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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2400487

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2400487

jeudi 25 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2400487
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation7ème chambre
Avocat requérantLE GUENNEC

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 22 janvier et 12 juin 2024, M. C A B, représenté par Me Le Guennec, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 21 janvier 2024 par lequel le préfet de la Moselle, lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et lui a fait interdiction de circulation sur le territoire français pendant une durée de deux ans ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros hors taxes à verser à son conseil en application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- la décision portant obligation de quitter le territoire français méconnaît le droit d'être entendu et le principe du contradictoire ;

- elle méconnaît les dispositions des articles L. 251-1 et L. 233-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision portant refus de délai de départ volontaire n'est pas légalement justifiée ;

- l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français prive de base légale les décisions fixant le pays de renvoi et portant interdiction de circulation sur le territoire français.

Par un mémoire en défense enregistré le 8 mars 2024, le préfet de la Moselle conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens invoqués par M. A B ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Arnaud Lusset ;

- les observations de Me Le Guennec, avocat de M. A B.

Le préfet de la Moselle n'était ni présent, ni représenté.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant portugais, demande l'annulation de l'arrêté du 21 janvier 2024 par lequel le préfet de la Moselle l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de renvoi et lui a fait interdiction de circulation sur le territoire français pour une durée de deux ans.

Sur la légalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

2. En premier lieu, il ressort des pièces du dossier que M. A a été entendu, avant l'adoption de la décision attaquée, par les services de la police aux frontières de l'Est, et mis à même de présenter ses observations sur la perspective de son éloignement du territoire français. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance du droit à être entendu et du principe du contradictoire et doit être écarté.

3. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 251-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative compétente peut, par décision motivée, obliger les étrangers dont la situation est régie par le présent livre, à quitter le territoire français lorsqu'elle constate les situations suivantes : / 1° Ils ne justifient plus d'aucun droit au séjour tel que prévu par les articles L. 232-1, L. 233-1, L. 233-2 ou L. 233-3 ; / 2° Leur comportement personnel constitue, du point de vue de l'ordre public ou de la sécurité publique, une menace réelle, actuelle et suffisamment grave à l'encontre d'un intérêt fondamental de la société ; () ". Aux termes de l'article L. 233-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, auquel renvoie le 1° de l'article L. 251-1 du même code : " Les citoyens de l'Union européenne ont le droit de séjourner en France pour une durée supérieure à trois mois s'ils satisfont à l'une des conditions suivantes : / 1° Ils exercent une activité professionnelle en France ; / 2° Ils disposent pour eux et pour leurs membres de famille de ressources suffisantes afin de ne pas devenir une charge pour le système d'assistance sociale, ainsi que d'une assurance maladie ; / 3° Ils sont inscrits dans un établissement fonctionnant conformément aux dispositions législatives et réglementaires en vigueur pour y suivre à titre principal des études ou, dans ce cadre, une formation professionnelle, et garantissent disposer d'une assurance maladie ainsi que de ressources suffisantes pour eux et pour leurs conjoints ou descendants directs à charge qui les accompagnent ou les rejoignent, afin de ne pas devenir une charge pour le système d'assistance sociale ; / 4° Ils sont membres de famille accompagnant ou rejoignant un citoyen de l'Union européenne qui satisfait aux conditions énoncées aux 1° ou 2° / 5° Ils sont le conjoint ou le descendant direct à charge accompagnant ou rejoignant un citoyen de l'Union européenne qui satisfait aux conditions énoncées au 3° ".

4. Le préfet de la Moselle a obligé le requérant à quitter le territoire français, estimant, d'une part, que celui-ci constituait une menace pour l'ordre public, se fondant sur son placement en garde à vue, le 20 janvier 2024, pour des faits de violences conjugales, et constatant, d'autre part, qu'il ne justifiait pas de ressources suffisantes lui permettant de se maintenir sur le territoire français au-delà de trois mois.

