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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2405622

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2405622

mardi 5 novembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2405622
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationJU 6ème chambre
Avocat requérantGUERAULT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée sur l'application Télérecours citoyen le 10 juin 2024, M. A C a transmis au tribunal la notification de l'arrêté de la préfète de l'Ain du 9 juin 2024 qui lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai de départ volontaire, a fixé le pays de destination et lui a fait interdiction de retour pendant un an.

Par un mémoire en défense enregistré le 11 octobre 2024, la préfète de l'Ain conclut au rejet de la requête comme irrecevable.

Elle soutient que la requête ne répond pas aux exigences des articles R. 411-1 et R. 776-5 du code de justice administrative dès lors que le requérant n'a transmis que la notification de sa décision au tribunal administratif, qu'il n'a transmis ni conclusions, ni moyens ni n'indique les nom et domicile des parties, et n'a donc transmis ni requête, ni requête sommaire demandant l'annulation des décisions et n'a pas sollicité l'annulation de ces décisions dans le délai de recours contentieux de 48 heures qui n'est pas susceptible de prolongation.

Par un mémoire enregistré le 15 octobre 2024, M. C, représenté par Me Guérault, demande au tribunal :

1°) de l'admettre, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler l'arrêté du 9 juin 2024 de la préfète de l'Ain lui faisant obligation de quitter le territoire français sans délai de départ volontaire, fixant le pays de renvoi et portant interdiction de retour pendant un an ;

3°) d'enjoindre à la préfète de l'Ain de lui restituer son passeport et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour dans un délai de huit jours à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

4°) d'enjoindre à la préfète de l'Ain de procéder à l'effacement de son signalement au ficher Système d'Information Schengen ;

5°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 300 euros à verser à son conseil au titre des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, à charge pour ce dernier de renoncer à la part contributive de l'Etat à sa mission d'aide juridictionnelle.

Il soutient que :

- sa requête est recevable dès lors qu'il a entendu contester la légalité de l'arrêté litigieux en transmettant au tribunal par Télérecours citoyen la notification de cet arrêté et que même si sa requête initiale ne comportait pas de moyens, il dispose de la possibilité de présenter tout moyen et conclusion jusqu'au jour de l'audience ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire est entachée d'un défaut d'examen complet de sa situation et d'une erreur de droit au regard de l'article L.611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle et familiale ;

- les décisions attaquées méconnaissent les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le refus de lui accorder un délai de départ volontaire est entaché d'une erreur de fait dès lors qu'il a effectué des démarches en vue de la délivrance ou du renouvellement d'un titre de séjour auprès de la sous-préfecture d'Arles et d'une erreur manifeste d'appréciation tenant à l'absence de risque de fuite ;

- la décision portant interdiction de retour méconnait l'article L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. B pour statuer sur les litiges relatifs aux décisions portant mesure d'éloignement ou remise des ressortissants étrangers en application du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. B,

- les observations de Me Guérault, représentant le requérant et de M. C.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

1. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président. () ". Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de prononcer l'admission provisoire de M. C au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur la fin de non-recevoir opposée par la préfète de l'Ain :

2. M. C, ressortissant marocain né en 1982, est entré en France en mai 2021 sous couvert d'un visa de court séjour. Interpelé par les services de la police aux frontières de Prévessin-Moëns le 9 juin 2024, il a, par un arrêté de la préfète de l'Ain daté du même jour, fait l'objet d'une décision d'obligation de quitter sans délai le territoire français avec fixation du pays de destination et d'une interdiction de retour d'un an pris sur le fondement du 2° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. En transmettant au tribunal la copie de la notification de l'arrêté litigieux, par l'intermédiaire de l'application Télérecours citoyen, M. C doit être regardé comme ayant entendu demander l'annulation de cet arrêté par une requête qui, déposée ainsi le 10 juin 2024, soit dans les 48 heures de la notification, n'est pas tardive.

