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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2502093

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2502093

jeudi 20 mars 2025

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2502093
TypeDécision
PublicationD
FormationELOIGNEMENT
Avocat requérantBELIGON

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires complémentaires, enregistrés les 19 février, 11 mars et 18 mars 2025, Mme A B, représentée par Me Beligon, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 13 février 2025 par lequel la préfète du Rhône a décidé sa remise aux autorités allemandes, responsables de sa demande d'asile ;

3°) d'enjoindre à la préfète du Rhône de l'admettre au séjour au titre de l'asile ou, à défaut, de réexaminer sa demande, dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement à intervenir ;

4°) de mettre à la charge de l'État le versement à son conseil d'une somme de 1 200 euros au titre des dispositions combinées de l'article 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient, dans le dernier état de ses écritures, que :

- il n'est pas établi que l'auteur de l'arrêté attaqué disposait d'une délégation de signature régulièrement publiée en ce sens ;

- l'arrêté attaqué est insuffisamment motivé, ce qui révèle un défaut d'examen complet et suffisant de sa situation, notamment en l'absence de recherche des suites données au dépôt de sa demande d'asile en Allemagne le 8 octobre 2022 et en l'absence de prise en compte de ses liens familiaux sur le territoire français ;

- l'arrêté attaqué est entaché d'un vice de procédure, faute de justifier de son information sur ses droits, en temps utile et dans une langue qu'elle comprend, en méconnaissance de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;

- il est entaché d'un vice de procédure, faute de justifier qu'elle a bénéficié d'un entretien individuel, en méconnaissance de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;

- il n'est pas justifié de la réalité de la saisine des autorités allemandes pour la remise de Mme B, ni de l'accord explicite qu'elles auraient émis ;

- l'arrêté attaqué est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation dans l'application des dispositions des articles 17 et 31 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, dès lors que l'ensemble de sa famille réside en France, à savoir son père, sa grand-mère, sa sœur et son oncle, et qu'elle désire rester à leurs côtés afin d'oublier les événements traumatiques qu'elle a vécus en Angola ;

- il méconnaît les dispositions de l'article 19 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, dès lors qu'elle a quitté l'Allemagne à la fin du mois d'octobre 2022, pour rejoindre son pays d'origine jusqu'en novembre 2024, soit pour une durée supérieure à trois mois, avant de rentrer en France ;

- il méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 11, 18 et 20 mars 2025, la préfète du Rhône conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que les moyens soulevés par la requête ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 établissant les critères et mécanismes de détermination de l'État membre responsable de l'examen d'une demande de protection internationale introduite dans l'un des États membres par un ressortissant de pays tiers ou un apatride ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991, modifiée ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique du 20 mars 2025, Mme Le Roux a présenté son rapport et entendu :

- Me Lulé, avocat, substituant Me Beligon, avocate, représentant Mme B, qui conclut aux mêmes fins que la requête et confirme se désister des moyens relatifs au défaut de compétence de l'auteur de l'acte, à la méconnaissance des stipulations des article 4 et 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 et à l'absence de saisine et d'accord des autorités allemandes pour la remise de Mme B, et maintenir le moyen tiré du défaut d'examen de la situation individuelle de la requérante, ainsi que le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions du 2 de l'article 19 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, dès lors que Mme B soutient avoir quitté l'Allemagne et rejoint son pays d'origine pour une durée supérieure à trois mois avant de rentrer en France ;

- et les observations de Mme B, qui a précisé n'avoir jamais fait l'objet d'une mesure d'expulsion depuis l'Allemagne, et a confirmé avoir quitté l'Allemagne pour se rendre aux côtés de sa mère malade dans son pays d'origine, avant de rentrer récemment sur le territoire français, suite au décès de sa mère.

La préfète du Rhône n'était ni présente, ni représentée.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Une note en délibéré présentée par la préfète du Rhône a été enregistrée le 20 mars 2025.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B, ressortissante angolaise née le 16 avril 2001, déclare être entrée en France le 28 novembre 2024. Le 16 décembre 2024, elle a sollicité l'enregistrement de sa demande d'asile auprès de la préfecture du Rhône. La consultation du fichier européen Eurodac ayant fait apparaître que l'intéressée avait demandé l'asile en Allemagne le 8 octobre 2022, les autorités allemandes ont été saisies d'une demande de reprise en charge le 3 janvier 2025, qu'elles ont explicitement acceptée le 27 janvier 2025. Par un arrêté du 13 février 2025, dont Mme B demande l'annulation, la préfète du Rhône a décidé de sa remise aux autorités allemandes, considérées comme responsables de l'examen de sa demande d'asile.

