Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2409146

lundi 16 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2409146
TypeDécision
PublicationC
FormationELOIGNEMENT
Avocat requérantGOMA MACKOUNDI

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Lyon a examiné la requête de M. F, ressortissant tunisien, contestant la décision du 11 septembre 2024 fixant le pays de destination de sa reconduite, dans le cadre d’une interdiction judiciaire du territoire. Le tribunal a rejeté les moyens soulevés, notamment l’incompétence du signataire, en validant la délégation de signature régulièrement accordée. Il a également écarté les griefs tirés du défaut de motivation et du défaut d’examen de la situation personnelle, ainsi que la violation de l’article 3 de la Convention européenne des droits de l’homme. La solution retenue est le rejet de la requête, fondé sur les dispositions du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile et du code pénal.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 12 septembre 2024, M. D F, représenté par Me Goma Mackoundi, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler la décision du 11 septembre 2024 par lequel la préfète du Rhône a fixé le pays à destination duquel il sera reconduit dans le cadre de la peine d'interdiction judiciaire du territoire d'une durée de cinq ans prononcée à son encontre par le tribunal correctionnel ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil de la somme de 1 000 euros au titre des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Il soutient que :

- la décision attaquée doit être regardée comme entachée d'un vice d'incompétence, sauf à justifier d'une délégation conférée à son signataire ;

- cette décision est insuffisamment motivée ;

- la préfète n'a pas procédé à un examen particulier de sa situation personnelle, alors qu'il avait fait état des craintes qu'il éprouve à retourner dans son pays d'origine et de sa volonté de solliciter l'asile en France ;

- la préfète aurait dû procéder à l'enregistrement de sa demande d'asile, conformément aux articles L. 521-1, L. 521-7 et L. 542-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- cette décision méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense enregistré le 13 septembre 2024, la préfète du Rhône conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens invoqués n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code pénal ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme Viotti en application des dispositions de l'article L. 922-2 du code de justice administrative pour exercer les pouvoirs qui lui sont conférés par les articles L. 921-1 à L. 922-3 et R. 921-1 à R. 922-28 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement convoquées à l'audience du 16 septembre 2023.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Viotti, conseillère,

- les observations de Me Goma Mackoundi, représentant M. F, présent, assisté de Mme J, interprète en langue arabe, qui a repris les conclusions et moyens exposés dans sa requête.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. F, ressortissant tunisien né le 16 mai 1977, déclare être entré en France au cours de l'année 2020. Le 10 juin 2023, la préfète du Rhône a pris à son encontre un arrêté portant obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, demeurée inexécutée. Il a ensuite fait l'objet d'arrêtés portant assignation à résidence les 16 novembre 2023, 9 janvier 2024, 27 mars 2024 et 4 juin 2024. Le 27 mars 2024, la préfète du Rhône lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée de deux ans. Puis, par jugement du 29 mars 2024, le tribunal correctionnel de Lyon l'a condamné à une peine d'emprisonnement de six mois avec sursis, assortie d'une peine complémentaire d'interdiction du territoire français pour une durée de cinq ans pour des faits de tentative de vol, vol avec destruction ou dégradation, recel de bien provenant d'un vol et usage de faux document administratif. Ecroué pour ces faits à compter du 18 juin 2024, il a ensuite été placé en centre de rétention administrative le 11 septembre 2024. Par arrêté du même jour, la préfète du Rhône a fixé le pays à destination duquel il sera reconduit dans le cadre de sa peine d'interdiction judiciaire du territoire.

Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. En raison de l'urgence, il y a lieu de prononcer, en application des dispositions de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, l'admission provisoire de M. F au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. En premier lieu, par un arrêté du 21 mars 2024 régulièrement publié au recueil des actes administratifs spécial de la préfecture du lendemain, librement accessible tant au juge qu'aux parties, la préfète du Rhône a donné, à l'article 1er, délégation de signature à Mme C E, directrice des migrations et de l'intégration, à l'effet de signer d'une manière permanente les actes administratifs établis par sa direction dont relève l'application de la réglementation relative au séjour et à l'éloignement des étrangers, à l'exception des actes réglementaires, circulaires, instructions générales et correspondances destinées aux élus au nombre desquels ne figurent pas la décision en litige. L'article 2 de cet arrêté précise, qu'en cas d'absence ou d'empêchement de Mme E, délégation à l'effet de signer les actes visés à l'article 1er est donnée à Mme K I, attachée, cheffe du bureau de l'éloignement, lequel appartient à la direction des migrations et de l'intégration, et l'article 11 du même arrêté indique qu'en cas d'absence ou d'empêchement de Mme I, cette délégation est conférée à Mme H G, attachée, chargée de mission au bureau de l'éloignement. Il ne ressort pas des pièces du dossier que Mme E et Mme I n'auraient pas été absentes ou empêchées le 11 septembre 2024, date de signature de l'arrêté en litige. Il suit de là que le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de la décision de refus de séjour doit être écarté.

