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AccueilJurisprudence administrativeN° TA69-2502599

Tribunal Administratif de Lyon — Décision N° TA69-2502599

mercredi 5 mars 2025

JuridictionTribunal Administratif de Lyon
SectionTribunal Administratif de Lyon
N° DossierTA69-2502599
TypeDécision
PublicationD
FormationELOIGNEMENT
Avocat requérantCLEMENT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 1er mars 2025, M. A C, actuellement retenu au centre de rétention administrative de Lyon Saint-Exupéry et représenté par Me Bouchet, demande au tribunal :

1°) de l'admettre à l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) de faire mettre à disposition son dossier par la préfecture ;

3°) d'annuler la décision du 17 septembre 2024 par laquelle le préfet du Puy-de-Dôme lui a retiré son titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire sans délai et a prononcé à son encontre une interdiction de retour pendant une durée de dix ans ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 000 euros à verser à son conseil au titre de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que ce dernier renonce au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Il soutient que :

- le préfet doit justifier de la compétence du signataire de l'arrêté attaqué ;

- l'arrêté attaqué est insuffisamment motivé et n'a pas été précédé d'un examen de sa situation personnelle ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire français viole les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle viole les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision qui refuse de lui accorder un délai de départ volontaire méconnaît l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- l'interdiction de retour sur le territoire dont il fait l'objet est illégale du fait de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- elle méconnait les dispositions de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est disproportionnée au regard de sa situation personnelle.

La requête a été communiquée au préfet du Puy-de-Dôme qui n'a pas produit de mémoire en défense.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a délégué à Mme Marie Chapard les pouvoirs qui lui sont attribués en application de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique du 5 mars 2025, Mme Marie Chapard a présenté son rapport et entendu :

- les observations de Me Bouchet, pour M. C, présent, reprenant les conclusions et moyens de ses écritures et faisant notamment valoir que la situation du pays d'origine de son client doit être prise en compte ; que M. C risque sa vie en cas de retour en Afghanistan ; qu'il nie les faits qui lui sont pénalement reprochés et pour lesquels il n'a pas été jugé ; que sa famille a toujours dénoncé le régime taliban et qu'il a fui le régime taliban avec son père ; que s'il a refusé à deux reprises d'être entendu par les services de police c'est par réflexe de méfiance, venant d'un pays en guerre ;

- les observations de M. C, indiquant qu'il est inséré dans la société française et qu'il condamne toute forme de terrorisme ;

- les observations de Me Maddalena, substituant Me Tomasi, pour le préfet du Puy-de-Dôme, faisant valoir que les moyens soulevés ne sont pas fondés et indiquant que le requérant a refusé d'être entendu par les services de police à deux reprises alors qu'il aurait pu faire valoir sa situation et que, à l'occasion du seul entretien auquel il a accepté de participer, il s'est borné à indiquer qu'il ne voulait pas retourner dans son pays d'origine, sans plus de précision ; qu'il présente une menace caractérisées pour la sureté de l'Etat et ne présente aucune garantie de représentation.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. C, ressortissant afghan né le 1er janvier 2005, est entré en France en 2016 selon ses déclarations. Il a fait l'objet, le 17 septembre 2024, d'une décision du préfet du Puy-de-Dôme lui retirant son titre de séjour, l'obligeant à quitter le territoire sans délai et prononçant à son encontre une interdiction de retour pendant une durée de dix ans. M. C demande l'annulation de cette décision.

Sur l'aide juridictionnelle à titre provisoire :

2. Le premier alinéa de l'article 20 de la loi susvisée du 10 juillet 1991 dispose que " dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () par la juridiction compétente () ". Aux termes de l'article 61 du décret susvisé du 28 décembre 2020 : " L'admission provisoire peut être accordée dans une situation d'urgence (). / L'admission provisoire est accordée par () le président de la juridiction saisie, soit sur une demande présentée sans forme par l'intéressé, soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle () sur laquelle il n'a pas encore été statué ".

