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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2311165

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2311165

lundi 6 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2311165
TypeDécision
PublicationC
Formation4ème chambre
Avocat requérantPRUDHON

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 21 décembre 2023, Mme A B, représentée par Me Prudhon, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté de la préfète de l'Ain en date du 11 septembre 2023, portant refus de séjour à l'encontre de Mme B, l'obligeant à quitter le territoire français dans un délai de 30 jours et fixant le pays de destination ;

2°) d'enjoindre la préfète de l'Ain, sur le fondement de l'article L. 911-1 du code de justice administrative, de délivrer une carte de séjour temporaire à Mme B, injonction assortie d'une astreinte fixée à 75 euros par jour de retard, à compter du délai de quinze jours suivant la notification du jugement à intervenir ;

3°) à défaut, d'enjoindre la préfète de l'Ain sur le fondement de l'article L. 911-2 du code de justice administrative, de réexaminer la situation de l'intéressée dans un délai de quinze jours, à compter de la notification du jugement à intervenir et de lui délivrer durant cet examen un récépissé de demande de titre de séjour, injonction assortie d'une astreinte fixée à 75 euros par jour de retard, en application de l'article L. 911-3 du code de justice administrative ;

4°) de condamner la préfète de l'Ain au versement de la somme de 1 200 euros à Me Prudhon au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, combiné avec les dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridictionnelle.

Mme B soutient que :

Sur les moyens communs aux trois décisions :

- l'arrêté est entaché d'un vice de procédure tiré de la méconnaissance de l'article R. 425-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dès lors que le préfet ne justifie pas avoir saisi pour avis le collège de médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration ;

- il méconnaît l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- il est entaché d'une erreur de fait ;

- il méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, et il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation et d'une atteinte disproportionnée au droit au respect à la vie privée et familiale de la requérante ;

- il porte atteinte à l'intérêt supérieur des petits-enfants de la requérante ;

Sur les moyens communs aux décisions portant obligation de quitter le territoire français et fixation du pays de destination :

- les décisions portant obligation de quitter le territoire français et fixation du pays de destination sont illégales en conséquence de l'illégalité de la décision portant refus de titre de séjour.

Par un mémoire en défense et des pièces, enregistrés le 15 janvier et le 22 mars 2024, la préfète de l'Ain conclut au rejet de la requête.

Mme B a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 10 novembre 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant signée à New York le 26 janvier 1990 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Clément, président, a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B, ressortissante russe née le 18 mars 1945, est entrée en France le 3 octobre 2022 munie de son passeport revêtu d'un visa C Schengen portant la mention " famille C ", à entrées multiples, valable du 3 octobre 2022 au 2 octobre 2024, pour un séjour autorisé de 90 jours. Elle a sollicité le 7 février 2023 son admission au séjour sur le fondement de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté en date du 11 septembre 2023, la préfète de l'Ain a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel elle est susceptible d'être reconduite d'office. Par la présente requête, Mme B demande l'annulation de ces décisions.

Sur les conclusions aux fins d'annulation, d'injonction et d'astreinte :

2. En premier lieu, aux termes de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger, résidant habituellement en France, dont l'état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et qui, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont il est originaire, ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an. () / La décision de délivrer cette carte de séjour est prise par l'autorité administrative après avis d'un collège de médecins du service médical de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, dans des conditions définies par décret en Conseil d'Etat. ().

3. Aux termes de l'article R. 425-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Pour l'application de l'article L. 425-9, le préfet délivre le titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " au vu d'un avis émis par un collège de médecins à compétence nationale de l'Office français de l'immigration et de l'intégration. / L'avis est émis dans les conditions fixées par arrêté du ministre chargé de l'immigration et du ministre chargé de la santé au vu, d'une part, d'un rapport médical établi par un médecin de l'Office français de l'immigration et de l'intégration et, d'autre part, des informations disponibles sur les possibilités de bénéficier effectivement d'un traitement approprié dans le pays d'origine de l'intéressé ().

4. En deuxième lieu, la préfète de l'Ain produit l'avis du collège de médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration du 7 août 2023 visé dans sa décision. Dès lors, le moyen tiré du vice de procédure relatif à l'absence d'avis du collège de médecins de l'OFII manque en fait.

5. En troisième lieu, sous réserve des cas où la loi attribue la charge de la preuve à l'une des parties, il appartient au juge administratif, au vu des pièces du dossier, et compte tenu, le cas échéant, de l'abstention d'une des parties à produire les éléments qu'elle est seule en mesure d'apporter et qui ne sauraient être réclamés qu'à elle-même, d'apprécier si l'état de santé d'un étranger nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait entraîner pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et si, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont il est originaire, il ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié. La partie qui justifie d'un avis du collège de médecins du service médical de l'OFII qui lui est favorable doit être regardée comme apportant des éléments de fait susceptibles de faire présumer l'existence ou l'absence d'un état de santé de nature à justifier la délivrance ou le refus d'un titre de séjour. Dans ce cas, il appartient à l'autre partie, dans le respect des règles relatives au secret médical, de produire tous éléments permettant d'apprécier l'état de santé de l'étranger et, le cas échéant, si, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont il est originaire, il pourrait ou non y bénéficier effectivement d'un traitement approprié. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si l'état de santé d'un étranger justifie la délivrance d'un titre de séjour dans les conditions ci-dessus rappelées, se détermine au vu de ces échanges contradictoires. En cas de doute, il lui appartient de compléter ces échanges en ordonnant toute mesure d'instruction utile.

