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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2404638

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2404638

mercredi 3 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2404638
TypeOrdonnance
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Avocat requérantLE GUENNEC

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 1er juillet 2024, M. A B, représenté par Me Le Guennec, demande au juge des référés :

1°) de l'admettre à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, à la Collectivité européenne d'Alsace de lui proposer dans les meilleurs délais un " contrat jeune majeur " afin d'assurer la prise en charge de ses besoins en matière d'hébergement et de ressources, ainsi que l'accès à un accompagnement dans les démarches administratives et la poursuite de sa formation professionnelle ;

3°) de mettre à la charge de la Collectivité européenne d'Alsace la somme de 1 000 euros hors taxes en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- la condition d'urgence doit être regardée comme remplie, dès lors que le 7 juillet 2024, sa prise en charge actuelle prendra fin et il sera alors privé d'hébergement, sans solution alternative, notamment parce qu'il ne dispose d'aucune attache familiale et qu'il est sans ressources ;

- il a bénéficié d'une prise en charge en tant que mineur non accompagné depuis ses 16 ans ; il n'a pas fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français ; si sa demande d'asile a été rejetée par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, il a exercé un recours suspensif contre cette décision devant la Cour nationale du droit d'asile ; en tout état de cause, le rejet d'une demande d'asile ne constitue pas un motif de refus de la prise en charge prévue à l'article L. 222-5 du code de l'action sociale et des familles ; la décision du 18 juin 2024 lui refusant cette prise en charge pour ce motif est de nature à porter une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale.

Par un mémoire en défense enregistré le 3 juillet 2024, la Collectivité européenne d'Alsace conclut à ce que l'injonction éventuellement prononcée soit limitée au réexamen de la demande de M. B.

La Collectivité européenne d'Alsace fait valoir que la vocation de la prise en charge des jeunes majeurs ne se résume pas à un dispositif d'hébergement mais consiste en une démarche vers l'insertion des bénéficiaires, exigeant d'eux un engagement personnel, une situation administrative régulière et compatible avec l'objectif suivi, ce qui semble compromis par la situation administrative incertaine de l'intéressé du fait de sa demande d'asile en suspens.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'action sociale et des familles ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Bouzar, premier conseiller, pour statuer sur les demandes de référés.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 3 juillet 2024 tenue en présence de Mme Van Der Beek, greffière d'audience :

- le rapport de M. Bouzar, juge des référés ;

- les observations de Me Le Guennec, avocate de M. B, qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens ;

- les observations de M. B.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant algérien né le 2 juillet 2005, a été pris en charge, alors qu'il était mineur, par le service de l'aide sociale à l'enfance de la Collectivité européenne d'Alsace (CEA) et accueilli à l'unité éducative d'hébergement collectif de Colmar. Cette prise en charge a été confirmée par une ordonnance de placement provisoire du juge des enfants du tribunal judiciaire de Strasbourg du 30 mai 2022, puis par une ordonnance d'ouverture d'une tutelle d'Etat du 22 novembre 2022. Par une ordonnance du 9 février 2023, le juge des libertés et de la détention du tribunal judiciaire de Strasbourg a ordonné une mesure éducative provisoire à l'égard de M. B, placé en détention provisoire, et en a confié l'exécution au service territorial éducatif de milieu ouvert (STEMO) du Bas-Rhin. Le 3 mars 2023, M. B a été condamné pour des faits de vol à un emprisonnement délictuel de six mois, peine totalement assortie du sursis probatoire pendant une durée de dix-huit mois. Il a bénéficié depuis juillet 2023 d'une mesure éducative judiciaire d'une durée de douze mois avec un module de placement. Depuis, il est placé auprès de l'établissement de placement éducatif et d'insertion (EPEI) du Haut-Rhin, à Mulhouse, où il est hébergé. Son placement auprès de l'EPEI a été prolongé par le tribunal judiciaire de Strasbourg jusqu'au 7 juillet 2024. Par un courrier du 10 juin 2024, M. B a sollicité le bénéfice d'un " contrat jeune majeur ". Par une décision du 18 juin 2024, le président de la CEA a refusé de faire droit à sa demande, au motif que sa demande d'asile a été rejetée et que cette circonstance fait obstacle à un travail sur un projet d'insertion. M. B demande au juge des référés, saisi sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, d'ordonner à la CEA de lui proposer dans les meilleurs délais un " contrat jeune majeur ".

Sur la demande d'admission à titre provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président ".

