jeudi 20 mars 2025
| Juridiction | Tribunal Administratif de Strasbourg |
| Section | Tribunal Administratif de Strasbourg |
| N° Dossier | TA67-2306278 |
| Type | Décision |
| Publication | C |
| Formation | 1ère chambre |
| Avocat requérant | CHEBBALE SANDRINE |
Vu les procédures suivantes :
I - Par une requête et un mémoire, enregistrés les 4 septembre 2023 et 5 juillet 2024, M. C B, représenté par Me Chebbale, demande au tribunal :
1°) d'annuler la décision implicite de rejet de son recours administratif préalable introduit le 13 juin 2023 contre les décisions des 2 et 26 mai 2023 par lesquelles le directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (ci-après OFII) a refusé de lui accorder le bénéfice des conditions matérielles d'accueil à compter du 4 juin 2020 ;
2°) d'enjoindre au directeur général de l'OFII de lui faire bénéficier des conditions matérielles d'accueil à compter du 4 juin 2020, sans délai, sous astreinte de 200 euros par jour de retard ;
3°) de mettre à la charge de l'OFII une somme de 1 500 euros au bénéfice de son conseil en application des dispositions des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- la décision est entachée d'un défaut de prise en compte de la vulnérabilité de Mme B ;
- elle est entachée d'erreur de droit ;
- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ;
- elle méconnaît les dispositions de la directive 2013/33/UE ;
- Mme B était enceinte lors de l'entretien de vulnérabilité du 23 février 2023, elle devait à ce titre bénéficier d'un hébergement.
Par un mémoire en défense, enregistré le 25 juin 2024, le directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les moyens soulevés ne sont pas fondés.
II - Par une requête et un mémoire, enregistrés les 4 septembre 2023 et 5 juillet 2024, Mme A D épouse B, représentée par Me Chebbale, demande au tribunal :
1°) d'annuler la décision implicite de rejet de son recours administratif préalable introduit le 13 juin 2023 contre les décisions des 2 et 26 mai 2023 par lesquelles le directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (ci-après OFII) a refusé de lui accorder le bénéfice des conditions matérielles d'accueil à compter du 4 juin 2020 ;
2°) d'enjoindre au directeur général de l'OFII de lui faire bénéficier des conditions matérielles d'accueil à compter du 4 juin 2020, sans délai, sous astreinte de 200 euros par jour de retard ;
3°) de mettre à la charge de l'OFII une somme de 1 500 euros au bénéfice de son conseil en application des dispositions des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- la décision est entachée d'un défaut de prise en compte de sa vulnérabilité ;
- elle est entachée d'erreur de droit ;
- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ;
- elle méconnaît les dispositions de la directive 2013/33/UE ;
- elle était enceinte lors de l'entretien de vulnérabilité du 23 février 2023 et devait à ce titre bénéficier d'un hébergement.
Par un mémoire en défense, enregistré le 25 juin 2024, le directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les moyens soulevés ne sont pas fondés.
M. et Mme B n'ont pas été admis à l'aide juridictionnelle par des décisions du 16 mai 2024.
Vu les autres pièces des dossiers.
Vu :
- la directive 2013/33/UE ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Cormier,
- les observations de Me Chebbale, avocate de M. et Mme B.
Considérant ce qui suit :
1. M. et Mme B ressortissants indiens, nés les 5 novembre 1990 et 20 juillet 1992, ont déclaré être entrés en France le 6 décembre 2019 afin de solliciter l'asile. Le 4 juin 2020, ils ont accepté l'offre de prise en charge. Par décision du même jour, l'OFII a refusé de leur attribuer le bénéfice des conditions matérielles d'accueil des demandeurs d'asile au motif " que sans motif légitime, vous présentez votre demande d'asile plus de 90 jours après votre entrée en France ". Le 20 janvier 2021, l'OFII a rejeté leur recours gracieux contre la décision du 4 juin 2020. Par un jugement du 31 janvier 2023, le tribunal a annulé cette décision au motif " qu'ils n'ont pas bénéficié de l'entretien destiné à évaluer leur vulnérabilité à la suite du dépôt de leurs demandes d'asile et qu'ils présentent une situation de vulnérabilité eu égard à l'état de santé psychique de la requérante qui nécessite la présence continue de son conjoint à ses côtés. Dans les circonstances de l'espèce, l'absence d'un tel entretien a, alors même qu'ils ont déposé leurs demandes d'asile au-delà du délai de quatre-vingt-dix jours prévu par les dispositions précitées du 3° du III de l'article L. 723-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, privé les requérants d'une garantie. Au surplus, il ressort des mentions des décisions contestées que le directeur général de l'Office s'est cru tenu de les éditer " et a enjoint à l'OFII de réexaminer leur situation. Par des décisions du 2 et du 26 mai 2023, l'OFII a refusé de leur attribuer le bénéfice des conditions matérielles d'accueil. M. et Mme B ont introduit un recours administratif préalable obligatoire le 13 juin 2023 contre ces décisions. Par des décisions du 2 février 2022, la Cour nationale du droit d'asile a définitivement rejeté leurs demandes d'asile.
