mardi 26 mars 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Lyon |
| Section | Tribunal Administratif de Lyon |
| N° Dossier | TA69-2311157 |
| Type | Décision |
| Publication | C |
| Formation | 4ème chambre |
| Avocat requérant | MESSAOUD |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire complémentaire, enregistrés respectivement le 20 décembre 2023 et le 2 février 2024, M. A B, représenté par Me Messaoud, demande au tribunal :
1°) d'annuler la décision de la préfète de l'Ain en date du 10 novembre 2023 lui refusant la délivrance d'un titre de séjour, l'obligeant à quitter le territoire français dans un délai de 30 jours, fixant le pays de destination et prononçant à son encontre une interdiction de retour en France pendant un an ;
2°) d'enjoindre à la préfète du Rhône, à titre principal, soit, dans l'hypothèse où le tribunal annulerait le refus de titre de séjour, de lui délivrer dans le délai d'un mois suivant la notification du jugement à intervenir un titre de séjour, et ce sur le fondement de l'article L. 911-1 du code de justice administrative, soit, dans l'hypothèse où le tribunal considérerait que la décision d'annulation du refus de titre de séjour n'implique pas nécessairement la délivrance d'un titre de séjour, de procéder à une nouvelle instruction de la demande de M. B et de lui délivrer, le temps de l'instruction, une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler ;
3°) d'enjoindre à la préfète du Rhône, en tout état de cause, de procéder à la suppression du signalement aux fins de non-admission et de rapporter la preuve de ses diligences au tribunal ;
4°) d'enjoindre à la préfète du Rhône, à titre subsidiaire, et dans l'hypothèse où le tribunal n'annulerait que la décision portant obligation de quitter le territoire français, de délivrer à M. B une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler, et ce jusqu'à ce que l'administration ait à nouveau statué sur son cas conformément aux dispositions de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
5°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 400 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
S'agissant de l'arrêté pris dans son ensemble :
- il est entaché d'incompétence ;
- il est entaché d'un défaut d'examen particulier de sa situation ;
S'agissant de la décision refusant de lui délivrer un titre de séjour :
- elle est entachée d'une erreur de droit dès lors que la préfète n'a pas procédé à un examen particulier de sa situation ;
- elle est entachée d'une erreur de droit dès lors que M. B entre dans les prévisions du deuxième alinéa de l'article 13 de la directive 2004/38/CE du 29 avril 2004 en sa qualité de membre de famille d'une citoyenne de l'Union européenne au sens de l'article L. 200-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation et elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
S'agissant de la décision portant obligation de quitter le territoire français :
- elle est illégale, par voie d'exception, du fait de l'illégalité de la décision portant refus de séjour ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation et elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
S'agissant de la décision fixant le pays de destination :
- elle est illégale, par voie de conséquence, du fait de l'illégalité des décisions portant refus de séjour et obligation de quitter le territoire français ;
S'agissant de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an :
- elle est illégale, par voie d'exception, du fait de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;
- elle est entachée d'un défaut de motivation ;
- elle est entachée d'une erreur de droit ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation et elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
Par un mémoire en défense enregistré le 7 mars 2024, la préfète de l'Ain conclut au rejet de la requête.
Elle soutient que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le Traité sur le fonctionnement de l'Union européenne, ensemble les arrêts C-127/08 du 25 juillet 2008 et C-40/11 du 8 novembre 2012 de la Cour de justice de l'Union européenne ;
- la directive n° 2004/38/CE du Parlement européen et du Conseil du 29 avril 2004 ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le décret n° 2023-340 du 4 mai 2023 portant revalorisation du montant forfaitaire du revenu de solidarité active ;
- le code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Le rapport de M. Clément, président-rapporteur a été entendu au cours de l'audience publique.