3. En raison de l'urgence, il y a lieu d'admettre M. B à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur le surplus de la requête :

4. Aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures ".

5. Il résulte de la combinaison des dispositions des articles L. 511-1, L. 521-2 et L. 521-4 du code de justice administrative qu'il appartient au juge des référés, lorsqu'il est saisi sur le fondement de l'article L. 521-2 de ce code et qu'il constate une atteinte grave et manifestement illégale portée par une personne morale de droit public à une liberté fondamentale, de prendre les mesures qui sont de nature à faire disparaître les effets de cette atteinte. Ces mesures doivent en principe présenter un caractère provisoire, sauf lorsque aucune mesure de cette nature n'est susceptible de sauvegarder l'exercice effectif de la liberté fondamentale à laquelle il est porté atteinte.

Sur le cadre juridique applicable :

6. D'une part, aux termes de l'article L. 111-2 du code de l'action sociale et des familles : " Les personnes de nationalité étrangère bénéficient dans les conditions propres à chacune de ces prestations : / 1° Des prestations d'aide sociale à l'enfance ; () / Elles bénéficient des autres formes d'aide sociale, à condition qu'elles justifient d'un titre exigé des personnes de nationalité étrangère pour séjourner régulièrement en France ". Aux termes de l'article L. 222-5 du même code, dans sa rédaction issue de la loi du 26 janvier 2024 pour contrôler l'immigration, améliorer l'intégration : " Sont pris en charge par le service de l'aide sociale à l'enfance sur décision du président du conseil départemental : / () / 5° Les majeurs âgés de moins de vingt et un ans et les mineurs émancipés qui ne bénéficient pas de ressources ou d'un soutien familial suffisants, lorsqu'ils ont été confiés à l'aide sociale à l'enfance avant leur majorité, y compris lorsqu'ils ne bénéficient plus d'aucune prise en charge par l'aide sociale à l'enfance au moment de la décision mentionnée au premier alinéa du présent article et à l'exclusion de ceux faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français en application de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. / Peuvent être également pris en charge à titre temporaire, par le service chargé de l'aide sociale à l'enfance, les mineurs émancipés et les majeurs âgés de moins de vingt et un ans qui ne bénéficient pas de ressources ou d'un soutien familial suffisants. / Un accompagnement est proposé aux jeunes mentionnés au 1° du présent article devenus majeurs et aux majeurs mentionnés au 5° et à l'avant-dernier alinéa, au-delà du terme de la mesure, pour leur permettre de terminer l'année scolaire ou universitaire engagée ".

7. Il résulte des dispositions précitées de l'article L. 222-5 du code de l'action sociale et des familles que, depuis l'entrée en vigueur du I de l'article 10 de la loi du 7 février 2022 relative à la protection des enfants, qui a modifié cet article sur ce point, les jeunes majeurs de moins de vingt et un ans ayant été pris en charge par le service de l'aide sociale à l'enfance d'un département avant leur majorité bénéficient d'un droit à une nouvelle prise en charge par ce service, lorsqu'ils ne disposent pas de ressources ou d'un soutien familial suffisants. Les dispositions du 5° de l'article L. 222-5 dans leur rédaction issue de la loi du 26 janvier 2024 pour contrôler l'immigration, améliorer l'intégration, précisent qu'il en est ainsi à l'exclusion toutefois de ceux qui font l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français en application de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

8. D'autre part, aux termes de l'article L. 222-5-1 du code de l'action sociale et des familles : " Un entretien est organisé par le président du conseil départemental avec tout mineur accueilli au titre des 1°, 2° ou 3° de l'article L. 222-5, au plus tard un an avant sa majorité, pour faire un bilan de son parcours, l'informer de ses droits, envisager avec lui et lui notifier les conditions de son accompagnement vers l'autonomie. Si le mineur a été pris en charge à l'âge de dix-sept ans révolus, l'entretien a lieu dans les meilleurs délais. Dans le cadre du projet pour l'enfant, un projet d'accès à l'autonomie est élaboré par le président du conseil départemental avec le mineur. Il y associe les institutions et organismes concourant à construire une réponse globale adaptée à ses besoins en matière éducative, sociale, de santé, de logement, de formation, d'emploi et de ressources. Le cas échéant, la personne de confiance désignée par le mineur en application de l'article L. 223-1-3 peut assister à l'entretien. / () ". Aux termes de l'article R. 222-6 du même code : " Le président du conseil départemental complète si nécessaire, pour les personnes mentionnées au 5° de l'article L. 222-5 ayant été accueillies au titre des 1°, 2° ou 3° du même article, le projet d'accès à l'autonomie formalisé lors de l'entretien pour l'autonomie mentionné à l'article L. 222-5-1, afin de couvrir les besoins suivants : / 1° L'accès à des ressources financières nécessaires à un accompagnement vers l'autonomie ; / 2° L'accès à un logement ou un hébergement ; / 3° L'accès à un emploi, une formation ou un dispositif d'insertion professionnelle ; / 4° L'accès aux soins ; / 5° L'accès à un accompagnement dans les démarches administratives ; / 6° Un accompagnement socio-éducatif visant à consolider et à favoriser le développement physique, psychique, affectif, culturel et social ".

