Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés les 25 janvier 2024 et 5 janvier 2026, M. A... B..., représenté par Me Kelber, demande au tribunal :
1°) de condamner la commune de Mions à lui verser la somme de 76 954,50 euros en réparation des préjudices subis, assortie des intérêts à compter du 5 octobre 2023 avec capitalisation ;
2°) de mettre à la charge de la commune de Mions une somme de 2 000 euros sur le fondement de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
– la commune a commis une faute de nature à engager sa responsabilité en ne procédant pas à son évaluation professionnelle, il doit être indemnisé à ce titre d’un préjudice de carrière et de son préjudice moral à hauteur de 5 000 euros ;
– la responsabilité pour faute de la commune de Mions est engagée compte tenu du harcèlement moral qu’il a subi de la part de sa hiérarchie, il doit être indemnisé à ce titre de son préjudice moral et des troubles dans ses conditions d’existence à hauteur de 10 000 euros ;
– la commune a commis une faute de nature à engager sa responsabilité en lui promettant la conclusion d’un contrat à durée indéterminée, il doit être indemnisé à ce titre de son préjudice moral à hauteur de 5 000 euros ;
– la commune a commis une faute de nature à engager sa responsabilité compte tenu de son recours abusif à des contrats à durée déterminée pendant une durée de douze années, il doit être indemnisé à ce titre de son préjudice moral à hauteur de 10 000 euros et de son préjudice financier à hauteur de 1 954,50 euros ;
– la commune a commis une faute de nature à engager sa responsabilité en ne respectant pas le délai de prévenance prévu à l’article 38-1 du décret n° 88-145 du 15 février 1988 et il a subi une perte de chance de retrouver un emploi qui doit être indemnisée à hauteur de 5 000 euros ;
– la commune a commis une faute de nature à engager sa responsabilité compte tenu de l’illégalité de la décision de ne pas renouveler son contrat, il doit être indemnisé à hauteur de 40 000 euros compte tenu de sa perte de rémunération et de l’incidence de cette décision sur sa santé morale.
Par des mémoires en défense, enregistrés les 28 octobre 2024 et 13 février 2026, la commune de Mions, représentée par la Selarl ATV avocats et associés (Me Aubert), conclut au rejet de la requête et à ce qu’une somme de 2 000 euros soit mise à la charge du requérant sur le fondement de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
– M. B... a fait l’objet d’une évaluation professionnelle en 2019 et l’absence d’évaluation professionnelle ne lui a causé aucun préjudice ;
– la situation de harcèlement moral alléguée n’est pas établie ;
– la commune de Mions ne lui a pas promis la conclusion d’un contrat à durée indéterminée ;
– elle n’a pas recouru de manière abusive à des contrats à durée déterminée, ceux-ci ayant été conclus pour des besoins temporaires ;
– elle a respecté le délai de prévenance prévu à l’article 38-1 du décret du 15 février 1988 ;
– la décision de ne pas renouveler son contrat, fondée sur ses aptitudes professionnelles et sa manière de servir, est légale ;
– les préjudices allégués ne sont fondés ni dans leur principe, ni dans leur montant.
La requête a été communiquée à la caisse primaire d’assurance maladie du Rhône (pôle RCT du Rhône gérant notamment l’activité des recours contre les tiers de la caisse du Rhône) qui n’a pas produit d’observations.
Un mémoire présenté par M. B... a été enregistré le 9 mars 2026, qui n’a pas été communiqué.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
– le code général de la fonction publique ;
– le décret n° 88-145 du 15 février 1988 ;
– le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
– le rapport de Mme Lacroix,
– les conclusions de M. Gilbertas, rapporteur public,
– et les observations de Me Kelber, pour M. B... et Me Trimaille substituant Me Aubert, pour la commune de Mions.
Considérant ce qui suit :
M. A... B..., recruté par la commune de Mions par contrats à durée déterminée entre le 5 janvier 2010 et le 30 avril 2022 pour exercer les fonctions d’agent d’entretien de locaux sportifs, demande la condamnation de son ancien employeur à l’indemniser des préjudices subis compte tenu des fautes commises par ce dernier.
Sur les conclusions à fin d’indemnisation :
En ce qui concerne l’absence d’évaluation professionnelle :
Aux termes du I de l’article 1-3 décret du 15 février 1988 relatif aux agents contractuels de la fonction publique territoriale : « Les agents recrutés sur un emploi permanent par contrat à durée indéterminée ou par contrat à durée déterminée d'une durée supérieure à un an y compris les agents recrutés par un contrat de projet bénéficient chaque année d'un entretien professionnel qui donne lieu à un compte rendu. (…) ».
