lundi 31 mars 2025
| Juridiction | Tribunal Administratif de Strasbourg |
| Section | Tribunal Administratif de Strasbourg |
| N° Dossier | TA67-2502516 |
| Type | Ordonnance |
| Publication | C |
| Avocat requérant | SCP HELLENBRAND & MARTIN |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 27 mars 2025, la société B.C. constructions, représentée par Me Hellenbrand, demande au juge des référés :
1°) sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, d'ordonner la suspension de l'exécution de l'arrêté CAB/PPA n° 170 en date du 20 mars 2025 par lequel le préfet de la Moselle a prononcé la fermeture administrative provisoire de la société pour une durée d'un mois ;
2°) de mettre à la charge de l'Etat le versement d'une somme de 5 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
La société requérante soutient que :
- l'urgence est justifiée dès lors que :
* l'entreprise est en redressement judiciaire, et la sanction prononcée compromet ses chances de redressement ;
* elle emploie 27 salariés qui se trouveront au chômage partiel ;
* les marchés en cours incluent des clauses de pénalités contractuelles de retard ;
* des fournitures doivent être payées dans les prochains jours ;
* un de ses chantiers se trouve à proximité d'un parc pour enfants et présente un danger en cas d'abandon du site ;
- la mesure contestée porte une atteinte grave et manifestement illégale à la liberté du commerce et de l'industrie, à la liberté d'entreprendre et à la liberté contractuelle dans la mesure où la sanction est disproportionnée dès lors que seuls trois travailleurs sont concernés par le comportement qui lui est reproché ; elle a cessé de collaborer avec les salariés concernés dès qu'elle a soupçonné l'illégalité de la situation ; elle n'a jamais été sanctionnée pour des faits de même nature ;
- la mesure contestée porte une atteinte grave et manifestement illégale au droit au respect de la vie garanti par les stipulations de l'article 2 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales eu égard aux risques que font courir les chantiers en cours aux intervenants et citoyens, en l'absence de sécurisation des chantiers ;
- la mesure contestée porte une atteinte grave et manifestement illégale à la présomption d'innocence.
Par un mémoire en défense, enregistré le 28 mars 2025, le préfet de la Moselle conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que :
- l'urgence n'est pas démontrée dès lors que :
* il n'est pas démontré que la mesure contrevient au plan de redressement de la société ;
* les difficultés financières dont se prévaut la société résultent de redressements sociaux et fiscaux ;
* la procédure en litige est la seconde procédure pénale pour prêt illicite de main d'œuvre reprochée à la société ;
* les trois travailleurs extra-communautaires concernés par la procédure étaient rémunérés 750 euros par mois ;
* il appartient à la société de sécuriser ses chantiers ;
- il n'y a pas d'atteinte grave et manifestement illégale aux libertés dont se prévaut la société, dès lors que :
* la liberté d'entreprendre et la liberté du commerce et de l'industrie s'entendent comme devant s'exercer dans le respect des législations et réglementations en vigueur ;
* le moyen tiré de l'atteinte à la présomption d'innocence est inopérant ;
* l'erreur manifeste d'appréciation n'est pas démontrée ;
* le principe de proportionnalité n'est pas méconnu ;
* il appartient à la société requérante de sécuriser les chantiers pendant la durée de la fermeture provisoire ;
* le préfet est l'autorité compétente pour prendre la décision en cause ;
* les dirigeants de la société ont commis des fraudes de manière répétée.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code du travail ;
- le code de justice administrative.
La présidente du tribunal a désigné Mme Dulmet comme juge des référés sur le fondement de l'article L. 511-2 du code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique en présence de Mme Trinité, greffière d'audience :
- le rapport de Mme Dulmet, juge des référés ;
- et les observations de Me Hellenbrand, avocat de la société B.C. constructions, en présence de M. A, dirigeant de la société, qui reprend les moyens et conclusions développés dans ses écritures et insiste sur la circonstance que la fermeture administrative de la société emportera la résiliation d'un marché d'un montant supérieur à un millions d'euros, et sur le fait que la procédure se fonde exclusivement sur l'absence de vérification, par la société, des garanties financières de la société polonaise ayant procédé à du prêt de main-d'œuvre.
Le préfet de la Moselle n'était ni présent, ni représenté.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. Aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures. ".
2. La société B.C. constructions, dont le siège social se situe 8 rue des tisserands à Metz, et qui indique employer 27 salariés, exerce une activité de maçonnerie générale et de gros œuvre de bâtiment. Le 24 octobre 2024, la direction régionale de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités (DREETS) du Grand Est a transmis au préfet de la Moselle un rapport indiquant que cette société a eu recours à une société polonaise, Global Business Agents (GBA), afin de contourner les règles d'emploi et de droit du travail en bénéficiant du détachement de trois travailleurs extra-communautaires en situation de vulnérabilité. Par arrêté du 20 mars 2025, le préfet de la Moselle a ordonné la fermeture administrative de la société B.C. constructions pour une durée d'un mois, sur le fondement des dispositions de l'article L. 8272- 2 du code du travail, à raison d'infractions consistant en une opération illicite de prêt de main-d'œuvre exclusif dans un but lucratif commise en bande organisée, un marchandage commis en bande organisée et en l'exécution en bande organisée d'un travail dissimulé. La société B.C. constructions demande au juge des référés, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, d'ordonner la suspension de l'exécution de cette décision.