3. Au cas particulier, eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur sa requête, il y a lieu d'admettre, à titre provisoire, M. C au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions tendant à la production, par le préfet, du dossier de M. C :

4. L'affaire est en état d'être jugée, le principe du contradictoire a été respecté et l'ensemble des pièces de procédure ont été produites sur audience par l'administration. Il n'apparaît donc pas nécessaire, dans les circonstances de l'espèce, d'ordonner la communication de l'entier dossier qu'elle détient.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

5. En premier lieu, la décision attaquée a été signée par M. Jean-Paul Vicat, secrétaire général de la préfecture du Puy-de-Dôme, qui disposait d'une délégation de signature à cet effet par arrêté du préfet du Puy-de-Dôme du 10 décembre 2024, régulièrement publié au recueil des actes administratifs spécial de la préfecture le 13 décembre 2024. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de la décision en litige doit être écarté.

6. En deuxième lieu, la décision litigieuse mentionne les conditions d'entrée et de séjour en France de M. C. Elle fait également état d'éléments quant à sa situation personnelle, notamment la menace que son comportement constitue pour la sureté de l'Etat et la perte de son statut de réfugié qu'il a entrainé. Elle comporte ainsi l'énoncé des éléments de fait qui en constituent le fondement, le préfet n'étant par ailleurs pas tenu de mentionner l'ensemble de la situation de l'intéressé. Le moyen tiré d'une motivation insuffisante de l'arrêté attaqué doit ainsi être écarté.

7. En troisième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet n'aurait pas procédé, préalablement à l'édiction de sa décision, à un examen de la situation personnelle de l'intéressé.

8. En quatrième lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains et dégradants. " Selon les stipulations de l'article 8 de cette convention : 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. "

9. D'une part, si l'intéressé affirme qu'un retour dans son pays d'origine l'expose à un risque personnel de traitements inhumains et dégradants, il n'étaye cette affirmation d'aucun élément permettant d'en apprécier la véracité. Il a en outre refusé d'être auditionné dans le cadre de la procédure contradictoire initié par le préfet préalablement au retrait de son titre de séjour. Il n'est ainsi pas fondé à soutenir que le préfet aurait violé les stipulations précitées de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. D'autre part, M. C se borne à soutenir que la décision attaquée porte une atteinte disproportionnée à sa vie privée et familiale et qu'il présente des garanties de représentation. Or, s'il est entré en France à l'âge de onze ans, accompagné de son père, il ressort des pièces du dossier que ce dernier a également perdu son statut de réfugié, est écroué depuis 2020 et que le reste de sa famille vit en Afghanistan. Il en ressort également que le requérant, célibataire et sans charge de famille, a perdu son statut de réfugié par une décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides du 14 juin 2024 après un signalement de son comportement au procureur de la République par les services de la direction générale de la sécurité intérieure qui ont constaté des faits d'apologie du djihad et de propagande au bénéfice de l'Etat islamique via son compte sur le réseau social " Twitter ", depuis suspendu. L'intéressé a été mis en examen et placé en détention provisoire le 29 février 2024 pour des faits d'apologie du terrorisme et de blanchiment. La décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides procédant au retrait de sa qualité de réfugié retient que l'enquête judiciaire qui a conduit à cette mise en examen a relevé la présence, dans le téléphone de M. C, de " photos et documents pro-djihadistes, notamment des scènes de décapitation ainsi que des photographies de terroristes connus, de vidéos personnelles dans lesquelles l'intéressé s'est filmé dans des tenues caractéristiques des djihadistes avec un fond sonore de musiques islamiques guerrières ". Elle note également que l'adhésion du requérant au mouvement islamiste " apparaît particulièrement forte dans la mesure où elle se caractérise également par un rôle actif et une démarche prosélyte ", M. C possédant " des notes sur les dons en cryptomonnaie auprès [] d'un organe médiatique de l'Etat islamique [] laissant penser que l'intéressé pourrait () avoir lui-même financé des organisations djihadistes et/ou avoir encouragé d'autres personnes à le faire ". Dans ces conditions, le requérant, qui ne présente pas d'attaches particulières sur le territoire français outre la présence de son père qui est incarcéré, n'est pas fondé à soutenir que la décision attaquée du préfet du Puy-de-Dôme emporterait des conséquences disproportionnées sur sa vie privée et familiale compte-tenu des objectifs qu'elle poursuit. Le moyen tiré de la violation des stipulations précitées de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit ainsi être écarté.

