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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2304932

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2304932

mercredi 26 juillet 2023

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2304932
TypeDécision
PublicationC
Avocat requérantDREYER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 11 juillet 2023, Mme C A, représentée par Me Dreyer, demande au juge des référés :

1°) d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de l'exécution de la décision du 20 juin 2023 par laquelle l'établissement public social de Lorquin (EPSOLOR) a pris à son encontre une sanction d'exclusion temporaire de fonctions d'un an ;

2°) de mettre à la charge de l'EPSOLOR la somme de 1 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

Sur la condition d'urgence :

- celle-ci est satisfaite dès lors que la décision attaquée la prive de son traitement, sans qu'un revenu de remplacement ne s'y substitue, alors que ses revenus professionnels constituent son unique ressource et qu'elle subit des charges fixes ;

Sur le doute sérieux quant à la légalité de l'arrêté attaqué :

- la décision contestée est entachée d'un vice de procédure, dès lors que l'étude d'un médecin datée du 30 mai 2023 visée dans la décision n'a pas été soumise au contradictoire ;

- le conseil de discipline départemental n'était pas l'organe compétent pour se prononcer sur la procédure disciplinaire, en application de l'article L. 261-11 du code général de la fonction publique ;

- le rapport de saisine du conseil de discipline comprenait des informations prohibées par l'article L. 533-5 du code général de la fonction publique, tenant en des avertissements prescrits et des comptes rendus d'entretiens infra disciplinaires ;

- l'avis du conseil de discipline n'est pas motivé, en méconnaissance de l'article L. 532-5 du code général de la fonction publique ;

- certains des faits qui lui sont reprochés ne sont pas matériellement établis :

* les négligences dans les soins apportés aux résidents, le manque de douceur, la mauvaise réalisation des toilettes, le fait de laisser volontairement attendre les résidents souhaitant se rendre aux toilettes, l'absence volontaire de toilette du visage ne sont pas établis ;

* l'anonymisation des témoignages ne lui permet pas de se défendre ou de donner des explications ;

* en ce qui concerne les réveils brutaux, la collègue censée avoir témoigné en sa défaveur nie avoir tenu les propos qui lui sont prêtés ;

* les violences psychologiques ou morales ne sont pas établies ;

- la qualification juridique de certains faits est erronée :

* l'organisation du service a pu la contraindre à laisser attendre une résidente souhaitant se rendre aux toilettes ;

* l'organisation du service explique qu'elle procède à des toilettes sommaires 4 à 5 jours par semaine ; elle réalise ces toilettes selon les techniques auxquelles elle a été formée, conformément aux usages de l'établissement ;

- la sanction est disproportionnée, compte tenu du contexte social dégradé et de son propre comportement général ;

- la sanction est entachée de détournement de pouvoir.

Par un mémoire en défense, enregistré le 19 juillet 2023 l'établissement public social de Lorquin (EPSOLOR), représenté par la Selarl CM affaires publiques, demande au tribunal :

1°) de rejeter la requête ;

2°) de mettre à la charge de Mme A la somme de 1 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

L'établissement soutient que :

- la condition d'urgence n'est pas satisfaite en l'espèce dès lors, d'une part, que la requérante a fait l'objet de nombreux recadrages et rappels à l'ordre avant l'engagement de la poursuite disciplinaire, et qu'elle doit donc être regardée comme s'étant placée elle-même, par la persistance de son comportement, dans la situation d'urgence qu'elle déplore ; compte tenu de la forte demande en personnel qualifié dans le secteur d'emploi de la requérante, celle-ci peut occuper un autre emploi pendant la durée d'exclusion temporaire de fonctions ;

- il n'existe pas de doute sérieux quant à la légalité de la décision contestée, eu égard, notamment, à la gravité des faits de maltraitance reproches à la requérante et à l'existence d'une enquête administrative ; les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- le recours au fond enregistré sous le numéro 2304889.