3. En premier lieu, la société B.C constructions soutient qu'eu égard à son caractère disproportionné, la mesure de fermeture porte une atteinte grave et manifestement illégale à sa liberté d'entreprendre, à la liberté du commerce et de l'industrie, et à la liberté contractuelle.
4. Si la liberté d'entreprendre, la liberté du commerce et de l'industrie et la liberté contractuelle sont des libertés fondamentales au sens des dispositions de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, ces libertés s'entendent de celles d'exercer une activité économique dans le respect de la législation et de la réglementation en vigueur et conformément aux prescriptions qui leurs sont légalement imposées.
5. Aux termes de l'article L. 8272-2 du code du travail : " Lorsque l'autorité administrative a connaissance d'un procès-verbal relevant une infraction prévue aux 1° à 4° de l'article L. 8211-1 ou d'un rapport établi par l'un des agents de contrôle mentionnés à l'article L. 8271-1-2 constatant un manquement prévu aux mêmes 1° à 4°, elle peut, si la proportion de salariés concernés le justifie, eu égard à la répétition ou à la gravité des faits constatés, ordonner par décision motivée la fermeture de l'établissement ayant servi à commettre l'infraction, à titre temporaire et pour une durée ne pouvant excéder trois mois. Elle en avise sans délai le procureur de la République. (). ". Aux termes de l'article L. 8211-1 du même code : " Sont constitutives de travail illégal, dans les conditions prévues par le présent livre, les infractions suivantes : / 1° Travail dissimulé ; / 2° Marchandage ; / 3° Prêt illicite de main-d'œuvre ; / 4° Emploi d'étranger non autorisé à travailler ; () ".
6. Il n'est pas contesté que la société B.C. constructions a bénéficié, pendant une durée de neuf mois, des services de trois travailleurs extra-communautaires mis à disposition par une société polonaise, qui ont bénéficié de rémunérations inférieures à celles des travailleurs équivalents de droit français, et qui n'ont pas fait l'objet des déclarations et cotisations sociales obligatoires. La société B.C. constructions fait valoir que les faits de fraude fiscale ayant donné lieu à la condamnation pénale de son dirigeant en 2017 ne peuvent lui être reprochés, dès lors qu'ils sont sans lien avec sa propre activité, et qu'elle a elle-même cessé d'employer les salariés extra-communautaires en cause lorsqu'elle a été informée de l'irrégularité de leur situation administrative. Elle ne conteste cependant pas le fait que, suite à une enquête réalisée en 2022, son précédent dirigeant a fait l'objet d'une condamnation par le tribunal judiciaire de Metz à une peine de six mois d'emprisonnement avec sursis, à 2 000 euros d'amende et à une interdiction définitive de gérance pour des faits de même nature, constituant des infractions de prêt illicite de main-d'œuvre et de marchandage. Eu égard à la proportion de salariés concernés par les agissements reprochés à la société dans l'affaire en litige, qui représentent plus de 10% des effectifs de B.C. constructions, et à la réitération des infractions en cause, il ne résulte pas de l'instruction que la décision en litige porterait une atteinte grave et manifestement illégale aux libertés dont elle se prévaut.
7. En deuxième lieu, la société B.C. constructions, sur laquelle pèse en tout état de cause une obligation de sécurisation de ses chantiers en l'absence de son personnel, ne saurait utilement soutenir que la décision de fermeture administrative dont elle fait l'objet porte une atteinte grave et manifestement illégale au droit au respect de la vie. Elle ne saurait davantage utilement se prévaloir d'une atteinte à la présomption d'innocence.
8. En troisième et dernier lieu, la société B.C. constructions se borne à faire valoir, pour justifier de la condition d'urgence, qu'elle est placée en redressement judiciaire et que la fermeture administrative d'une durée d'un mois aura pour effet de lui faire supporter des pénalités contractuelles, la résiliation d'un marché d'un montant de 987 261,40 euros HT qui devait débuter le 7 avril 2025, ainsi que la perte des fournitures qu'elle ne pourra pas régler du fait de son arrêt d'activité. La société requérante, si elle produit un jugement du tribunal judiciaire de Metz du 27 novembre 2024 constatant un passif évalué à plus 1 500 000 euros résultant notamment d'un redressement fiscal d'environ 750 000 euros et d'une dette de cotisations sociale de plus de 400 000 euros, ne produit cependant aucun document comptable, et n'assortit sa requête d'aucune explication ni aucun argumentaire chiffré de nature à établir que la fermeture administrative en litige aurait pour effet, comme elle l'affirme, de mettre en cause sa pérennité. Ainsi, par les moyens qu'elle invoque, la société B.C. constructions ne justifie pas que la condition d'urgence prévue à l'article L. 521-2 du code de justice administrative serait satisfaite.
9. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions de la société requérante présentées sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-2 du code de justice administrative doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions tendant à l'application des dispositions de l'article L. 761-1 du même code.
O R D O N N E :
Article 1er : La requête de la société B.C. constructions est rejetée.
Article 2 : La présente ordonnance sera notifiée à la société B.C. constructions et à la ministre du travail, de la santé, des solidarités et des familles. Copie en sera adressée au préfet de la Moselle.
Fait à Strasbourg, le 31 mars 2025.
La juge des référés,
A. Dulmet
La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé, des solidarités et des familles en ce qui la concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,
G. Trinité