mercredi 9 août 2023
| Juridiction | Tribunal Administratif de Strasbourg |
| Section | Tribunal Administratif de Strasbourg |
| N° Dossier | TA67-2305143 |
| Type | Décision |
| Avocat requérant | SELARL BAZIN & ASSOCIÉS |
Vu les procédures suivantes :
I. Par une requête et un mémoire, enregistrés les 19 juillet et 2 août 2023 sous le numéro 2305143, M. B C, représenté par Me Rosenstiehl, demande au juge des référés :
1°) d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de l'arrêté du 7 juin 2023, par lequel la directrice générale du Centre national de gestion (CNG) des praticiens hospitaliers et des personnels de direction de la fonction publique hospitalière l'a suspendu de ses fonctions de praticien hospitalier au groupe hospitalier de la région de Mulhouse et Sud Alsace, dans l'intérêt du service et à titre conservatoire, jusqu'à l'issue de la procédure pénale dont il fait l'objet ;
2°) de mettre à la charge du CNG une somme de 2 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
-l'urgence est établie dès lors qu'il perd 50% de sa rémunération mensuelle totale, ce qui ne lui permet pas de faire face à ses dépenses courantes et aux charges de remboursement de trois emprunts ; les faits qui lui sont reprochés ne concernent que la sphère privée et ne sont pas susceptibles de perturber le fonctionnement du service public ; en revanche, son absence, qui prive le service public d'un praticien hospitalier dans un contexte de pénurie d'effectifs, porte atteinte à sa continuité ;
-il existe un doute sérieux sur la légalité de la décision attaquée en raison de ce que la décision a été prise à la suite d'une procédure viciée dès lors qu'il n'a été informé ni des faits reprochés et des sanctions encourues, ni de son droit à avoir communication de son dossier, ni de son droit à être assisté d'un défenseur de son choix ; elle est entachée d'une erreur de fait dès lors que les faits reprochés concernent la sphère privée et sont extérieurs au service ; elle méconnaît l'article R. 6152-77 du code de la santé publique dès lors que le contrôle judiciaire qui lui est imposé ne s'oppose pas à la poursuite de son activité ; elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation en raison des perturbations dans le fonctionnement du service qu'elle entraîne ; il appartient à l'autorité de nomination de l'affecter provisoirement dans un emploi compatible avec les obligations du contrôle judiciaire.
Par un mémoire en défense, enregistré le 1er août 2023, le CNG, représenté par Me Bazin, conclue au rejet de la requête et à ce que la somme de 2 000 euros soit mise à la charge du requérant au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Le CNG fait valoir que le requérant ne justifie pas d'une situation d'urgence et qu'aucun des moyens qu'il invoque n'est fondé.
Vu la requête enregistrée le 17 juillet 2023 sous le numéro 2305091 par laquelle M. C demande l'annulation de l'arrêté attaqué.
II. Par une requête et un mémoire, enregistrés les 19 juillet et 2 août 2023 sous le numéro 2305144, M. B C, représenté par Me Rosenstiehl, demande au juge des référés :
1°) d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de la décision du 15 mai 2023 par laquelle la directrice du Groupe hospitalier de la région de Mulhouse et Sud-Alsace (GHRMSA) l'a suspendu, dans l'intérêt du service et à titre conservatoire, de ses fonctions de praticien hospitalier au sein de cet établissement ;
2°) de mettre à la charge du GHRMSA une somme de 2 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
-sa requête n'est pas dépourvue d'objet dès lors que la décision de la directrice du GHRMSA poursuit ses effets parallèlement à ceux que produit l'arrêté du 7 juin 2023 de la directrice générale du CNG ;
-l'urgence est établie dès lors qu'il perd 50% de sa rémunération mensuelle totale, ce qui ne lui permet pas de faire face à ses dépenses courantes et aux charges de remboursement de trois emprunts ; les faits qui lui sont reprochés ne concernent que la sphère privée et ne sont pas susceptibles de perturber le fonctionnement du service public ; en revanche, son absence, qui prive le service public d'un praticien hospitalier dans un contexte de pénurie d'effectifs, porte atteinte à sa continuité ;
-il existe un doute sérieux sur la légalité de la décision attaquée en raison de ce que la décision a été prise à la suite d'une procédure viciée dès lors qu'il n'a été informé ni des faits reprochés et des sanctions encourues, ni de son droit à avoir communication de son dossier, ni de son droit à être assisté d'un défenseur de son choix ; elle est entachée d'une erreur de fait dès lors que les faits reprochés concernent la sphère privée et sont extérieurs au service ; elle méconnaît l'article R. 6152-77 du code de la santé publique dès lors que le contrôle judiciaire qui lui est imposé ne s'oppose pas à la poursuite de son activité ; elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation en raison des perturbations du fonctionnement du service qu'elle entraîne ; il appartient à l'autorité de nomination de l'affecter provisoirement dans un emploi compatible avec les obligations du contrôle judiciaire.