Il est constant que M. B... n’a, depuis l’année 2016, bénéficié d’aucun entretien professionnel donnant lieu à un compte-rendu, hormis au titre de l’année 2019, en méconnaissance des dispositions précitées du I de l’article 1-3 décret du 15 février 1988 relatif aux agents contractuels de la fonction publique territoriale. M. B... est ainsi fondé à soutenir que ce faisant, la commune de Mions a commis une faute de nature à engager sa responsabilité. Il ne résulte pas de l’instruction que cette faute lui ait causé un préjudice de carrière. Toutefois, il sera fait une juste appréciation du préjudice moral qu’il a subi à ce titre en lui allouant la somme de 500 euros.
En ce qui concerne la promesse de conclusion d’un contrat à durée indéterminée :
Si M. B... évoque un entretien le 22 avril 2021 avec le responsable du service de nettoyage et le responsable des services techniques au cours duquel aurait été examinée la question de la conclusion d’un contrat à durée indéterminée, cette seule circonstance est insuffisante à établir que la conclusion d’un tel contrat lui aurait été promise par son employeur.
En ce qui concerne le non-respect du délai de prévenance :
Aux termes du I de l’article 38-1 décret du 15 février 1988 relatif aux agents contractuels de la fonction publique territoriale dans sa version applicable au litige : « Lorsqu'un agent contractuel a été engagé pour une durée déterminée susceptible d'être renouvelée en application des dispositions législatives ou réglementaires qui lui sont applicables, l'autorité territoriale lui notifie son intention de renouveler ou non l'engagement au plus tard : / -huit jours avant le terme de l'engagement pour l'agent recruté pour une durée inférieure à six mois ; / -un mois avant le terme de l'engagement pour l'agent recruté pour une durée égale ou supérieure à six mois et inférieure à deux ans ; / -deux mois avant le terme de l'engagement pour l'agent recruté pour une durée égale ou supérieure à deux ans ; / -trois mois avant le terme de l'engagement pour l'agent dont le contrat est susceptible d'être renouvelé pour une durée indéterminée en application des dispositions législatives ou réglementaires applicables. / Ces durées sont doublées, dans la limite de quatre mois, pour les personnels handicapés mentionnés aux 1°, 2°, 3°, 4°, 9°, 10° et 11° de l'article L. 5212-13 du code du travail, dans la mesure où la reconnaissance du handicap aura été préalablement déclarée à l'employeur et dans des délais suffisants. ( …) Pour la détermination de la durée du délai de prévenance, les durées d'engagement mentionnées aux deuxième, troisième, quatrième et cinquième alinéas sont décomptées compte tenu de l'ensemble des contrats conclus avec l'agent, y compris ceux conclus avant une interruption de fonctions, sous réserve que cette interruption n'excède pas quatre mois et qu'elle ne soit pas due à une démission de l'agent. (…) ».
En application de ces dispositions, et compte tenu des contrats conclus sans interruption du 1er novembre 2018 au 30 avril 2022 avec M. B..., dont il est constant que la situation de handicap avait été préalablement déclarée à son employeur, la commune de Mions devait lui notifier son intention de ne pas renouveler son engagement au plus tard quatre mois avant le terme de son engagement, soit le 31 décembre 2021. Dès lors que M. B... n’a reçu notification du courrier du 22 décembre 2021 l’informant du non -renouvellement de son contrat que le 1er février 2022, il est fondé à soutenir que la commune de Mions a commis une faute de nature à engager sa responsabilité. Cette faute est toutefois susceptible de donner lieu à une indemnisation à la condition de justifier de l’existence d’un préjudice direct et certain en lien avec ce retard fautif.
En l’espèce, M. B... ne justifie par aucun élément que le non-respect du délai de préavis lui aurait fait perdre une chance de retrouver un emploi plus rapidement ou aurait eu pour conséquence de le placer dans une situation de précarité.
En ce qui concerne la décision de non-renouvellement de contrat :
En premier lieu, si M. B... soutient que la décision de ne pas renouveler son contrat est intervenue à l’issue d’une procédure irrégulière, cette irrégularité n’est pas susceptible d’engager la responsabilité de l’administration et est par ailleurs sans lien avec les préjudices financier et moral dont il se prévaut.