3. Les dispositions du II de l'article R. 776-5 du code de justice administrative applicable en l'espèce, dès lors que la requête devait être déposée dans le délai de 48 heures de la notification de l'arrêté attaqué, permettent à l'intéressé, par dérogation aux dispositions du second alinéa de l'article R. 411-1 du même code, de produire ses moyens jusqu'à la clôture de l'instruction qui, conformément aux dispositions combinées des articles R. 776-13-2 et R. 776-26 de ce code, est intervenue après la présentation à l'audience des observations orales formulées pour le requérant.

4. La fin de non-recevoir soulevée par la préfète de l'Ain doit donc être écartée.

Sur la légalité de la décision portant obligation de quitter le territoire :

5. En premier lieu, aux termes de l'article L. 611-1 de ce code : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : / () 2° L'étranger, entré sur le territoire français sous couvert d'un visa désormais expiré ou, n'étant pas soumis à l'obligation du visa, entré en France plus de trois mois auparavant, s'est maintenu sur le territoire français sans être titulaire d'un titre de séjour ou, le cas échéant, sans demander le renouvellement du titre de séjour temporaire ou pluriannuel qui lui a été délivré () ".

6. Il ressort des énonciations de la décision attaquée que la préfète de l'Ain a fait obligation à M. C de quitter le territoire français en se fondant sur le motif tiré de ce que l'intéressé est entré en France en mai 2021 sous couvert d'un visa d'une durée de quatre-vingt-dix jours valable du 26 avril 2021 au 25 juillet 2021 et qu'il s'est maintenu sur le territoire après l'expiration dudit visa sans être titulaire d'un titre de séjour, en application de la disposition précitée. Le requérant se prévaut alors de démarches tendant à obtenir le renouvellement de son titre de séjour saisonnier auprès de la sous-préfecture de Arles en se prévalant d'un courrier de ce sous-préfet. Toutefois, s'il est constant que, par ce courrier du 31 mars 2022, ce sous-préfet l'a informé qu'il devait déposer son dossier à la préfecture du Vaucluse compte tenu de son domicile à Avignon, il ne ressort pas des pièces du dossier qu'il aurait introduit une telle demande et il ressort du procès-verbal d'audition du 9 juin 2024 produit par la défense que M. C a déclaré ne pas avoir commencé les démarches administratives en vue de l'obtention d'un titre de séjour. Il ne ressort pas de ces éléments, ni des autres pièces du dossier, que le requérant se serait maintenu sur le territoire français à l'expiration de son visa de quatre-vingt dix jours en étant titulaire d'un titre de séjour ou en ayant demandé le renouvellement d'un titre de séjour temporaire ou pluriannuel qui lui aurait été délivré. En l'espèce, il n'apparaît pas que la décision portant obligation de quitter le territoire serait entachée d'un défaut d'examen complet de sa situation et d'une erreur de droit au regard des dispositions précitées de l'article L.611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

7. En second lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".

8. Le requérant fait état de son engagement bénévole au sein de plusieurs associations, en produisant notamment des attestations faisant état de son implication associative à raison de plusieurs demi-journées par semaine. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que M. C est célibataire et sans enfant, qu'il est entré en France âgé de 39 ans en provenance du Maroc, pays dans lequel il a vécu l'essentiel de sa vie et où résident encore ses parents, ses deux frères et ses deux sœurs. En outre, l'intéressé ne justifie pas d'une activité professionnelle, ne possède aucun logement ni ressources propres et est hébergé dans le cadre d'un dispositif associatif. Dans ces circonstances, M. C n'est pas fondé à soutenir que la décision litigieuse aurait porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée par rapport aux buts en vue desquels elle a été prise et aurait ainsi méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Pour les mêmes motifs il n'est pas davantage fondé à soutenir que la préfète du Rhône aurait entaché cette décisions d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.

