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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2502159

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2502159

mercredi 26 mars 2025

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2502159
TypeOrdonnance
Avocat requérantFROMAGEAT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 16 mars 2025, Mme D B et

M. E B, représentés par Me Fromageat, demandent au juge des référés :

1°) de suspendre, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, d'une part, la décision par laquelle le directeur académique des services départementaux de l'éducation nationale du Haut-Rhin a procédé à un changement d'écoles de leurs trois filles et, d'autre part, de la décision du maire de Kingersheim d'inscrire ces trois enfants dans d'autres écoles de la ville ;

2°) d'enjoindre au directeur académique et au maire de Kingersheim de réintégrer les enfants dans leurs écoles et classes d'origine, dans le délai de deux heures suivant la notification de l'ordonnance à intervenir, le cas échéant sous astreinte ;

3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 3 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- la condition d'urgence est remplie dès lors que l'exécution des décisions contestées est de nature à porter une atteinte irrémédiable aux droits fondamentaux des enfants et de leurs parents ; les enfants vont subir un préjudice scolaire et psychologique grave en raison du stress et de l'angoisse causée par leur déscolarisation ; leur enfant A risque de développer un trouble anxieux en conséquence de ce bouleversement de ses conditions de vie ;

- ils n'ont pas eu communication des décisions attaquées en méconnaissance des obligations de notification et de motivation des décisions administratives ; les décisions critiquées ont été prise à la suite d'une procédure irrégulière en raison de l'absence de concertation avec la famille ; il est ainsi porté une atteinte grave et manifestement illégale au droit au recours effectif et à la sécurité juridique ;

- la rupture brutale du parcours scolaire des enfants qui entraînera leur déscolarisation porte atteinte à leur droit à l'éducation garanti par l'article L. 111-1 du code de l'éducation et l'article 26 de la déclaration universelle des droits de l'homme, à l'intérêt supérieur de l'enfant, en méconnaissance de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant, ainsi qu'au droit au respect de la vie privée et familiale protégé par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et l'article 16 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- l'intervention des décisions attaquées après le dépôt d'une main courante pour préserver les droits de leur fille A révèle une sanction contraire aux principes d'impartialité, d'égalité et de neutralité du service public.

Par un mémoire en défense, enregistré le 21 mars 2025, le recteur de l'académie de Strasbourg conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- la condition d'urgence n'est pas remplie dès lors que la date d'effet du changement d'école a été reportée au mardi 22 avril 2025 par décision du 17 mars 2025 du directeur académique des services départementaux de l'éducation nationale du Haut-Rhin ; un intérêt public s'attache au maintien de la mesure en raison de la rupture entre les requérants et l'équipe éducative ainsi que des perturbations que provoquent le comportement des intéressés sur le bon fonctionnement du service public de l'éduction au détriment de l'ensemble des élèves ;

- il n'y a pas d'atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale dès lors que le changement d'école n'emporte aucune atteinte au droit à l'éducation des enfants des requérants, ni même aucune rupture pédagogique ; en raison du report de la date d'effet de la mesure, le changement d'école n'entrainera aucune conséquence sur la vie privée et familiale des intéressés, qui auront un temps suffisant pour s'y adapter ; le changement d'école est justifié par le comportement persistant des requérants qui a conduit à une rupture de la confiance et du dialogue avec l'équipe pédagogique ; le changement d'école, qui favorise une meilleure scolarisation des enfants en permettant des relations apaisées avec une nouvelle équipe pédagogique, est conforme à l'intérêt supérieur des enfants ; les moyens de légalité externe manquent en fait ;

- les conclusions à fin d'injonction excèdent le pouvoir reconnu au juge des référés, qui ne peut ordonner que des mesures provisoires.

Par un mémoire en défense enregistré le 21 mars 2025, la commune de Kingersheim conclut au rejet de la requête.

La commune :

- confirme la dégradation des relations entre les requérants et l'équipe pédagogique ainsi que les perturbations qui en résultent pour l'ensemble de la communauté éducative ;

- soutient que cette situation rend nécessaire le changement d'école ;

- et exprime son accord au report de la date d'effet de cette mesure.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'éducation ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Michel, magistrat honoraire inscrit sur la liste prévue à l'article L. 222-2-1 du code de justice administrative, pour statuer sur les demandes de référés.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 21 mars 2025, tenue en présence de Mme Lamoot, greffière d'audience :

- le rapport de M. Michel, juge des référés ;

- les observations de Me Fromageat, avocate de M. et Mme B, qui a repris les conclusions et moyens présentés dans la requête et fait valoir, en outre, que les requérants contestent le récit de leurs relations avec l'équipe pédagogique présenté dans le mémoire en défense du recteur ; en particulier, le retrait de leur fille A des cours d'éducation physique et sportive (EPS) n'a pas été évoqué au cours d'une réunion avec cette équipe ; ils n'ont jamais commis de violences verbales ou autres, ni eu un comportement abusif à l'égard de l'équipe pédagogique ; le changement d'école est intervenu sans mise en garde préalable ; il s'apparente à une sanction disciplinaire pour eux-mêmes et leurs enfants ; l'équipe pédagogique n'a pas respecté ses engagements, notamment, en ce qui concerne l'envoi de comptes-rendus hebdomadaires de la situation de A ou la fréquentation des cours de sport par leur fille ; ils ont fait l'objet en cours d'instance de la part de la directrice de l'école d'une fiche de recueil d'informations préoccupantes (FRIP) qui constitue une mesure de rétorsion de la part de l'administration ; A a été victime de gestes trop fermes de la part de membres de l'équipe éducative en conséquence desquels ses vêtements ont été déchirés ; ils n'ont pas entendu porter plainte à la suite de ces évènements mais devaient les consigner par une main-courante à la gendarmerie dans le respect de la parole de l'enfant ; le changement d'école provoquerait des difficultés d'organisation insurmontables en particulier en raison de l'impossibilité pour l'assistante maternelle de se rendre dans des écoles différentes à la même heure ; leurs enfants ont de très bons résultats scolaires ; A ne souffre d'aucun déficit intellectuel mais peine à gérer la frustration ;

