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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2309902

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2309902

jeudi 19 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2309902
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation7ème chambre
Avocat requérantGUICHARD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 21 novembre 2023 et 6 mai 2024, M. A B, représenté par Me Guichard, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 8 novembre 2023 par laquelle le ministre des armées a prononcé la résiliation de son contrat pour absence sans motif depuis le 14 juin 2023 et situation de désertion depuis le 21 juin 2023 ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat les dépens et une somme de 5 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision attaquée a été prise par une autorité incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle n'a pas été précédée d'une mise en demeure ni de la communication de son dossier individuel et des décisions de dénonciation de son contrat ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation ;

- elle est entachée d'une erreur de fait ;

- elle est entachée d'un détournement de procédure ;

- elle méconnaît le principe de la présomption d'innocence.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 16 avril et 14 juin 2024, ce dernier n'ayant pas été communiqué, le ministre des armées conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la défense ;

- le code de justice militaire ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de la sécurité sociale ;

- le décret n° 2005-850 du 27 juillet 2005 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Leravat,

- les conclusions de M. Gueguen, rapporteur public,

- et les observations de Me Guichard, représentant M. B.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, sous-officier de l'armée de l'air sous contrat depuis le 12 janvier 2017, renouvelé le 24 novembre 2021 pour une durée de six ans, détenant le grade de sergent-chef et affecté au sein de l'escadron des systèmes d'information et de communication aéronautique sur la base aérienne de Lyon-Mont Verdun, a reçu une mise en demeure le 2 octobre 2023 lui enjoignant de rejoindre son unité et de régulariser sa situation dans un délai de six jours. Par une décision du 8 novembre 2023, le ministre des armées a résilié son contrat d'engagement et l'a rayé des contrôles. M. B demande au tribunal d'annuler cette décision.

2. En premier lieu, aux termes de l'article 1er du décret du 27 juillet 2005 relatif aux délégations de signature des membres du Gouvernement : " A compter du jour suivant la publication au Journal officiel de la République française de l'acte les nommant dans leurs fonctions ou à compter de l'enregistrement de cet acte au recueil spécial mentionné à l'article L. 861-1 du code de la sécurité intérieure, lorsqu'il est fait application de cet article, ou à compter du jour où cet acte prend effet, si ce jour est postérieur, peuvent signer, au nom du ministre ou du secrétaire d'Etat et par délégation, l'ensemble des actes, à l'exception des décrets, relatifs aux affaires des services placés sous leur autorité : / () / 3° Le chef d'état-major des armées, le délégué général pour l'armement, les chefs d'état-major de l'armée de terre, de la marine et de l'armée de l'air et de l'espace, le chef du contrôle général des armées, le major général des armées, les majors généraux de l'armée de terre, de la marine, de l'armée de l'air et de l'espace et de la gendarmerie et les sous-chefs de l'état-major des armées ; () ".

3. Il résulte des dispositions précitées que le général d'armée aérienne Stéphane Mille, chef d'état-major de l'armée de l'air et de l'espace, avait qualité pour signer la décision attaquée au nom du ministre compétent. Le moyen tiré de ce que la décision attaquée aurait été prise par une autorité incompétente doit, par suite, être écarté.

4. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. / A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : / () 2° infligent une sanction ; () ". Et selon les termes de l'article L. 211-5 du même code : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision. ".

5. La décision du 8 novembre 2023 vise, notamment, le code de la défense et le décret n° 2008-861 du 12 septembre 2008. En outre, elle précise, en particulier, que le requérant était absent sans motif depuis le 14 juin 2023, qu'il était en situation de désertion depuis le 21 juin 2023, qu'il lui avait été enjoint de rejoindre son poste par une lettre recommandée avec accusé de réception du 22 septembre 2023, ce courrier l'informant des conséquences statutaires et de ce que s'étant placé en dehors du champ d'application des lois et règlements garantissant les droits des militaires, l'autorité militaire était en droit de prononcer une sanction disciplinaire du troisième groupe sans qu'une procédure d'enquête ne soit engagée. Elle comporte ainsi l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Elle est, par suite, suffisamment motivée au regard des exigences de l'article L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration et le moyen tiré du défaut de motivation ne peut qu'être écarté.