Sur le refus de lui accorder un délai de départ volontaire et l'interdiction de retour pendant un an :

9. Aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ". Aux termes de l'article L. 612-3 de ce code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : () 2° L'étranger s'est maintenu sur le territoire français au-delà de la durée de validité de son visa ou, s'il n'est pas soumis à l'obligation du visa, à l'expiration d'un délai de trois mois à compter de son entrée en France, sans avoir sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; () ".

10. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. " Aux termes de l'article L. 612-10 de ce code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / () ".

11. Pour lui refuser un délai de départ volontaire sur le fondement des dispositions du 3° de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile combinées avec celles de l'article L. 612-3 précitées, la préfète de l'Ain a relevé que le requérant s'était maintenu près de trois années après l'expiration de son visa sans solliciter la délivrance d'un titre de séjour et qu'il ne possédait pas de domicile autonome. Toutefois, il ressort également des pièces du dossier que le requérant, comme il a été exposé ci-dessus, s'était manifesté auprès de la sous-préfecture d'Arles en mai 2022 et avait communiqué son adresse à l'accueil de jour à Avignon. Il ressort par ailleurs du procès-verbal de son audition établi à la suite d'un contrôle d'identité ayant conduit ensuite à l'édiction des décisions litigieuses, qu'il a présenté et remis son passeport aux autorités, qu'il a communiqué son adresse postale qui est celle de l'accueil de jour du secours catholique d'Avignon qu'il avait communiqué à la sous-préfecture d'Arles, qu'il a indiqué le nom de la personne qui l'hébergeait à Avignon et fait état qu'il était en attente d'une promesse d'embauche du l'association SAS Solidarités, association pour laquelle il produit devant le tribunal deux conventions de volontariat qu'il a conclues en 2023 avec cette dernière l'ayant conduit à exercer des fonctions de bénévolat au sein de l'établissement d'Avignon et mentionnant son adresse au secours catholique. Comme le soutient M. C, il apparaît dans les circonstances de l'espèce au vu de l'ensemble de ces éléments, que le préfet a commis une erreur d'appréciation en estimant, pour lui refuser l'octroi d'un délai de départ volontaire, qu'il existe un risque que le requérant se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. Par suite, cette décision de refus d'accorder un délai de départ volontaire est entachée d'illégalité et doit être annulée ainsi que, par voie de conséquences, la décision portant interdiction de retour sur le territoire français fondée sur les dispositions de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

12. Il résulte de tout ce qui précède que M. C est seulement fondé à demander l'annulation des décisions du 9 juin 2024 du préfet de l'Ain portant refus de lui accorder un délai de départ volontaire et interdiction de retour sur le territoire français d'un an, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête dirigés contre ces deux décisions.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

13. Le présent jugement qui se contente d'annuler la décision refusant d'accorder un délai de départ volontaire au requérant et la décision portant interdiction de retourner sur le territoire français d'une durée d'un an n'implique aucune mesure d'exécution. Les conclusions à fin d'injonction du requérant présentées à ce titre seront donc rejetées.

Sur les frais liés au litige :

14. M. C a été admis provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que Me Guerault, avocat de M. C, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État et sous réserve de l'admission définitive de son client à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'État le versement à Me Guerault de la somme de 1 000 euros.

D E C I D E :

Article 1er : M. C est provisoirement admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Les décisions du 9 juin 2024 par lesquelles la préfète de l'Ain a refusé d'accorder un délai de départ volontaire à M. C et a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an, sont annulées.

Article 3 : Sous la réserve mentionnée au dernier point du présent jugement, l'État versera à Me Guerault, avocat de M. C, la somme de 1 000 euros au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête de M. C est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. A C et à la préfète de l'Ain.

:

Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 novembre 2024

Le magistrat désigné,

Juan BLa greffière,

Fatoumia Abdillah

La République mande et ordonne à la préfète de l'Ain en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

Un greffier,

240562

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