- les observations de M. C, représentant le recteur de l'académie de Strasbourg, qui a conclu aux mêmes fins par les mêmes moyens ;

- et les observations de M. et Mme B qui décrivent leur situation et la scolarité de leurs enfants.

Le maire de la commune de Kingersheim n'était ni présent ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Une note en délibéré, présentée par Me Fromageat pour M. et Mme B a été enregistrée le 21 mars 2025 à 18 h 28.

Considérant ce qui suit :

1. Aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures ". Aux termes de l'article R. 522-1 du même code : " La requête visant au prononcé de mesures d'urgence doit () justifier de l'urgence de l'affaire ".

2. La circonstance qu'une atteinte à une liberté fondamentale, portée par une mesure administrative, serait avérée n'est pas de nature à caractériser l'existence d'une situation d'urgence justifiant l'intervention du juge des référés dans le très bref délai prévu par les dispositions de l'article L. 521-2 du code de justice administrative. Il appartient au juge des référés d'apprécier, au vu des éléments que lui soumet le requérant comme de l'ensemble des circonstances de l'espèce, si la condition d'urgence particulière requise par l'article L. 521-2 est satisfaite, en prenant en compte la situation du requérant et les intérêts qu'il entend défendre mais aussi l'intérêt public qui s'attache à l'exécution des mesures prises par l'administration. La condition d'urgence posée par l'article L. 521-2 du code de justice administrative s'apprécie objectivement et compte tenu de l'ensemble des circonstances de chaque espèce. A la différence d'une demande de suspension présentée sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, à laquelle il peut être satisfait s'il est justifié d'une situation d'urgence et de l'existence d'un doute sérieux quant à la légalité de la décision contestée, une demande présentée au titre de la procédure particulière de l'article L. 521-2 du même code implique, pour qu'il y soit fait droit, qu'il soit justifié d'une situation d'urgence particulière rendant nécessaire l'intervention d'une mesure de sauvegarde dans les quarante-huit heures.

3. En l'espèce, par lettre du vendredi 14 mars 2025, l'inspectrice de l'éducation nationale de Wittenheim a informé M. et Mme B que, par décision du directeur académique des services départementaux de l'éducation nationale du Haut-Rhin, en accord avec le maire de Kingersheim, leurs trois enfants ne seraient plus scolarisés, à compter du lundi 17 mars 2025, au sein du groupe scolaire des perdrix à Kingersheim mais à l'école du centre et à l'école maternelle Louise Michel dans la même commune. Par la présente requête, enregistrée le 16 mars 2025, M. et Mme B demandent au juge des référés de suspendre, sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, les décisions du directeur académique des services départementaux de l'éducation nationale du Haut-Rhin et du maire de Kingersheim de procéder à un changement d'école de leurs trois enfants et de leur enjoindre de réintégrer les enfants dans leurs écoles et classes d'origine.

4. Il résulte de l'instruction que, par décision du 17 mars 2025, postérieure à la saisine du juge des référés, le directeur académique des services départementaux de l'éducation nationale du Haut-Rhin a décidé de reporter le changement d'école au mardi 22 avril, premier jour de classe suivant les vacances de printemps. Le maire de Kingersheim a confirmé, dans son mémoire en défense, que ce report a obtenu son accord. Si la décision du 17 mars 2025 ne fait pas disparaître dans tous ses aspects le litige soumis au juge des référés et n'est donc pas de nature à entraîner un non-lieu, cette décision modifie les données de l'affaire, en particulier pour ce qui concerne l'appréciation de la condition d'urgence. Eu égard au report de plusieurs semaines de la date d'effet de la mesure en litige, cette condition d'une situation d'urgence particulière rendant nécessaire l'intervention d'une mesure de sauvegarde dans les quarante-huit heures ne peut plus être regardée comme remplie.

5. Il résulte de tout ce qui précède qu'il y a lieu de rejeter les conclusions à fin de suspension et d'injonction présentées par les requérants sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative. Toutefois, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État une somme de 1 200 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

O R D O N N E :

Article 1er :L'État versera à M. et Mme B la somme de 1 200 (mille deux cents) euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 2 :Le surplus des conclusions de la requête de M. et Mme B est rejeté.

Article 3 :La présente ordonnance sera notifiée à Mme D B, à

M. E B, à la commune de Kingersheim et à la ministre d'État, ministre de l'éducation nationale, de l'enseignement supérieur et de la recherche. Copie en sera adressée au recteur de l'académie de Strasbourg.

Fait à Strasbourg, le 26 mars 2025.

Le juge des référés,

C. Michel

La République mande et ordonne à la ministre d'État, ministre de l'éducation nationale, de l'enseignement supérieur et de la recherche, en ce qui la concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

C. Lamoot

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