9. Il résulte des dispositions de l'article L. 222-5-1 du même code qu'un projet d'accès à l'autonomie, élaboré par le président du conseil départemental avec le mineur, en y associant d'autres institutions et organismes concernés, vise à apporter au mineur pris en charge au titre de l'aide sociale à l'enfance une réponse globale adaptée à ses besoins en matière éducative, sociale, de santé, de logement, de formation, d'emploi et de ressources. Ce projet est complété, si nécessaire, en fonction des besoins particuliers du jeune majeur en application de l'article R. 222-6 de ce code pour les jeunes majeurs de moins de

vingt et un ans mentionnés au 5° de l'article L. 222-5, qui continuent de relever d'une prise en charge au titre de l'aide sociale à l'enfance. Cette prise en charge prend la forme du document dénommé " contrat jeune majeur " qui a pour objet de formaliser les relations entre le service de l'aide sociale à l'enfance et le jeune majeur, dans un but de responsabilisation de ce dernier

10. Enfin, une carence caractérisée dans l'accomplissement par le président du conseil départemental des missions fixées par les dispositions rappelées aux points précédents, notamment dans les modalités de prise en charge des besoins du mineur ou du jeune majeur relevant de l'aide sociale à l'enfance, lorsqu'elle entraîne des conséquences graves pour l'intéressé, est de nature à porter une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale.

Sur la condition d'urgence :

11. Il résulte de l'instruction que le placement de M. B auprès de l'EPEI du Haut-Rhin prendra fin le 7 juillet 2024. Eu égard à ses besoins et aux conséquences de la fin de cette prise en charge, alors qu'il résulte de l'instruction que l'intéressé est dépourvu de tout soutien familial et qu'il ne bénéfice d'aucune ressource, la condition d'urgence doit être regardée comme remplie.

Sur l'atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale :

12. La CEA, qui a pris en charge M. B au titre de l'aide sociale à l'enfance durant sa minorité, est, dès lors qu'il est constant que celui-ci ne bénéficie d'aucun soutien familial, d'aucune ressource et d'aucune solution d'hébergement, légalement tenue de reprendre cette prise en charge. Si la CEA fait valoir que la situation administrative incertaine de l'intéressé, résultant de sa demande d'asile en cours d'instruction par la Cour nationale du droit d'asile, fait obstacle à toute perspective d'insertion sociale et professionnelle, de telles considérations, qui pouvaient être prises en compte dans le cadre du large pouvoir d'appréciation dont disposait auparavant le président du conseil départemental pour accorder ou maintenir la prise en charge d'un jeune majeur, ne sauraient suffire, pour l'application des dispositions du 5° de l'article L. 222-5 du code de l'action sociale et des familles issues de la loi du 7 février 2022, à justifier la décision mettant fin à sa prise en charge par l'aide sociale à l'enfance. Par suite, M. B est fondé à soutenir que l'exécution de la décision de la CEA refusant sa prise en charge porte, en l'état de l'instruction, une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale.

13. Il résulte de ce qui précède qu'il y a lieu d'ordonner à la CEA, non pas de réexaminer la demande de M. B comme elle le fait valoir, mais de proposer dans les plus brefs délais à M. B un " contrat jeune majeur ", adapté à ses besoins en matière d'hébergement et d'accompagnement administratif.

Sur les frais de l'instance :

14. La CEA, partie perdante, versera à Me Le Guennec une somme de 1 000 euros hors taxes en application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de l'admission définitive de M. B à l'aide juridictionnelle et sous réserve que Me Le Guennec renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État à l'aide juridictionnelle.

O R D O N N E :

Article 1er : M. B est admis à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 :Il est enjoint à la CEA de proposer dans les plus brefs délais à M. B un " contrat jeune majeur ", adapté à ses besoins en matière d'hébergement et d'accompagnement administratif.

Article 3 : La CEA versera à Me Le Guennec une somme de 1 000 (mille) euros hors taxes en application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de l'admission définitive de M. B à l'aide juridictionnelle et sous réserve que Me Le Guennec renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État à l'aide juridictionnelle.

Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à M. A B, à Me Le Guennec et à la Collectivité européenne d'Alsace.

Fait à Strasbourg, le 3 juillet 2024.

Le juge des référés,

M. Bouzar

La République mande et ordonne au préfet du Haut-Rhin, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

R. Van Der Beek

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