprécier et de motiver l'urgence compte tenu de l'incidence immédiate du refus de titre de séjour sur la situation concrète de l'intéressé. Cette condition d'urgence sera en principe constatée dans le cas d'un refus de renouvellement du titre de séjour, comme d'ailleurs d'un retrait de celui-ci. Dans les autres cas, il appartient au requérant de justifier de circonstances particulières caractérisant la nécessité pour lui de bénéficier à très bref délai d'une mesure provisoire dans l'attente d'une décision juridictionnelle statuant sur la légalité de la décision litigieuse.
Il résulte de l’instruction que, du fait de l’intervention de l’arrêté attaqué, le contrat d’apprentissage de M. A... a été suspendu et que, par ailleurs, le service de l’aide sociale à l’enfance attend l’issue de la présente instance de référé pour, le cas échéant, mettre fin à sa prise en charge, qui se traduit notamment par un hébergement au sein de la structure Home à Valenciennes. Dès lors, dans les circonstances de l’espèce, la condition d’urgence doit être regardée comme remplie.
En ce qui concerne la condition tenant à l’existence d’un doute sérieux sur la légalité de l’arrêté attaqué :
Aux termes de l’article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : « A titre exceptionnel, l'étranger qui a été confié à l'aide sociale à l'enfance ou à un tiers digne de confiance entre l'âge de seize ans et l'âge de dix-huit ans et qui justifie suivre depuis au moins six mois une formation destinée à lui apporter une qualification professionnelle peut, dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire, se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " ou " travailleur temporaire ", sous réserve du caractère réel et sérieux du suivi de cette formation, de la nature de ses liens avec sa famille restée dans le pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil ou du tiers digne de confiance sur l'insertion de cet étranger dans la société française. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable ».
En l’état de l’instruction, le moyen tiré de l’erreur manifeste d’appréciation au regard de ces dispositions paraît propre à créer un doute sérieux sur la légalité de l’arrêté attaqué.
Il résulte de ce qui précède que M. A... est fondé à demander la suspension de l’exécution de l’arrêté attaqué.
Sur les conclusions à fin d’injonction :
Il y a lieu d’enjoindre au préfet du Nord de réexaminer la demande de M. A..., en tenant compte des motifs énoncés ci-dessus, et de statuer par une décision expresse dans un délai d’un mois à compter de la notification de la présente ordonnance, sans qu’il soit besoin d’assortir cette injonction d’une astreinte, et, dans l’attente, de le munir d’un document provisoire l’autorisant à travailler, dans le délai de huit jours.
Sur la demande d’aide juridictionnelle provisoire et les frais de procès :
Il y a lieu, eu égard à l’urgence, d’admettre M. A... au bénéfice de l’aide juridictionnelle provisoire et, dans les circonstances de l’espèce, sous réserve que Me Rivière renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l’Etat et sous réserve de l’admission définitive de son client à l’aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l’Etat le versement à Me Rivière de la somme de 800 euros au titre des dispositions de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991. En cas de rejet de la demande d’aide juridictionnelle, cette somme sera versée à M. A..., au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
O R D O N N E :
Article 1er : M. A... est admis au bénéfice de l’aide juridictionnelle provisoire.
Article 2 : L’exécution de l’arrêté du préfet du Nord en date du 26 janvier 2026 est suspendue.
Article 3 : Il est enjoint au préfet du Nord de réexaminer la demande de M. A... et de statuer par une décision expresse, dans un délai d’un mois à compter de la notification de la présente ordonnance et, dans l’attente, de le munir d’un document provisoire de séjour l’autorisant à travailler, dans le délai de huit jours.
Article 4 : L’Etat versera la somme de 800 euros dans les conditions définies au point 13 des motifs de la présente ordonnance.
Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 6 : La présente ordonnance sera notifiée à M. B... A..., à Me Rivière et au ministre de l'intérieur.
Copie en sera adressée au préfet du Nord.
Fait à Lille, le 31 mars 2026.
Le juge des référés,
Signé,
P. EVEN
La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente ordonnance.
Pour expédition conforme,
La greffière.