10. En cinquième lieu, aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : / 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public ; / () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ". Aux termes de l'article L. 612-3 de ce code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : / () 4° L'étranger a explicitement déclaré son intention de ne pas se confirmer à son obligation de quitter le territoire français ; / () 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité, qu'il a refusé de communiquer les renseignements permettant d'établir son identité ou sa situation au regard du droit de circulation et de séjour ou a communiqué des renseignements inexacts, qu'il a refusé de se soumettre aux opérations de relevé d'empreintes digitales ou de prise de photographie prévues au 3° de l'article L. 142-1, qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale ou qu'il s'est précédemment soustrait aux obligations prévues aux articles L. 721-6 à L. 721-8, L. 731-1, L. 731-3, L. 733-1 à L. 733-4, L. 733-6, L. 743-13 à L. 743-15 et L. 751-5 ".

11. Compte-tenu de ce qui a été dit au point 9, le préfet est fondé à considérer que le comportement du requérant constitue une menace pour l'ordre public justifiant de refuser de lui accorder un délai de départ volontaire pour mettre en œuvre la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il a fait l'objet. En outre, M. C ayant expressément indiqué ne pas vouloir retourner en Afghanistan lors de son audition par les services de police le 18 février 2025 et ne justifiant pas de garanties de représentation suffisantes, le moyen qu'il soulève, tiré d'une méconnaissance par le préfet du Puy-de-Dôme des dispositions précitées de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, doit être écarté.

12. En sixième lieu, M. C ne démontrant pas l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet, il n'est pas fondé à se prévaloir, par la voie de l'exception, de son illégalité à l'encontre de la décision prononçant une interdiction de retour.

13. En dernier lieu, aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français, et dix ans en cas de menace grave pour l'ordre public. " Aux termes de l'article L. 612-10 de ce code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 (), l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français ".

14. Lorsque le préfet prend, à l'encontre d'un étranger, une décision portant obligation de quitter le territoire français ne comportant aucun délai de départ, il appartient au préfet d'assortir sa décision d'une interdiction de retour sur le territoire français, sauf dans le cas où l'étranger fait état de circonstances humanitaires qui y feraient obstacle. Seule la durée de cette interdiction de retour doit être appréciée au regard des quatre critères énumérés à l'article L. 612-10 du code précité, à savoir la durée de la présence de l'étranger sur le territoire français, la nature et l'ancienneté de ses liens avec la France, l'existence ou non d'une précédente mesure d'éloignement et, le cas échéant, la menace pour l'ordre public que constitue sa présence sur le territoire.

15. D'une part, le préfet a refusé d'octroyer à M. C un délai de départ volontaire. Le requérant se trouve donc dans le cas où, en application de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il fait l'objet d'une interdiction de retour sur le territoire français. M. C ne justifie d'aucune circonstance humanitaire faisant obstacle à ce qu'une telle mesure soit prise à son encontre. D'autre part, comme cela a été dit plus haut, si l'intéressé est en France depuis qu'il est mineur et y a obtenu le statut de réfugié, il a, en raison de sa dangerosité et de la menace grave qu'il constitue pour l'ordre public et la sureté de l'Etat, perdu le bénéfice de cette protection par une décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides du 14 juin 2024. Il ne justifie d'aucun lien particulier avec la France, si ce n'est la présence de son père, incarcéré depuis 2020 et ayant lui aussi perdu la qualité de réfugié. Par suite, le préfet du Puy-de-Dôme n'a pas fait une inexacte application de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en fixant à dix ans la durée de l'interdiction de retour contestée.

16. Il résulte de tout ce qui précède que M. C n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision du 17 septembre 2024.

Sur les frais liés au litige :

17. En application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, le tribunal ne peut pas faire bénéficier la partie perdante du paiement par l'autre partie des frais qu'elle a exposés à l'occasion du litige soumis au juge. Dès lors, les conclusions présentées à ce titre par M. C doivent être rejetées.

DÉCIDE :

Article 1er : M. C est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : La requête de M. C est rejetée.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A C et au préfet du Puy-de-Dôme.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 mars 2025

La magistrate désignée,

M. B,

La greffière,

A. Senoussi,

La République mande et ordonne au préfet du Puy-de-Dôme en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

Un greffier,

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