Par des mémoires en défense, enregistrés les 28 juillet et 2 août 2023, le GHRMSA, représenté par la SELARL CM. Affaires publiques, conclut au rejet de la requête et à ce qu'il soit mis à la charge du requérant la somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il fait valoir que :
- la requête est irrecevable en raison de son défaut d'objet et de sa tardiveté ;
- l'urgence n'est pas établie ;
- il n'y a aucun doute sérieux sur la légalité de la décision.
Vu la requête enregistrée le 17 juillet 2023 sous le numéro 2305042 par laquelle M. C demande l'annulation de l'arrêté attaqué.
Vu les autres pièces des dossiers.
Vu :
- le code de la santé publique ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné M. A pour statuer sur les demandes de référé.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Au cours de l'audience publique tenue le 3 août 2023 en présence de M. Bohn, greffier d'audience, M. A a lu son rapport et entendu les observations de :
- Me Poinsignon, substituant Me Rosenstiehl, avocat de M. C ;
- Me Marginean, substituant Me Bazin, avocat du CNG ;
- Me Le Tilly, avocat du GHRMSA.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique.
Considérant ce qui suit :
1.Les requêtes n° 2305143 et n° 2305144 présentées par M. C concernent la situation d'un même praticien hospitalier et posent à juger des questions semblables. Il y a lieu de les joindre pour statuer par une seule ordonnance.
2.M. C est praticien hospitalier à temps plein au GHRMSA. Il exerçait les fonctions de médecin légiste, responsable de l'unité médico-judiciaire de cet établissement. Après avoir été mis en examen pour des faits d'atteinte sexuelle sur la fille mineure de sa concubine, il a fait l'objet le 26 janvier 2023 d'une ordonnance de placement sous contrôle judiciaire par le premier vice-président chargé de l'instruction au tribunal judiciaire de Strasbourg, comportant notamment l'obligation de ne pas exercer une activité impliquant un contact habituel avec des mineurs. La directrice du GHRMSA a été informée le 27 janvier 2023 par un avis du procureur de la République près le tribunal judiciaire de Strasbourg du contrôle judiciaire dont était l'objet M. C, qui était alors en congé. L'intéressé devant reprendre ses fonctions le 15 mai 2023, la directrice du GHRMSA l'a suspendu, par décision du même jour, de ses fonctions de praticien hospitalier au sein de cet établissement, dans l'intérêt du service et à titre conservatoire. Enfin, par un arrêté du 7 juin 2023, la directrice générale du CNG a prononcé la même mesure de suspension, jusqu'à l'issue de la procédure pénale dont M. C fait l'objet. Le requérant demande au juge des référés de prononcer la suspension de l'exécution de la décision du 15 mai 2023 de la directrice du GHRMSA et de l'arrêté du 7 juin 2023 de la directrice générale du CNG.
3.Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. () ". Aux termes du premier alinéa de l'article R. 522-1 dudit code : " La requête visant au prononcé de mesures d'urgence doit () justifier de l'urgence de l'affaire ".