Vu :

- le code général de la fonction publique ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Dulmet pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique, tenue le 20 juillet 2023 à 10h, en présence de Mme Cherif, greffière d'audience :

- le rapport de Mme Dulmet, juge des référés,

- les observations de Me Dreyer pour Mme A, présente à l'audience, qui reprend les moyens et conclusions développés dans la requête ; elle précise en outre, s'agissant de l'urgence, que de nombreux soignants ayant quitté l'EPSOLOR, il y a peu d'emplois disponibles à proximité de son domicile, et souligne l'existence d'un contexte social dégradé, du fait de l'usage abusif de procédures disciplinaires par la direction de l'établissement ;

- et les observations de Me Le Tily pour l'EPSOLOR, dont le directeur, M. B, était présent à l'audience ; elle reprend les moyens et conclusions développés dans ses écritures et précise en outre que les compte rendus d'entretiens ont été désanonymisés et signés par les agents concernés, et qu'il existe un protocole dans l'établissement enjoignant le lavage quotidien des pieds des résidents ; elle souligne que l'effectif d'aide-soignant est plus que suffisant pour permettre un soin respectueux des patients.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience

Une note en délibéré a été produite par l'EPSOLOR le 20 juillet 2023 à 14h30.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A a été embauchée en qualité d'agent des services hospitaliers en contrat à durée déterminée par l'établissement public social de Lorquin (EPSOLOR) en 2002. Elle y est devenue aide-soignante titulaire le 1er juillet 2008. Par décision du 20 juin 2023, le directeur de l'EPSOLOR a prononcé à son encore une sanction d'exclusion temporaire de fonctions d'une durée d'un an. Mme A demande au juge des référés, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, de suspendre l'exécution de cet arrêté de prorogation.

Sur les conclusions tendant à l'application des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

En ce qui concerne la condition d'urgence :

2. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision ".

3. Il résulte de ces dispositions que le prononcé de la suspension de l'exécution d'un acte administratif est subordonné notamment à une condition d'urgence. L'urgence justifie, ainsi, la suspension de l'exécution d'un acte administratif lorsque celui-ci porte atteinte de manière suffisamment grave et immédiate à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de l'acte contesté sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. L'urgence doit être appréciée objectivement et compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'affaire.

4. L'exécution de la décision du 20 juin 2023 a pour effet de priver Mme A de son traitement d'un montant mensuel net de 1 557,10 euros pour une durée d'un an. Il ne ressort pas des pièces du dossier que Mme A disposerait d'un autre revenu que celui résultant de ce traitement, alors qu'elle justifie subir des charges incompressibles, notamment un loyer s'élevant à 620 euros mensuel et un crédit à la consommation lui imposant un remboursement mensuel de de 245,74 euros. En se bornant à faire valoir, sans autre précision, que le secteur d'emploi de Mme A étant en tension, il devrait lui être aisé de trouver un emploi de substitution, l'EPSOLOR ne démontre pas que l'intéressée serait assurée de bénéficier de ressources pendant la durée de son exclusion temporaire de fonctions. Dans ces conditions, les circonstances évoquées par Mme A sont de nature à justifier l'urgence qui s'attacherait à la suspension des effets de la décision attaquée du 20 juin 2023.

En ce qui concerne le doute sérieux quant à la légalité de la décision contestée :

5. La sanction du 20 juin 2023 portant exclusion temporaire de fonctions pour une durée d'un an infligée à Mme A est fondée sur des violences physiques et psychiques ou morales que l'intéressée aurait fait subir aux résidents de l'établissement. En l'état de l'instruction, même en tenant compte des témoignages désanonymisés produits par l'EPSOLOR dans sa note en délibéré, les moyens tirés du défaut de matérialité des faits et du caractère disproportionné de la sanction apparaissent de nature à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision litigieuse.

6. Il s'ensuit que Mme A est fondée à demander la suspension de l'exécution de la décision du 20 juin 2022.

Sur les frais liés au litige :

7. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'EPSOLOR une somme de 1 000 euros à verser à Mme A au titre des frais exposés par elle. En revanche, les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de la requérante, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme que l'établissement demande au titre des frais exposés par lui et non compris dans les dépens.

O R D O N N E :

Article 1er : L'exécution de la décision du 20 juin 2022 du directeur de l'EPSOLOR portant exclusion temporaire de fonctions de Mme A pour une durée d'un an est suspendue jusqu'à ce qu'il soit statué sur le recours au fond.

Article 2 : L'EPSOLOR versera à Mme A la somme de 1 000 (mille) euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Les conclusions de l'EPSOLOR tendant à l'application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme C A et au ministre de la santé et de la prévention Copie en sera adressée à l'établissement public social de Lorquin.

Fait à Strasbourg, le 26 juillet 2023.

La juge des référés,

A. Dulmet

La République mande et ordonne au ministre de la santé, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

Pour expédition conforme,

La greffière,

L. Cherif

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