6. En troisième lieu, d'une part, aux termes de l'article L. 321-2 du code de justice militaire : " Est déclaré déserteur à l'intérieur, en temps de paix, tout militaire dont la formation de rattachement est située sur le territoire de la République et qui : / 1° S'évade, s'absente sans autorisation, refuse de rejoindre sa formation de rattachement ou ne s'y présente pas à l'issue d'une mission, d'une permission ou d'un congé ; / () / Dans les cas prévus au 1°, le militaire est déclaré déserteur à l'expiration d'un délai de six jours à compter du lendemain du jour où l'absence sans autorisation est constatée ou du lendemain du terme prévu de la mission, de la permission ou du congé. "

7. D'autre part, aux termes de l'article L. 4137-1 du code de la défense : " Sans préjudice des sanctions pénales qu'ils peuvent entraîner, les fautes ou manquements commis par les militaires les exposent : / 1° A des sanctions disciplinaires prévues à l'article L. 4137-2 ; / () / Le militaire à l'encontre duquel une procédure de sanction est engagée a droit à la communication de son dossier individuel, à l'information par son administration de ce droit, à la préparation et à la présentation de sa défense. () " Aux termes de l'article L. 4137-2 du même code : " Les sanctions disciplinaires applicables aux militaires sont réparties en trois groupes : / () / 3° Les sanctions du troisième groupe sont : / () / b) La radiation des cadres ou la résiliation du contrat. " Aux termes de l'article R. 4137-92 de ce code : " En cas d'absence illégale ou de désertion du militaire au cours de la procédure, celle-ci se poursuit en l'absence de l'intéressé. Mention est faite de l'absence illégale ou de l'état de désertion du militaire dans chaque document établi au cours de la procédure. / En cas d'absence illégale ou de désertion avant la procédure, une sanction disciplinaire du troisième groupe peut être prononcée sans que soit demandé l'avis d'un conseil d'enquête. Dans ce cas, la décision prononçant la sanction disciplinaire doit être précédée de l'envoi à la dernière adresse connue du militaire d'une mise en demeure, par lettre recommandée avec demande d'avis de réception, l'enjoignant de rejoindre sa formation administrative et lui indiquant les conséquences disciplinaires de son abandon de poste. "

8. Si M. B fait valoir qu'il aurait dû être informé dès le 14 juin 2023 de ce qu'à défaut de rejoindre son unité, il serait placé en situation de désertion au terme d'un délai de six jours, cette obligation ne ressort d'aucune disposition légale ou réglementaire, ni d'aucun principe général du droit. Au demeurant, il ressort des pièces du dossier que M. B a reçu, le 2 octobre 2023, une mise en demeure datée du 22 septembre 2023 et que, par un courriel du 21 juin 2023, il a été informé par sa hiérarchie de ce que les arrêts maladie postérieurs à la visite médicale n'étaient plus valables, le médecin militaire l'ayant déclaré apte à la reprise du travail, et qu'une procédure de suspension de solde et de désertion allait être engagée à son encontre. Par ailleurs, M. B fait valoir qu'il n'a pas été informé de la possibilité de consulter les pièces de son dossier individuel préalablement à l'édiction de la décision attaquée. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que le courrier de mise en demeure du 22 septembre 2023 l'a informé de la possibilité de consulter son dossier individuel et que M. B a exercé ce droit par l'intermédiaire de son conseil le 3 octobre 2023. Dès lors, M. B n'est pas fondé à soutenir que la décision en litige méconnaîtrait les articles L. 4137-1 et R. 4137-92 du code de la défense.

9. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 713-12 du code de la sécurité sociale : " Lorsqu'une décision entrainant des conséquences statutaires ou disciplinaires pour un militaire doit être prise après avis d'un médecin, cet avis ne peut être émis que par un médecin des armées relevant des dispositions de l'article L. 4138-2 ou de l'article L. 4211-1 du code de la défense. / Les dispositions de l'alinéa précédent sont applicables aux décisions d'admission à un état militaire ou à servir en vertu d'un contrat. "

10. Il appartient à un militaire en situation d'absence de communiquer à son administration le ou les certificats médicaux le plaçant en arrêt de travail. Pour éviter d'être en situation de désertion le militaire doit procéder à cette communication avant la date limite fixée par la mise en demeure de reprendre son service que l'administration lui a adressée et à la condition qu'il n'ait pas été déclaré apte par la médecine militaire, seule compétente pour toutes les décisions aux conséquences statutaires ou disciplinaires, en vertu des dispositions précitées de l'article L. 713-12 du code de la sécurité sociale.