6. Pour refuser de délivrer un titre de séjour à Mme B, la préfète de l'Ain, s'appropriant en cela l'avis rendu par le collège de médecins de l'OFII le 7 août 2023, a estimé que si son état de santé nécessitait une prise en charge médicale, le défaut de cette prise en charge ne devrait pas entraîner des conséquences d'une exceptionnelle gravité. L'avis ajoute que l'intéressée peut voyager sans risque médical vers son pays d'origine. Mme B entend établir la gravité de son état de santé en produisant un ensemble d'éléments médicaux. Un compte-rendu d'IRM du 28 novembre 2022 produit par la requérante relève que cette dernière souffre d'une atrophie hippocampique diffuse modérée. Un certificat médical en date du 7 décembre 2022 établi par un médecin généraliste indique que la requérante " présente une démence déjà évoluée avec troubles cognitifs sévères, type maladie d'Alzheimer, confirmés par l'IRM cérébrale, rendant toute autonomie impossible pour les actes de la vie quotidienne, et nécessitant son maintien au domicile de sa fille, de façon définitive ". Un courrier du même médecin, en date du 27 juin 2023, mentionne que la requérante " a développé depuis le covid des troubles cognitifs rapidement évolutifs avec DTS, apathie, amnésie antérograde ". Enfin, un compte-rendu médical en date du 7 septembre 2023 indique " des éléments de sémiologie, de tests et d'imagerie cérébrale en faveur d'un trouble neurocognitif majeur avec une atteinte de la mémoire épisodique de type maladie d'Alzheimer ". Toutefois, ces certificats, courriers et comptes rendus médicaux se bornent à indiquer les pathologies dont souffre Mme B et la nécessité pour elle de poursuivre son suivi médical et ses traitements médicamenteux, sans toutefois se prononcer sur les conséquences que pourrait avoir un défaut de prise en charge médicale des pathologies en cause. Par suite, la requérante n'établit pas, par les pièces qu'elle produit, que le défaut de prise en charge de ses pathologies entrainerait pour elle des conséquences d'une exceptionnelle gravité. Par suite, la préfète de l'Ain n'a pas fait une inexacte application des dispositions de l'article L. 425-9 rappelées au point 2 du présent jugement.

7. En quatrième lieu, si la requérante allègue que la préfète ne pouvait retenir l'absence de prise en charge par sa fille avant son arrivée en France dès lors que sa fille lui a régulièrement envoyé de l'argent entre 2019 et 2022, aucun justificatif n'est produit pour les années 2020 et 2022. Par suite, le moyen tiré d'une erreur de fait doit être écarté.

8. En cinquième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance () ". Il ressort des pièces du dossier que Mme B est entrée en France le 3 octobre 2022, à l'âge de 77 ans. A la date des décisions attaquées, elle résidait en France depuis moins d'un an et ne démontre aucune insertion sociale en France, ni vie privée et familiale intense, ancienne et stable. La présence en France de sa fille et de ses trois petits-enfants, tous de nationalité française, ne suffit pas à démontrer qu'elle y aurait ainsi qu'elle le soutient, déplacé le centre de sa vie privée et familiale dès lors que Mme B a vécu l'essentiel de son existence en Russie. Dans ces circonstances, elle n'est pas fondée à soutenir que l'arrêté a porté une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale. Par suite, les moyens tirés de la méconnaissance des stipulations précitées de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'erreur manifeste d'appréciation doivent être écartés.

9. En sixième lieu, aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant du 26 janvier 1990 : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. ".

10. Mme B fait valoir que, compte tenu de son âge et de sa maladie neurodégénérative, il est de l'intérêt supérieur de ses petits-enfants de pouvoir entretenir une relation quotidienne avec elle. Toutefois, cette seule circonstance n'établit pas que l'arrêté attaqué porterait atteinte à l'intérêt supérieur de ses petits-enfants.

11. Il résulte de ce qui précède que la décision de refus de titre de séjour n'est pas entachée d'illégalité, Mme B ne pouvant ainsi se prévaloir, par voie d'exception, de l'illégalité de cette décision pour demander l'annulation de la décision portant obligation de quitter le territoire français. En conséquence et compte tenu de ce qui précède, la requérante n'est pas non plus fondée à soutenir que la décision fixant le pays de destination serait illégale par voie d'exception.

12. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation doivent être rejetées. Il en va de même, par voie de conséquence, des conclusions de la requérante à fin d'injonction et d'astreinte.

Sur les conclusions tendant à l'application des dispositions des articles 37 et 75 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative :

13. Les dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 font obstacle à ce que soit mis à la charge de l'Etat, qui n'est pas partie perdante dans la présente instance, le versement à la requérante, de quelque somme que ce soit au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B et à la préfète de l'Ain.

Délibéré après l'audience du 9 avril 2024, à laquelle siégeaient :

M. Clément, président,

Mme Rizzato, première conseillère,

Mme Gros, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 6 mai 2024.

Le président-rapporteur,

M. Clément

L'assesseure la plus ancienne,

C. Rizzato

La greffière,

T. Andujar

La République mande et ordonne à la préfète de l'Ain en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

Un greffier,

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