Sur l'admission provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle :

2. Il y a lieu, eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de Mme B, de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

3. Aux termes de l'article 19 du règlement (UE) n° 604/2013 : " () 2. Les obligations prévues à l'article 18, paragraphe 1, cessent si l'État membre responsable peut établir, lorsqu'il lui est demandé de prendre ou reprendre en charge un demandeur ou une autre personne visée à l'article 18, paragraphe 1, point c) ou d), que la personne concernée a quitté le territoire des États membres pendant une durée d'au moins trois mois, à moins qu'elle ne soit titulaire d'un titre de séjour en cours de validité délivré par l'État membre responsable. Toute demande introduite après la période d'absence visée au premier alinéa est considérée comme une nouvelle demande donnant lieu à une nouvelle procédure de détermination de l'État membre responsable ".

4. Par un arrêt de grande chambre du 7 juin 2016, George Karim c/ Migrationsverket, affaire C-155/15, la Cour de justice de l'Union européenne a dit pour droit que l'article 19, paragraphe 2, du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 doit être interprété en ce sens que cette disposition, notamment son second alinéa, est applicable à un ressortissant d'un pays tiers qui, après avoir introduit une première demande d'asile dans un État membre, apporte la preuve qu'il a quitté le territoire des États membres pendant une durée d'au moins trois mois, avant d'introduire une nouvelle demande d'asile dans un autre État membre, et que l'article 27, paragraphe 1, de ce règlement, lu à la lumière du considérant 19 de ce dernier, doit être interprété en ce sens qu'un demandeur d'asile peut invoquer, dans le cadre d'un recours exercé contre une décision de transfert prise à son égard par le second Etat membre, la méconnaissance de la règle énoncée à l'article 19, paragraphe 2, second alinéa.

5. A l'appui de sa requête, Mme B produit plusieurs documents d'ordre médical, qui ne sont pas rédigés en langue française, mais sur lesquels apparaissent clairement son identité, leur émission depuis l'Angola, ainsi que la date de leur rédaction, entre les mois de mars et septembre 2024. Si la préfète du Rhône remet en question l'authenticité des documents produits par la requérante, ces seules allégations ne suffisent pas à remettre en question l'authenticité des pièces litigieuses, faisant apparaître qu'elle a résidé en Angola entre les mois de mars et septembre 2024. Dans ces conditions, Mme B doit être regardée comme apportant la preuve qu'elle a quitté le territoire des Etats membres de l'Union européenne pendant une durée d'au moins trois mois après avoir demandé l'asile auprès des autorités allemandes le 8 octobre 2022. Par suite, sa demande d'asile devait être considérée comme une nouvelle demande donnant lieu à une nouvelle procédure de détermination de l'État membre responsable, et l'arrêté du 13 février 2025, prononçant son transfert aux autorités allemandes a été pris en méconnaissance de l'article 19, paragraphe 2, du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013.

6. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que l'arrêté du 13 février 2025, par lequel la préfète du Rhône a décidé de la remise de Mme B aux autorités allemandes, doit être annulé.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

7. Eu égard au motif d'annulation retenu, l'exécution du présent jugement implique uniquement, mais nécessairement, que la demande d'asile de Mme B soit examinée en France. Il y a lieu, dès lors, d'enjoindre à la préfète du Rhône de remettre à la requérante le dossier à adresser à l'Office français de protection des réfugiés et apatrides et de lui délivrer, le temps de l'examen de sa demande d'asile en France, l'attestation de demande d'asile mentionnée à l'article L. 521-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans un délai de quinze jours à compter de la notification du présent jugement.

Sur les frais liés à l'instance :

8. Mme B ayant obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire, son avocat peut se prévaloir des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État la somme de 1 000 euros, à verser au conseil de la requérante, sous réserve que Mme B obtienne le bénéfice de l'aide juridictionnelle et que son conseil renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat à la mission d'aide juridictionnelle qui lui aura été confiée.

D E C I D E :

Article 1er : Mme B est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : L'arrêté du 13 février 2025, par lequel la préfète du Rhône a décidé de la remise de Mme B aux autorités allemandes, responsables de l'examen de sa demande d'asile, est annulé.

Article 3 : Il est enjoint à la préfète du Rhône de remettre à Mme B le dossier à adresser à l'Office français de protection des réfugiés et apatrides et de lui délivrer une attestation de demande d'asile, dans un délai de quinze jours à compter de la notification du présent jugement.

Article 4 : L'État versera à Me Beligon la somme de 1 000 euros en application des dispositions combinées des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que son conseil renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B, à Me Beligon et à la préfète du Rhône.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 20 mars 2025.

La magistrate désignée,

J. Le Roux

La greffière,

F. Gaillard

La République mande et ordonne à la préfète du Rhône en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Un greffier,

N°2502093

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