11. M. B fait valoir qu'il ne pouvait être placé en situation d'absence sans motif valable à compter du 14 juin 2023 puis déclaré déserteur à compter du 21 juin 2023 dès lors qu'il établit avoir adressé dans les délais requis les certificats médicaux le plaçant en arrêt de travail. Toutefois, alors qu'il était placé en arrêt maladie depuis le 4 mars 2023 par son médecin traitant, M. B a été déclaré apte à la reprise du travail le 13 juin 2023 par le médecin en chef de la 79ème antenne médicale lors de la visite médicale intervenue au 90ème jour de son congé maladie. S'il fait valoir qu'il n'était alors pas apte à reprendre ses fonctions, les certificats d'arrêts maladie postérieurs à la visite médicale du 13 juin 2023 et le certificat médical d'un psychiatre, du 28 septembre 2023 qu'il produit, rédigés en des termes peu circonstanciés, ne suffisent en tout état de cause pas pour contredire sérieusement l'avis du médecin militaire que le requérant n'a, au demeurant, pas contesté. Par ailleurs, M. B fait valoir qu'un rendez-vous avec un médecin psychiatre de l'hôpital d'instruction des armées Desgenettes a été pris lors de sa visite médicale avec le médecin en chef de la 79ème antenne médicale en vue d'obtenir un " second avis médical " et qu'il a finalement consulté un médecin civil sur les conseils de ce médecin en chef. Toutefois, il ressort des échanges par mail produits par le requérant, notamment celui du 14 septembre 2023, que le médecin en chef de la 79ème antenne médicale lui a seulement indiqué qu'un " rendez-vous avait été programmé par le MC BRET dans l'hypothèse où vous auriez repris le travail : étant en position de déserteur, vous ne pouviez pas en bénéficier ", ce qui est d'ailleurs confirmé par le courriel du 14 septembre 2023 d'un autre médecin en chef, qui indique à M. B que " le rendez-vous qui avait été pris l'avait été pour une question d'aptitude uniquement du fait du dépassement des 90 jours de congé maladie. N'ayant pas donné suite aux sollicitations de votre hiérarchie et la procédure de désertion entamée, il était logique pour nous de temporiser et d'attendre une évolution de celle-ci avant de se pencher sur la question ". En tout état de cause, si le requérant fait valoir que son état dépressif est lié au travail, il ne ressort pas des pièces du dossier qu'il aurait effectué des démarches pour faire reconnaître sa pathologie comme imputable au service. Dans ces conditions, M. B n'est pas fondé à soutenir que la décision attaquée serait entachée d'une erreur de fait.

12. En cinquième lieu, si, en application des articles L. 321-2 du code de justice militaire et 57 du décret du 15 juillet 2005, le fait de s'absenter sans autorisation de son corps ou détachement, de sa base ou formation, au terme des six jours après celui de l'absence constatée, est constitutif à la fois d'une faute disciplinaire passible de sanction disciplinaire et d'une infraction passible d'une sanction pénale, la légalité de la sanction disciplinaire n'est pas subordonnée à la condition que les faits sur lesquels elle est fondée correspondent à l'ensemble des éléments constitutifs d'une telle infraction.

13. M. B fait valoir qu'il n'a jamais eu la volonté de déserter et qu'aucun juge pénal ne l'a reconnu coupable de désertion. Toutefois, il ne ressort ni des dispositions applicables citées aux points 6 et 7, ni d'aucune autre disposition légale ou réglementaire que la qualification de désertion ou la sanction disciplinaire serait subordonnée à une sanction pénale. Par ailleurs, si M. B soutient que la sanction disciplinaire prononçant la résiliation de son contrat aurait dû être précédée d'un conseil d'enquête, ainsi que l'énoncent les dispositions de l'article R. 4137-92 du code de la défense citées au point 7, il résulte de ces mêmes dispositions qu'en cas de désertion constatée préalablement à l'engagement d'une procédure disciplinaire, comme en l'espèce, une sanction disciplinaire du troisième groupe peut être prononcée sans solliciter l'avis d'un conseil d'enquête. Dès lors, M. B n'est pas fondé à soutenir que la décision en litige serait entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ou d'un détournement de procédure.

14. En sixième lieu, M. B fait valoir qu'il n'a pas été reconnu coupable de désertion par un juge pénal et que la décision attaquée a ainsi méconnu le principe de la présomption d'innocence. Toutefois, ainsi qu'il a été analysé au point 13, la situation de désertion peut être constatée par l'administration sans que l'autorité pénale ne se soit préalablement prononcée. Dans ces conditions, la décision attaquée n'a pas méconnu le principe de présomption d'innocence et le moyen doit, par suite, être écarté.

15. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de la requête de M. B doivent être rejetées.

16. La présente instance n'ayant donné lieu à aucun dépens, les conclusions du requérant tendant à ce qu'ils soient mis à la charge de l'Etat doivent être rejetées.

17. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce qu'une somme soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, au titre des frais liés au litige.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au ministre des armées.

Délibéré après l'audience du 3 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Vaccaro-Planchet, présidente,

Mme Leravat, conseillère,

Mme de Tonnac, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 septembre 2024.

La rapporteure,

C. LERAVAT

La présidente,

V. VACCARO-PLANCHET

La greffière,

I. RIGNOL

La République mande et ordonne au ministre des armées en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

Un greffier,

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