Considérant ce qui suit :
1. M. A B, ressortissant marocain né le 21 juillet 1992, est entré en France le 9 juillet 2023 muni d'un visa de court séjour à entrées multiples, valable du 1er juillet 2023 au 28 décembre 2023, pour un séjour autorisé de 90 jours. Le 12 juillet 2023, il a sollicité un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 233-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 10 novembre 2023, notifié le 27 novembre 2023, la préfète de l'Ain a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de renvoi et lui a interdit le retour en France pendant la durée d'un an. M. A B demande l'annulation de cet arrêté.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
2. D'une part, aux termes de l'article L. 233-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les citoyens de l'Union européenne ont le droit de séjourner en France pour une durée supérieure à trois mois s'ils satisfont à l'une des conditions suivantes : 1° Ils exercent une activité professionnelle en France ; 2° Ils disposent pour eux et pour leurs membres de famille de ressources suffisantes afin de ne pas devenir une charge pour le système d'assistance sociale, ainsi que d'une assurance maladie () ". Aux termes de l'article L. 233-2 de ce code : " Les ressortissants de pays tiers, membres de famille d'un citoyen de l'Union européenne satisfaisant aux conditions énoncées aux 1° ou 2° de l'article L. 233-1, ont le droit de séjourner sur le territoire français pour une durée supérieure à trois mois () ". Selon l'article L. 200-4 du même code : " Par membre de famille d'un citoyen de l'Union européenne, on entend le ressortissant étranger, quelle que soit sa nationalité, qui relève d'une des situations suivantes : 1° Conjoint du citoyen de l'Union européenne ; () ". Aux termes de son article R. 233-1 : " () Lorsqu'il est exigé, le caractère suffisant des ressources est apprécié en tenant compte de la situation personnelle de l'intéressé. En aucun cas, le montant exigé ne peut excéder le montant forfaitaire du revenu de solidarité active mentionné à l'article L. 262-2 du code de l'action sociale et des familles. / La charge pour le système d'assistance sociale que peut constituer le ressortissant mentionné à l'article L. 233-1 est évaluée en prenant notamment en compte le montant des prestations sociales non contributives qui lui ont été accordées, la durée de ses difficultés et de son séjour ". Aux termes de l'article R. 262-1 du code de l'action sociale et des familles : " Le montant forfaitaire mentionné à l'article L. 262-2 applicable à un foyer composé d'une seule personne est majoré de 50 % lorsque le foyer comporte deux personnes. () ". Le décret susvisé n° 2023-340 du 4 mai 2023 a fixé le montant forfaitaire mensuel du revenu de solidarité active à 607,75 euros à compter des allocations dues au titre du mois d'avril 2023.
3. Il résulte de ces dispositions que le ressortissant d'un Etat tiers ne dispose d'un droit au séjour en France en qualité de conjoint d'un ressortissant de l'Union européenne que dans la mesure où ce dernier remplit lui-même les conditions fixées au 1° ou au 2° de l'article L. 233-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Le conjoint d'un ressortissant de l'Union européenne résidant en France peut ainsi bénéficier d'une carte de séjour en qualité de membre de famille, à condition que ce ressortissant exerce une activité professionnelle ou dispose, pour lui et les membres de sa famille, de ressources suffisantes, ces deux conditions relatives à l'activité professionnelle et aux ressources étant alternatives et non cumulatives.
4. D'autre part, aux termes de l'article 2 de la directive du Parlement européen et du Conseil du 29 avril 2004 relative au droit des citoyens de l'Union et des membres de leurs familles de circuler et de séjourner librement sur le territoire des États membres : " Aux fins de la présente directive, on entend par : / 1) 'citoyen de l'Union' : toute personne ayant la nationalité d'un État membre ; / 2) 'membre de la famille' : le conjoint () ". Aux termes de l'article 7 de cette directive : " 1. Tout citoyen de l'Union a le droit de séjourner sur le territoire d'un autre État membre pour une durée de plus de trois mois : / a) s'il est un travailleur salarié ou non salarié dans l'État membre d'accueil, ou / b) s'il dispose, pour lui et pour les membres de sa famille, de ressources suffisantes afin de ne pas devenir une charge pour le système d'assistance sociale de l'État membre d'accueil au cours de son séjour, et d'une assurance maladie complète dans l'État membre d'accueil / () 2. Le droit de séjour prévu au paragraphe 1 s'étend aux membres de la famille n'ayant pas la nationalité d'un État membre lorsqu'ils accompagnent ou rejoignent dans l'État membre d'accueil le citoyen de l'Union, pour autant que ce dernier satisfasse aux conditions énoncées au paragraphe 1, points a), b) ou c) () ".
5. Ainsi que la Cour de justice de l'Union européenne l'a jugé par ses arrêts C-127/08 du 25 juillet 2008 et C-40/11 du 8 novembre 2012, le ressortissant d'un pays tiers, conjoint d'un citoyen de l'Union séjournant dans un Etat membre dont il n'a pas la nationalité, qui accompagne ou rejoint ce citoyen de l'Union, relève du champ d'application de la directive du 29 avril 2004, quels que soient le lieu et la date de leur mariage ainsi que la manière dont ce ressortissant d'un pays tiers est entré dans l'État membre d'accueil. La notion de " membre de la famille " d'un citoyen de l'Union, définie au a) du point 2 de l'article 2, de cette directive repose sur sa seule qualité de conjoint et non sur le constat d'une vie commune des époux. Le conjoint du citoyen de l'Union entre dans le champ d'application de cette directive si le lien conjugal n'a pas été dissous, alors même que les époux seraient séparés. Le lien conjugal ne peut être considéré comme dissous tant qu'il n'y a pas été mis un terme par l'autorité compétente et tel n'est pas le cas des époux qui vivent simplement de façon séparée, même lorsqu'ils ont l'intention de divorcer ultérieurement, de sorte que le conjoint ne doit pas nécessairement habiter en permanence avec le citoyen de l'Union pour être titulaire d'un droit dérivé de séjour. Il résulte, dès lors, des dispositions combinées des articles L. 233-1 et L. 233-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, issus de la transposition par la loi de l'article 7 de la directive susvisée du Parlement européen et du Conseil du 29 avril 2004, éclairées notamment par les arrêts précités de la Cour de justice de l'Union européenne, que la délivrance d'une carte de séjour à un ressortissant d'un État tiers en sa qualité de conjoint d'un citoyen de l'Union européenne n'est subordonnée à aucune condition de communauté de vie entre les époux.