4. En deuxième lieu, la décision en litige mentionne l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile sur lequel elle se fonde, rappelle la nationalité de M. F et sa condamnation par le tribunal judiciaire de Lyon à une peine complémentaire d'interdiction judiciaire du territoire, puis indique qu'il n'établit pas son admissibilité dans un pays autre que celui dont il a nationalité, ni être exposé à des peines ou traitements contraires à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales en cas de retour dans ce pays. Cette décision est, par suite, suffisamment motivée.

5. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 521-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Tout étranger présent sur le territoire français et souhaitant demander l'asile se présente en personne à l'autorité administrative compétente qui enregistre sa demande et procède () à la détermination de l'Etat responsable en application du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil, du 26 juin 2013, établissant les critères et mécanismes de détermination de l'État membre responsable de l'examen d'une demande de protection internationale introduite dans l'un des États membres par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, ou en application d'engagements identiques à ceux prévus par le même règlement ". Selon l'article L. 521-7 du même code : " Lorsque l'enregistrement de sa demande d'asile a été effectué, l'étranger se voit remettre une attestation de demande d'asile () / La délivrance de cette attestation ne peut être refusée au motif que l'étranger est démuni des documents et visas mentionnés à l'article L. 311-1. Elle ne peut être refusée que dans les cas prévus aux c ou d du 2° de l'article L. 542-2. / Cette attestation n'est pas délivrée à l'étranger qui demande l'asile à la frontière ou en rétention ". L'article L. 541-2 de ce code dispose : " L'attestation délivrée en application de l'article L. 521-7, dès lors que la demande d'asile a été introduite auprès de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, vaut autorisation provisoire de séjour et est renouvelable jusqu'à ce que l'office et, le cas échéant, la Cour nationale du droit d'asile statuent ". En vertu de l'article L. 542-2 dudit code : " Par dérogation à l'article L. 542-1, le droit de se maintenir sur le territoire français prend fin : () 2° Lorsque le demandeur : / c) présente une nouvelle demande de réexamen après le rejet définitif d'une première demande de réexamen ; / d) fait l'objet d'une décision définitive d'extradition vers un Etat autre que son pays d'origine ou d'une décision de remise sur le fondement d'un mandat d'arrêt européen ou d'une demande de remise par une cour pénale internationale ". Enfin, aux termes de l'article R. 521-2 de ce code : " Par dérogation aux dispositions de l'article R. 521-1, lorsqu'un étranger, placé en rétention administrative, demande à bénéficier de l'asile, l'enregistrement de sa demande relève du préfet qui a ordonné le placement en rétention administrative de l'intéressé ".

6. Les dispositions précitées ont pour effet d'obliger les services de police à transmettre au préfet, lequel est tenu de l'enregistrer, une demande d'asile formulée par un étranger à l'occasion de son interpellation. Il résulte également de ces dispositions qu'il appartient au préfet de délivrer au demandeur l'attestation prévue à l'article L. 521-7 précité lorsque celui-ci a produit l'ensemble des éléments mentionnés à l'article R. 521-5 du même code, ou, lorsque la demande est incomplète ou les empreintes inexploitables, de convoquer l'intéressé à une date ultérieure pour compléter l'enregistrement de sa demande ou pour procéder à un nouveau relevé de ses empreintes, excepté dans les hypothèses où le ressortissant étranger sollicite l'asile à la frontière ou en rétention, ainsi que celles prévues aux c) et d) du 2° de l'article L. 542-2 précité du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

7. En l'espèce, M. F fait valoir qu'il a exprimé la volonté de déposer une demande d'asile durant sa rétention, ce qu'admet la préfète du Rhône dans ses écritures. Toutefois, dans la mesure où l'intéressé a sollicité l'octroi d'une protection internationale pour la première fois alors qu'il était placé en rétention, la préfète n'était pas tenue, en application des dispositions de l'article L. 521-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, de lui délivrer une attestation de demande d'asile valant autorisation provisoire de séjour. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions précitées doit être écarté.