5. D'une part, il ne ressort pas des pièces du dossier que le requérant aurait fait l'objet d'une condamnation pénale, son seul placement en garde à vue n'étant pas en l'état du dossier de nature à établir qu'il constituerait une menace réelle, actuelle et suffisamment grave à l'encontre d'un intérêt fondamental de la société, au sens des dispositions précitées. Le préfet ne pouvait donc fonder sa décision sur le 2° de l'article L. 251-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

6. D'autre part, et en revanche, si le requérant indique qu'il occupe un emploi stable, il est constant que cet emploi se situe au Luxembourg et qu'il ne peut ainsi être regardé comme exerçant une activité professionnelle en France au sens du 1° de l'article L. 252-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il n'est par ailleurs pas contesté que l'intéressé vit grâce au versement des allocations familiales et d'une aide financière qui est versée par sa mère. Dans ces conditions, et alors qu'il réside depuis 2012 en France sans avoir cherché à régulariser sa situation et ne dispose plus de couverture sociale, M. A doit ainsi être regardé comme ne disposant pas des ressources suffisantes et comme pouvant être une charge déraisonnable pour le système d'assistance sociale français au sens des dispositions précitées.

7. Il ressort des pièces du dossier que le préfet de la Moselle aurait pris la même décision s'il s'était fondé seulement sur ce second motif, tiré du 1° de l'article L. 251-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

8. En second lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

9. Le requérant se prévaut de sa présence en France depuis 2012, ainsi que de la présence de sa mère sur le territoire français. Toutefois, il ne démontre pas qu'il aurait noué des liens forts avec la France et serait dépourvu de toute attache dans son pays d'origine. En outre, s'il ressort du dossier, et notamment du procès-verbal d'audition du 21 janvier 2024, qu'il vit en concubinage, il n'apporte toutefois aucun élément à cet égard dans ses écritures, quand bien même il n'avait fait l'objet d'aucune condamnation pénale pour violences conjugales commises sur sa compagne. Dans ces conditions, compte tenu des écritures du requérant, le préfet de la Moselle, en adoptant la décision attaquée, n'a pas porté au droit de l'intéressé au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au but en vue duquel ladite décision a été prise. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations précitées de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté. Pour les mêmes motifs, le requérant n'est pas fondé à soutenir que le préfet a entaché sa décision d'erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences de sa décision sur la situation personnelle de l'intéressé.

10. Il résulte de ce qui précède que le requérant n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision portant obligation de quitter le territoire français.

Sur la décision refusant un délai de départ volontaire :

11. Aux termes de l'article L. 251-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les étrangers dont la situation est régie par le présent livre disposent, pour satisfaire à l'obligation qui leur a été faite de quitter le territoire français, d'un délai de départ volontaire d'un mois à compter de la notification de la décision. / L'autorité administrative ne peut réduire le délai prévu au premier alinéa qu'en cas d'urgence et ne peut l'allonger qu'à titre exceptionnel ".

12. Si le préfet fait valoir que le placement en garde à vue du requérant justifie l'urgence à l'éloigner, il résulte de ce qui a été dit plus haut et ainsi que l'avait soutenu le requérant dans sa requête introductive, que la décision portant obligation de quitter le territoire français ne pouvait être prise au vu de ces seules considérations. Par suite, le requérant est fondé à soutenir que le préfet de la Moselle ne justifie pas d'une situation d'urgence lui imposant de réduire le délai de départ volontaire, au sens des dispositions précitées. Il en résulte que celle-ci doit être annulée.

Sur la décision fixant le pays de renvoi :

13. Le moyen selon lequel la décision fixant le pays de destination doit être annulée par voie de conséquence de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ne peut qu'être écarté.

Sur la décision portant interdiction de circulation sur le territoire français :

14. Le moyen selon lequel la décision portant interdiction de circulation sur le territoire français doit être annulée par voie de conséquence de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ne peut qu'être écarté.

15. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède que le requérant est seulement fondé à demander l'annulation de la décision portant refus de délai de départ volontaire.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

16. Le présent jugement n'implique aucune mesure particulière d'exécution. Les conclusions aux fins d'injonction doivent donc être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

17. Le requérant a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Le Guennec, avocat de M. A, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'Etat le versement à son profit de la somme de 800 euros hors taxe.

D E C I D E :

Article 1 : La décision portant refus de délai de départ volontaire, figurant à l'arrêté du 21 janvier 2024, est annulée.

Article 2 : L'Etat versera à Me Le Guennec la somme de 800 (huit-cents) euros hors taxe, en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que cet avocat renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. C A B, à Me Le Guennec et au préfet de la Moselle. Copie en sera adressée au bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Strasbourg.

Délibéré après l'audience du 27 juin 2024, à laquelle siégeaient :

M. Richard, président,

M. Lusset, premier conseiller,

Mme Malgras, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 25 juillet 2024.

Le rapporteur,

A. LUSSET

Le président,

M. RICHARD

La greffière,

J. BROSÉ

La République mande et ordonne au préfet de la Moselle en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

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