Sur la jonction :
2. Les requêtes n° 2306278 et n° 236279 présentées pour M. et Mme B présentent à juger des questions semblables et ont fait l'objet d'une instruction commune. Il y a lieu de les joindre pour statuer par un seul jugement.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
3. En premier lieu, aux termes de l'article L. 522-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " A la suite de la présentation d'une demande d'asile, l'Office français de l'immigration et de l'intégration est chargé de procéder, dans un délai raisonnable et après un entretien personnel avec le demandeur d'asile, à une évaluation de la vulnérabilité de ce dernier afin de déterminer, le cas échéant, ses besoins particuliers en matière d'accueil. Ces besoins particuliers sont également pris en compte s'ils deviennent manifestes à une étape ultérieure de la procédure d'asile. Dans la mise en œuvre des droits des demandeurs d'asile et pendant toute la période d'instruction de leur demande, il est tenu compte de la situation spécifique des personnes vulnérables. Lors de l'entretien personnel, le demandeur est informé de sa possibilité de bénéficier de l'examen de santé gratuit prévu à l'article L. 321-3 du code de la sécurité sociale. ". Aux termes de l'article L. 522-3 du même code : " L'évaluation de la vulnérabilité vise, en particulier, à identifier les mineurs, les mineurs non accompagnés, les personnes en situation de handicap, les personnes âgées, les femmes enceintes, les parents isolés accompagnés d'enfants mineurs, les victimes de la traite des êtres humains, les personnes atteintes de maladies graves, les personnes souffrant de troubles mentaux et les personnes qui ont subi des tortures, des viols ou d'autres formes graves de violence psychologique, physique ou sexuelle, telles que des mutilations sexuelles féminines. ".
4. En l'espèce, d'une part, il ressort des pièces du dossier que les requérants ont bénéficié, le 23 février 2023, de l'entretien prévu par les dispositions précitées, lequel avait pour objet de réexaminer leur droit au bénéfice aux conditions matérielles d'accueil à la date du 4 juin 2020. D'autre part, il ressort de cet entretien que si Mme B a déclaré avoir des problèmes de santé, le médecin de l'OFII a retenu que sa vulnérabilité était de niveau 1 sur une échelle de 0 à 3, et qu'elle devait bénéficier d'une priorité pour un hébergement sans caractère d'urgence. Il résulte de ce qui précède que le moyen tiré de l'absence d'évaluation de la vulnérabilité des requérants ne peut qu'être écarté.
5. En deuxième lieu, aux termes du 2 de l'article 20 de la directive 2013/33/UE du 26 juin 2013 : " Les États membres peuvent aussi limiter les conditions matérielles d'accueil lorsqu'ils peuvent attester que le demandeur, sans raison valable, n'a pas introduit de demande de protection internationale dès qu'il pouvait raisonnablement le faire après son arrivée dans l'État membre ". Le 5 de cet article dispose que : " Les décisions portant limitation ou retrait du bénéfice des conditions matérielles d'accueil ou les sanctions visées aux paragraphes 1, 2, 3 et 4 du présent article sont prises au cas par cas, objectivement et impartialement et sont motivées. Elles sont fondées sur la situation particulière de la personne concernée, en particulier dans le cas des personnes visées à l'article 21, compte tenu du principe de proportionnalité. Les États membres assurent en toutes circonstances l'accès aux soins médicaux conformément à l'article 19 et garantissent un niveau de vie digne à tous les demandeurs ".
6. Tout justiciable peut se prévaloir, à l'appui d'un recours dirigé contre un acte administratif non réglementaire, des dispositions précises et inconditionnelles d'une directive, lorsque l'État n'a pas pris, dans les délais impartis par celle-ci, les mesures de transposition nécessaires.
7. M. et Mme B ne sauraient utilement se prévaloir des dispositions de la directive 2013/33/UE, qui ont été transposées en droit interne par mesures législatives et réglementaires qu'ils ne contestent pas. En tout état de cause, ainsi que l'a jugé le Conseil d'État dans sa décision n° 394686, 394770 du 30 janvier 2017, les mesures de transposition en droit français, figurant en particulier dans le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ne sont pas incompatibles avec les objectifs de la directive 2013/32/UE. Le moyen tiré de la méconnaissance de cette directive doit par suite être écarté comme inopérant.
8. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 744-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans sa version applicable au 4 juin 2020 : " Outre les cas, mentionnés à l'article L. 744-7, dans lesquels il est immédiatement mis fin de plein droit au bénéfice des conditions matérielles d'accueil, le bénéfice de celles-ci peut être : () 2° Refusé si le demandeur présente une demande de réexamen de sa demande d'asile ou s'il n'a pas sollicité l'asile, sans motif légitime, dans le délai prévu au 3° du III de l'article L. 723-2. () ". Aux termes de l'article L. 723-2 de ce code, dans sa version applicable au présent litige : " () 3° Sans motif légitime, le demandeur qui est entré irrégulièrement en France ou s'y est maintenu irrégulièrement n'a pas présenté sa demande d'asile dans le délai de quatre-vingt-dix jours à compter de son entrée en France () ".
9. En l'espèce, d'une part, il est constant que les requérants ont présenté leurs demandes d'asile 181 jours après leur arrivée sur le territoire français. D'autre part, si les requérants soutiennent que, compte tenu de l'état de santé de Mme B, ils disposaient d'un motif légitime justifiant le dépôt tardif de leurs demandes d'asile, ils ne l'établissent pas par les pièces qu'ils produisent et notamment par les seuls certificats médicaux qui se bornent à retenir que " Mme présente un état dépressif dans un contexte familial particulier, avec asthénie, anhédonie, des crises d'angoisse, l'insomnie, l'anorexie et perte de poids, des douleurs abdominales et des céphalées chroniques avec vomissements incoercibles ", " de plus cette symptomatologie est susceptible de la rendre vulnérable. Par ailleurs, il est possible que des conditions d'hébergement précaires puissent avoir un impact négatif sur celle-ci " et " dans le conteste médico-social il me semble difficile pour cette famille, qui ne parle pas le français, de suivre dans des bons délais les démarches administratives ". Si ces certificats attestent d'une certaine vulnérabilité de Mme B, ils ne sont pas suffisants pour établir qu'elle était telle que les requérants justifient d'un motif légitime. Il en résulte que les moyens tirés de l'erreur de droit, de l'erreur manifeste d'appréciation et de la méconnaissance des dispositions précitées au regard du motif légitime allégué par les requérants ne peuvent qu'être écartés.
10. En quatrième lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants. ".
11. Si les requérant soutiennent que les décisions en litige méconnaissent les stipulations précitées dès lors qu'elles les placent dans une situation de " dénuement matériel extrême ", ils ne produisent pas à l'instance d'éléments suffisants susceptibles d'établir qu'ils seraient exposés à des traitements inhumains et dégradants au sens de ces stipulations. Le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ne peut, par suite, pas être accueilli.
12. En dernier lieu, l'annulation par le tribunal de la décision de l'OFII du 4 juin 2020 implique que la situation des intéressés fût réexaminée à cette date, qui correspond à l'acceptation de leur prise en charge. Il s'ensuit que M. et Mme B ne peuvent utilement soutenir, qu'en raison de son état de grossesse, dont la date de début est inconnue, Mme B aurait dû bénéficier des conditions matérielles d'accueil dès lors qu'il ne ressort pas des pièces du dossier qu'elle était enceinte le 4 juin 2020. En outre, il résulte de ce qui a été exposé au point 9 que la situation de vulnérabilité de Mme B présentait un caractère limité. Enfin, et au demeurant, il n'est pas contesté que M. et Mme B sont définitivement déboutées de l'asile depuis le 2 février 2022, de sorte que les intéressés ne sont plus éligibles au bénéfice des conditions matérielles d'accueil depuis le mois de mars 2022 conformément aux dispositions de l'article L. 551-13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, c'est sans commettre d'erreur de droit ni d'erreur d'appréciation quant à l'état de vulnérabilité de Mme B, que l'OFII a rejeté leur demande d'attribution des conditions matérielles d'accueil.
13. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation des requêtes de M. et Mme B ne peuvent qu'être rejetées de même que, par voie de conséquence, les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte, ainsi que celles présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.
D É C I D E :
Article 1er : Les requêtes présentées par M. et Mme B sont rejetées.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. C B, à Mme A D épouse B, à Me Chebbale et au directeur de l'Office français de l'immigration et de l'intégration.
Délibéré après l'audience du 26 février 2025, à laquelle siégeaient :
M. Gros, président,
Mme Deffontaines, première conseillère,
M. Cormier, conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 20 mars 2025.
Le rapporteur,
R. CORMIER
Le président,
T. GROS
Le greffier,
P. SOUHAIT
La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
Le greffier,
Nos 2306278, 2306279
Cour administrative d'appel de Paris — N° CAA75-25PA02134
08/04/2026
Cour administrative d'appel de Paris — N° CAA75-25PA02150
08/04/2026
Cour administrative d'appel de Paris — N° CAA75-25PA03459
08/04/2026
Cour administrative d'appel de Paris — N° CAA75-25PA03472
08/04/2026