En second lieu, pour refuser de renouveler son contrat, le maire de la commune de Mions s’est fondé sur la manière de service de M. B..., jugée insatisfaisante. Il résulte de l’instruction que M. B... a fait l’objet de plusieurs remarques de la part de sa supérieure hiérarchique, du directeur des ressources humaines et du maire au cours de l’année 2021 concernant le non-respect des horaires de travail et la mauvaise exécution des tâches qui lui étaient confiées. Ces éléments, tirés de l’intérêt du service et non sérieusement contestés par l’intéressé, sont de nature à justifier le non renouvellement de son contrat. Dans ces conditions, M. B... n’est pas fondé à soutenir qu’en ne renouvelant pas son contrat, la commune de Mions aurait commis une faute de nature à engager sa responsabilité.
En ce qui concerne les faits de harcèlement moral :
Il appartient à un agent public qui soutient avoir été victime d'agissements constitutifs de harcèlement moral de soumettre au juge des éléments de fait susceptibles de faire présumer l'existence d'un tel harcèlement. Il incombe à l'administration de produire, en sens contraire, une argumentation de nature à démontrer que les agissements en cause sont justifiés par des considérations étrangères à tout harcèlement. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si les agissements de harcèlement sont ou non établis, se détermine au vu de ces échanges contradictoires, qu'il peut compléter, en cas de doute, en ordonnant toute mesure d'instruction utile.
M. B... soutient avoir été victime de harcèlement moral de la part de son employeur au regard de son absence d’évaluation professionnelle depuis l’année 2016, de la situation précaire dans laquelle il a été placé, de l’accroissement de sa charge de travail à compter d’avril 2021, du dénigrement de son travail et des propos agressifs et humiliants de la part de sa supérieur hiérarchique, et de l’absence de soutien de ses autres supérieurs. La commune fait valoir que, dans le souci d’augmenter la qualité du service rendu, elle a investi dans du matériel neuf, notamment une autolaveuse achetée en 2019, a formé ses agents à son utilisation, a mis en place une organisation détaillée des missions des agents, a élaboré un nouveau planning en mai 2021 et a engagé un responsable à temps complet pour accompagner et faire un suivi rigoureux des tâches. S’il est constant que M. B... est, depuis l’année 2021, chargé de l’entretien du gymnase Tardy, en plus de l’entretien du gymnase des Tilleuls, d’une part, il est secondé les lundis et jeudis par un autre agent, d’autre part, il ne justifie pas de l’impossibilité ou de la difficulté à les accomplir dans le temps qui lui est imparti. Enfin, si deux attestations produites témoignent de propos humiliants tenus à son encontre par sa supérieure hiérarchique le 22 et/ou 23 avril 2021, cet évènement isolé est insuffisant à établir l’existence d’un harcèlement moral à son encontre, ni d’ailleurs l’existence d’un comportement vexatoire à son encontre sur une longue durée de nature à engager la responsabilité de son employeur.
En ce qui concerne le recours abusif à des contrats à durée déterminée :
Si les dispositions de l’article 3 de la loi du 26 janvier 1984 portant dispositions statutaires relatives à la fonction publique territoriale, dans leur rédaction applicable aux contrats concernés, offrent ainsi la possibilité aux collectivités territoriales de recourir, le cas échéant, à une succession de contrats à durée déterminée, elles ne font cependant pas obstacle à ce qu’en cas de renouvellement abusif de tels contrats, l’agent concerné puisse se voir reconnaître un droit à l’indemnisation du préjudice éventuellement subi lors de l’interruption de la relation d’emploi, évalué en fonction des avantages financiers auxquels il aurait pu prétendre en cas de licenciement s’il avait été employé dans le cadre d’un contrat à durée indéterminée. Dans cette hypothèse, il incombe au juge, pour apprécier si le recours à des contrats à durée déterminée successifs présente un caractère abusif, de prendre en compte l’ensemble des circonstances de fait qui lui sont soumises, notamment la nature des fonctions exercées, le type d’organisme employeur ainsi que le nombre et la durée cumulée des contrats en cause.
Il résulte de l’instruction que M. B... a été recruté par la commune de Mions pour exercer les mêmes fonctions d’agent d’entretien des sites sportifs du 5 janvier 2010 au 30 avril 2022 au terme de 21 contrats à durée déterminée conclus sans discontinuité, hormis pour une période de quatre mois entre le 1er janvier et le 1er mai 2016, d’abord à temps complet, puis à mi-temps à compter du 1er novembre 2018. Ces contrats ont été conclus, selon leurs termes, en remplacement d’agents indisponibles, pour faire face à un accroissement temporaire d’activité et dans l’attente du recrutement d’un fonctionnaire, sans toutefois que la commune de Mions n’apporte d’éléments justifiant de ces motifs de recrutement. Dans ces conditions, eu égard à la nature des fonctions occupées par M. B... et à la durée de ses contrats, ce dernier est fondé à soutenir que la commune de Mions a eu recours de façon abusive au renouvellement de contrats à durée déterminée et, ce faisant, a commis une faute de nature à engager sa responsabilité.