8. En quatrième lieu, il ressort du procès-verbal d'audition du 3 juin 2024 que M. F s'est présenté sous l'identité de M. L, ressortissant algérien né le 16 février 1975. Interrogé sur les raisons pour lesquelles il a décidé de quitter son pays d'origine, il a indiqué avoir passé dix-huit années emprisonné en " Algérie " pour meurtre et être menacé par la fratrie de sa victime. Puis, lors de son audition le 4 septembre 2024, il a indiqué se prénommer M. A B, ressortissant algérien né le 16 mai 1977, et s'être rendu en France pour travailler et aider ses parents. Ainsi, M. F ne démontre pas avoir exprimé des craintes particulières en cas de retour en Tunisie, pays dont il est le ressortissant, ainsi qu'il en est attesté par son passeport. Enfin, ainsi qu'il a été dit au point précédent, la préfète du Rhône n'était pas tenue de lui délivrer une attestation de demande d'asile. Dans ces conditions, il ne ressort ni de la motivation de la décision en litige ni des autres pièces du dossier que la préfète du Rhône aurait négligé de procéder à un examen sérieux et attentif de sa situation.

9. En cinquième lieu, d'une part, aux termes de l'article L. 641-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La peine d'interdiction du territoire français susceptible d'être prononcée contre un étranger coupable d'un crime ou d'un délit est régie par les dispositions des articles 131-30 et 131-30-2 du code pénal ". Aux termes des trois premiers alinéas de l'article 131-30 du code pénal : " La peine d'interdiction du territoire français peut être prononcée, à titre définitif ou pour une durée de dix ans au plus, à l'encontre de tout étranger coupable d'un crime, d'un délit puni d'une peine d'emprisonnement d'une durée supérieure ou égale à trois ans ou d'un délit pour lequel la peine d'interdiction du territoire français est prévue par la loi. Sans préjudice de l'article 131-30-2, la juridiction tient compte de la durée de la présence de l'étranger sur le territoire français ainsi que de la nature, de l'ancienneté et de l'intensité de ses liens avec la France pour décider de prononcer l'interdiction du territoire français. / L'interdiction du territoire entraîne de plein droit la reconduite du condamné à la frontière, le cas échéant, à l'expiration de sa peine d'emprisonnement ou de réclusion. / Lorsque l'interdiction du territoire accompagne une peine privative de liberté sans sursis, son application est suspendue pendant le délai d'exécution de la peine. Elle reprend à compter du jour où la privation de liberté a pris fin ".

10. D'autre part, aux termes de l'article L. 721-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative fixe, par une décision distincte de la décision d'éloignement, le pays à destination duquel l'étranger peut être renvoyé en cas d'exécution d'office () d'une peine d'interdiction du territoire français ". Aux termes de l'article L. 721-4 du même code : " L'autorité administrative peut désigner comme pays de renvoi : / 1° Le pays dont l'étranger a la nationalité, sauf si l'Office français de protection des réfugiés et apatrides ou la Cour nationale du droit d'asile lui a reconnu la qualité de réfugié ou lui a accordé le bénéfice de la protection subsidiaire ou s'il n'a pas encore été statué sur sa demande d'asile ; / 2° Un autre pays pour lequel un document de voyage en cours de validité a été délivré en application d'un accord ou arrangement de réadmission européen ou bilatéral ; / 3° Ou, avec l'accord de l'étranger, tout autre pays dans lequel il est légalement admissible. / Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950 ". Enfin, aux termes des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

11. Il résulte de ces dispositions qu'aussi longtemps que la personne condamnée n'a pas obtenu de la juridiction qui a prononcé la condamnation pénale le relèvement de sa peine d'interdiction du territoire, l'autorité administrative est tenue de pourvoir à son exécution en édictant à son encontre une décision motivée fixant son pays de destination, sous réserve qu'une telle décision n'expose pas l'intéressé à être éloigné à destination d'un pays dans lequel sa vie ou sa liberté serait menacée, ou d'un pays où il serait exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

12. M. F fait valoir qu'il sera menacé en cas de retour en Tunisie, où son frère a été assassiné. Toutefois, il n'étaye ses allégations d'aucun commencement de preuve. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

13. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède que M. F n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision du 11 septembre 2024.

Sur les frais liés au litige :

14. Les dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas partie perdante dans la présente instance, la somme que M. F demande au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D É C I D E :

Article 1er : M. F est admis à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : La requête de M. F est rejetée.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. D F, à la préfète du Rhône, et à Me Goma Mackoundi.

Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 16 septembre 2024.

La magistrate désignée,

O. VIOTTILa greffière,

F. GAILLARD

La République mande et ordonne à la préfète du Rhône, en ce qui la concerne et à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

No 2409146

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