4.L'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande de suspension d'une décision, d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de l'acte litigieux sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. L'urgence doit être appréciée objectivement et compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'espèce.
5.A l'appui de ses requêtes, M. C fait valoir que la condition d'urgence est satisfaite dans la mesure où l'arrêté du 7 juin 2023 ne lui conserve que la moitié de sa rémunération, ce qui ne lui permet pas de faire face à ses dépenses courantes et aux charges de remboursement de trois emprunts. Il soutient en outre que les faits qui lui sont reprochés ne concernent que la sphère privée et ne sont pas susceptibles de perturber le fonctionnement du service public alors qu'en revanche son absence, dans un contexte de pénurie d'effectifs, porte atteinte à sa continuité.
6.En premier lieu, il résulte de l'instruction, et notamment du compte-rendu de l'entretien qui s'est déroulé 16 février 2023 au GHRMSA en présence de la directrice de cet établissement et du président de sa commission médicale, que M. C reconnaît la matérialité des attouchements subis, à plusieurs reprises au cours d'une période d'environ 18 mois, par la fille mineure de sa concubine, consistant en des caresses sur la poitrine et le sexe. Il résulte également de l'instruction que M. C, qui conteste la nature sexuelle des atteintes subies par sa victime, s'applique à la dénigrer en invoquant les troubles psychologiques dont elle serait affectée et soutient que ses errements ne regardent que la sphère privée, ne mesure pas la gravité de son comportement. Dans ces conditions, l'intérêt du service exigeait de l'écarter sans délai, à titre conservatoire, comme l'ont estimé la directrice du GHRMSA et la directrice générale du CNG, de ses fonctions de médecin légiste au cours desquelles il serait susceptible d'examiner des victimes d'abus sexuels et en particulier des victimes mineures. Par ailleurs, contrairement à ce que soutient M. C, il n'appartient pas à l'autorité administrative d'aménager le service de manière à lui réserver un emploi dans lequel il ne serait pas en contact avec des enfants mineurs alors que le contrôle judiciaire dont il est l'objet et les précautions que doit prendre le service pour protéger les patients d'une atteinte éventuelle procèdent exclusivement des agissements à raison desquels le requérant a été mis en examen.
7.En second lieu, si M. C fait valoir que sa rémunération est réduite de moitié, il résulte de l'instruction qu'il est séparé de sa concubine et qu'il ne supporte dès lors pas la charge, contrairement à ce qu'il soutient, de la totalité des dépenses qui incombaient à leur ménage. Il n'apporte aucune précision sur les revenus de son ancienne compagne ou sur la répartition entre eux du coût des dépenses courantes et de la charge du remboursement des emprunts qu'ils ont souscrit ensemble pour l'acquisition de plusieurs biens immobiliers. Par suite, la condition d'urgence ne peut être regardée comme remplie.
8.Il résulte de tout ce qui précède, dès lors que l'une des deux conditions posées à l'article L. 521-1 du code de justice administrative n'est pas remplie, et sans qu'il soit besoin d'examiner les fins de non-recevoir opposées par le GHRMSA, que les conclusions aux fins de suspension de l'exécution de la décision du 15 mai 2023 de la directrice du GHRMSA et de l'arrêté du 7 juin 2023 de la directrice générale du CNG doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence les conclusions présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de mettre à la charge de M. C les sommes que demandent le CNG et le GHRMSA sur le fondement des mêmes dispositions.
O R D O N N E :
Article 1er : Les requêtes de M. C sont rejetées.
Article 2 : Les conclusions du CNG et du GHRMSA au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.
Article 3 : La présente ordonnance sera notifiée à M. B C, au Centre national de gestion des praticiens hospitaliers et des personnels de direction de la fonction publique hospitalière et au Groupe hospitalier de la région de Mulhouse et Sud-Alsace.
Fait à Strasbourg, le 9 août 2023.
Le juge des référés,
C. A
La République mande et ordonne au ministre de la santé et de la prévention en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Nos 2305143, 2305144