Aux termes de l’article 45 du décret du 15 février 1988 relatif aux agents contractuels de la fonction publique territoriale : « La rémunération servant de base au calcul de l'indemnité de licenciement est la dernière rémunération nette des cotisations de la sécurité sociale et, le cas échéant, des cotisations d'un régime de prévoyance complémentaire, effectivement perçue au cours du mois civil précédant le licenciement. Elle ne comprend ni les prestations familiales, ni le supplément familial de traitement, ni les indemnités pour travaux supplémentaires ou autres indemnités accessoires. / Le montant de la rémunération servant de base au calcul de l'indemnité de licenciement d'un agent employé à temps partiel est égal au montant de la rémunération définie à l'alinéa précédent qu'il aurait perçue s'il avait été employé à temps complet. (…) ». L’article 46 de ce même décret prévoit que « L'indemnité de licenciement est égale à la moitié de la rémunération de base définie à l'article précédent pour chacune des douze premières années de services, au tiers de la même rémunération pour chacune des années suivantes, sans pouvoir excéder douze fois la rémunération de base (…) Pour l'application de cet article, toute fraction de service égale ou supérieure à six mois sera comptée pour un an ; toute fraction de service inférieure à six mois n'est pas prise en compte. (…).».
Compte tenu de ce qui précède, M. B... doit être regardé comme ayant effectué, pour l’application de l’article 45 du décret du 15 février 1988 précité, douze années de services auprès de la commune de Mions. Son bulletin de paie pour le mois de mars 2022 fait état d’une rémunération nette des cotisations de la sécurité sociale et des cotisations de régime de prévoyance complémentaire, hors indemnité de résidence, de 655,49 euros pour un taux d’emploi de 50 %. Par suite, M. B... est fondé à demander à être indemnisé du préjudice subi lors de l’interruption de sa relation d’emploi, évalué en fonction des avantages financiers auxquels il aurait pu prétendre en cas de licenciement s’il avait été employé dans le cadre d’un contrat à durée indéterminée, pour un montant de 7 865,88 euros.
En revanche, et dès lors que M. B... n’apporte aucune précision à ce titre, il ne résulte pas de l’instruction que la faute de la commune de Mions lui ait causé un préjudice moral qu’il conviendrait d’indemniser.
Il résulte de tout ce qui précède que M. B... est seulement fondé à demander la condamnation de la commune de Mions à lui verser la somme de 8 365,88 euros en réparation de ses préjudices. M. B... a droit aux intérêts au taux légal à compter de la date de réception de sa demande indemnitaire préalable, soit le 5 octobre 2023. La capitalisation des intérêts ayant été demandée le 4 janvier 2024, il y a lieu de faire droit à cette demande à compter du 5 octobre 2024, ainsi qu’à chaque échéance annuelle à compter de cette date.
Sur les frais d’instance :
Les dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle, à ce qu’il en soit fait application à l’encontre de M. B..., qui n’est pas partie perdante. Il y a lieu, dans les circonstances de l’espèce, de mettre à la charge de la commune de Mions une somme de 1 500 euros sur ce même fondement.
D E C I D E :
Article 1er : La commune de Mions est condamnée à verser à M. B... la somme de 8 365,88 euros, assortie des intérêts au taux légal à compter du 5 octobre 2023. Les intérêts échus à la date du 5 octobre 2024, puis à chaque échéance annuelle à compter de cette date, seront capitalisés à chacune de ces dates pour produire eux-mêmes des intérêts.
Article 2 : La commune de Mions versera une somme de 1 500 euros à M. B... au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 3 : Les conclusions présentées par la commune de Mions au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.
Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. A... B..., à la caisse primaire d’assurance maladie du Rhône et à la commune de Mions.
Délibéré après l'audience du 20 mars 2026, à laquelle siégeaient :
Mme Dèche, présidente,
Mme Monteiro, première conseillère,
Mme Lacroix, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 avril 2026.
La rapporteure,
A. Lacroix
La présidente,
P. Dèche
La greffière,
N. Boumedienne
La République mande et ordonne à la préfète du Rhône en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
Une greffière,