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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2408859

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2408859

jeudi 20 mars 2025

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2408859
TypeDécision
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantBOTTEMER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 24 novembre 2024, Mme A B épouse D, représentée par Me Bottemer, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler, à titre principal, l'arrêté du 9 octobre 2024 par lequel la préfète du Bas-Rhin lui a retiré son attestation de demande d'asile, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination et lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée d'un an ;

3°) de suspendre, à titre subsidiaire, l'exécution de l'arrêté du 9 octobre 2024 jusqu'à la lecture en audience publique de la décision à venir de la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) ;

4°) d'ordonner l'effacement du signalement la concernant dans le fichier européen de non-admission ;

5°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros à verser à son conseil sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

Sur l'ensemble des décisions attaquées :

- les décisions sont insuffisamment motivées en droit et en fait ;

- elles sont entachées d'une incompétence de l'auteur de l'acte.

Sur l'obligation de quitter le territoire français :

- la décision est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Sur la suspension, à titre subsidiaire, de l'obligation de quitter le territoire français :

- la requérante risque d'être exposée à des violences dans son pays d'origine en raison de son divorce.

Sur la fixation du pays de destination :

- la décision attaquée doit être annulée par voie de conséquence de l'annulation de l'obligation de quitter le territoire français ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Sur l'interdiction de retour sur le territoire français :

- la décision attaquée doit être annulée par voie de conséquence de l'annulation de l'obligation de quitter le territoire français ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 612-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Par un mémoire en défense enregistré le 22 janvier 2025, le préfet du Bas-Rhin conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par Mme B ne sont pas fondés.

Un mémoire présenté pour Mme B a été enregistré le 11 février 2025 et n'a pas été communiqué en application des dispositions de l'article R. 611-1 du code de justice administrative.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant, signée à New-York le 26 janvier 1990 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de formation a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Gros ;

- et les observations de Me Bottemer, représentant Mme B, absente.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B, ressortissante albanaise née le 8 septembre 1989, est entrée en France le 3 mai 2024 accompagnée de ses deux enfants mineurs. Par une demande du 29 mai 2024, elle a sollicité l'asile auprès de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA). Statuant en procédure accélérée, l'OFPRA a rejeté sa demande par une décision du 6 septembre 2024. Le 22 novembre 2024, la requérante a contesté cette décision devant la Cour nationale du droit d'asile (CNDA). Son recours est pendant. Par un arrêté du 9 octobre 2024, notifié le 25 octobre 2024, dont la requérante demande l'annulation, la préfète du Bas-Rhin lui a retiré son attestation de demande d'asile, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination et lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée d'un an.

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. ".

3. En raison de l'urgence, il y a lieu d'admettre, à titre provisoire, Mme B au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les moyens communs à l'ensemble des décisions attaquées :

4. En premier lieu, par un arrêté du 30 septembre 2024, régulièrement publié le même jour, la préfète du Bas-Rhin a donné délégation à Mme C, cheffe de la section asile du bureau de l'asile et de la lutte contre l'immigration irrégulière, à l'effet de signer les décisions attaquées. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de la signataire des décisions contestées doit être écarté.

5. En second lieu, il ressort de la lecture de leurs motifs que les décisions en litige mentionnent de manière suffisamment précise les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Par suite, le moyen commun tiré de l'insuffisance de leur motivation doit être écarté.

Sur le moyen propre à l'obligation de quitter le territoire français :

6. Si la requérante fait valoir que son ex-époux violent se trouve en Albanie, et qu'il fait pression auprès de sa famille pour connaître son adresse, de sorte que la préfete ne peut lui opposer la circonstance qu'elle a encore de la famille dans son pays d'origine, elle ne démontre pas de manière probante un risque direct et actuel ni un défaut de protection des autorités locales en cas de retour dans son pays d'origine. Par suite, la requérante n'est pas fondée à soutenir que la préfète du Bas-Rhin aurait entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa situation personnelle.

Sur les moyens propres à la décision fixant le pays de destination :

7. En premier lieu, il résulte des points précédents que l'obligation de quitter le territoire français n'est pas illégale. Par suite, la requérante n'est pas fondée à demander l'annulation de la décision fixant le pays de destination par voie de conséquence de l'annulation de la mesure d'éloignement.

8. En deuxième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

9. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier que la requérante ne réside en France que depuis quelques mois, n'est pas dépourvue d'attaches personnelles dans son pays d'origine et n'a pas établi de liens intenses et stables en France. En outre, il résulte de ce qui a été exposé au point 6 qu'il n'est pas établi qu'elle encoure un risque en cas de retour en Albanie. Par suite, les moyens tirés de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et d'une erreur manifeste d'appréciation doivent être écartés.

10. En dernier lieu, aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant du 26 janvier 1990 : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ". Il résulte de ces stipulations que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant.

11. Il est constant que l'intérêt supérieur des enfants réside dans la présence aux côtés de leurs parents. Or, les décisions litigieuses n'y font pas obstacle dès lors que les deux enfants de la requérante ont vocation à suivre leur mère lors de l'exécution des mesures d'éloignement. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations précitées ne peut qu'être écarté.

Sur les moyens propres à l'interdiction de retour sur le territoire français :

12. En premier lieu, il résulte des points précédents que l'obligation de quitter le territoire français n'est pas illégale. Par suite, la requérante n'est pas fondée à demander l'annulation de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français par voie de conséquence de l'annulation de la mesure d'éloignement.

13. En second lieu, aux termes de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 (). ".

14. En considérant que Mme B est entrée sur le territoire en mai 2024 et ne justifie pas de liens intenses et stables avec la France, et bien que son comportement ne soit pas constitutif de menaces à l'ordre public, c'est sans commettre d'erreur d'appréciation au regard des dispositions précitées que la préfète du Bas-Rhin lui a interdit le retour sur le territoire français pendant une durée d'un an.

Sur les conclusions à fin de suspension de l'obligation de quitter le territoire français :

15. Aux termes de l'article L. 752-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger dont le droit au maintien sur le territoire a pris fin en application des b ou d du 1° de l'article L. 542-2 et qui fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français peut, dans les conditions prévues à la présente section, demander au tribunal administratif la suspension de l'exécution de cette décision jusqu'à l'expiration du délai de recours devant la Cour nationale du droit d'asile ou, si celle-ci est saisie, soit jusqu'à la date de la lecture en audience publique de la décision de la cour, soit, s'il est statué par ordonnance, jusqu'à la date de la notification de celle-ci. ".

16. En l'espèce, il résulte de ce qui a été exposé au point 6 que Mme B n'apporte aucun élément probant de nature à justifier la suspension de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français durant l'examen de son recours par la CNDA.

17. Il résulte de tout ce qui précède que Mme B étant admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire, le surplus de ses conclusions à fin d'annulation ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

18. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'État, qui n'est pas dans la présente instance la partie perdante, la somme demandée par Mme B au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens.

D É C I D E :

Article 1er : Mme B est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme B est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B, à Me Bottemer et au préfet du Bas-Rhin. Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur.

Délibéré après l'audience du 26 février 2025, à laquelle siégeaient :

M. Gros, président,

Mme Deffontaines, première conseillère,

M. Cormier, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 20 mars 2025.

Le président-rapporteur,

T. GROS

L'assesseur le plus ancien,

R. CORMIER

Le greffier,

P. SOUHAIT

La République mande et ordonne au préfet du Bas-Rhin en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

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