6. Pour refuser de délivrer un titre de séjour à M. B en qualité de conjoint d'une citoyenne de l'Union européenne, la préfète de l'Ain s'est fondée sur le fait qu'il n'existait plus de communauté de vie entre l'intéressé et son épouse, qu'une procédure de divorce allait être introduite, que son épouse était sans emploi et que l'intéressé ne démontrait pas demeurer à la charge de cette dernière depuis son départ du domicile conjugal. Toutefois, M. B produit une attestation de paiement délivrée par Pôle emploi, faisant état du versement à sa conjointe d'allocations de retour à l'emploi, lesquelles relèvent des prestations sociales contributives, de 2 085 euros en juillet 2023, de 2 638,34 euros au mois de septembre, de 1 458,03 euros pour le mois d'octobre, et d'une somme de 2 152,33 euros au titre du mois de novembre 2023. Ces sommes sont supérieures au montant forfaitaire mensuel du revenu de solidarité active exigé pour un couple sans enfant, qui était de 911,63 € à la date de la décision attaquée. Par suite, M. B justifie que sa conjointe disposait, à la date de la décision attaquée, de ressources suffisantes, au sens et pour l'application des dispositions précitées de l'article L. 233-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, et qu'ainsi, en application de l'article L. 233-2 de ce même code, il avait le droit de séjourner sur le territoire français pour une durée supérieure à trois mois. Le requérant est, dès lors, fondé à soutenir qu'en refusant de lui délivrer un titre de séjour, la préfète de l'Ain a méconnu ces dispositions, la circonstance que le requérant soit séparé de son épouse et qu'une procédure de divorce allait être introduite, étant, ainsi qu'il a été rappelé au point 5, sans incidence sur son droit dérivé au séjour.
7. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que M. B est fondé à demander l'annulation de la décision du
10 novembre 2023 par laquelle la préfète de l'Ain a refusé de lui délivrer un titre de séjour. Il y a lieu, par voie de conséquence, d'annuler les décisions par lesquelles elle a obligé l'intéressé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné, et lui a interdit de retourner sur le territoire français pour une durée d'un an.
Sur les conclusions aux fins d'injonction :
8. Eu égard au motif d'annulation retenu, le présent jugement implique nécessairement, sous réserve d'un changement de circonstances de droit ou de fait, que la préfète de l'Ain délivre à M. B une carte de séjour temporaire portant la mention " membre de la famille d'un citoyen de l'Union ". Il y a lieu, par suite, d'enjoindre à la préfète de l'Ain de procéder à cette délivrance dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement. Le présent jugement, qui annule l'interdiction de retour sur le territoire français, implique nécessairement que la préfète de l'Ain procède à l'effacement du signalement aux fins de non-admission de M. B dans le système d'information Schengen.
Sur les frais liés au litige :
9. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement à M. B d'une somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er : Les décisions du 10 novembre 2023 par lesquelles la préfète de l'Ain a refusé de délivrer un titre de séjour à M. B, a refusé de lui accorder un délai de départ volontaire, lui a interdit le retour sur le territoire français pendant une durée d'un an et l'a signalé aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen pour la durée de l'interdiction de retour sont annulées.
Article 2 : Il est enjoint à la préfète de l'Ain, d'une part, de délivrer à M. B une carte de séjour temporaire portant la mention " membre de la famille d'un citoyen de l'Union " dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement, d'autre part, de mettre fin au signalement de M. B dans le système d'information Schengen.
Article 3 : L'État versera à M. B la somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et à la préfète de l'Ain.
Délibéré après l'audience du 12 mars 2024, à laquelle siégeaient :
M. Clément, président,
Mme Rizzato, première conseillère,
Mme Gros, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 mars 2024.
Le président-rapporteur,
M. Clément
L'assesseure la plus ancienne,
C. Rizzato
La greffière,
T. Andujar
La République mande et ordonne à la préfète de l'Ain en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition,
Un greffier,
Cour administrative d'appel de Paris — N° CAA75-25PA02137
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