mardi 30 avril 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Paris |
| Section | Tribunal Administratif de Paris |
| N° Dossier | TA75-2005359 |
| Type | Décision |
| Publication | C |
| Formation | 3e Section - 3e Chambre |
| Avocat requérant | CABINET WILLKIE, FARR ET GALLAGHER |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 6 mars 2020 et un mémoire du 11 avril 2022, la société des autoroutes Esterel, Côte d'Azur, Provence, Alpes (ESCOTA), représentée par Me Laloum (Cabinet Willkie Farr et Gallagher), demande au tribunal :
1°) d'annuler la décision implicite de rejet opposée par l'État à la demande du 5 novembre 2019 tendant à l'indemnisation des préjudices subis lors du mouvement des gilets jaunes sur le réseau autoroutier qui lui est concédé ;
2°) de condamner l'Etat à lui verser la somme totale de 18 175 923 euros, en réparation globale de son préjudice subi outre intérêts de droit commun à compter du 5 novembre 2019, date de sa demande indemnitaire préalable ;
3°) de mettre à la charge A la somme de 5 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- le tribunal administratif de Paris est compétent territorialement pour connaître de l'ensemble des conclusions de la requête dans la mesure où, les demandes sont connexes, en application de l'article R. 342-1 du code de justice administrative ;
- à titre principal, la responsabilité contractuelle sans faute A est engagée sur le fondement de la théorie dite du fait du prince ; l'abstention de l'autorité publique contractante dans l'exercice de ses pouvoirs de police administrative, ainsi que l'insuffisance des mesures générales prises, sont de nature à engager la responsabilité contractuelle sans faute A ;
- à titre subsidiaire, la responsabilité sans faute A est engagée sur le fondement de l'article L. 211-10 du code de la sécurité intérieure ;
- elle a droit à la réparation des préjudices qu'elle a subis ; les préjudices totaux subis par ESCOTA en 2018 en lien avec les manifestations des gilets jaunes représentent, sous réserve de consolidation, un montant de 35 579 073 euros, à savoir 28 283 569 euros de pertes de recettes et 7 295 504 euros de dommages matériels ; les préjudices pour 2019 s'élèvent à 5 875 913 euros, dont 3 690 380 euros de perte de recette et 2 185 533 de dommage matériel ; toutefois, en proratisant l'indemnité globale d'assurance perçue par Vinci Autoroutes à hauteur de la part de préjudice alors imputée au réseau ESCOTA, il en résulte que ESCOTA a été indemnisée pour 2018 à hauteur de 23 279 063 euros ; il résulte de ce qui précède qu'il y a lieu de condamner l'État à lui verser la somme de 18 175 923 euros ;
- le phénomène de rattrapage observé en 2019 par l'ART indique simplement que le trafic sur le réseau autoroutier et, partant, les recettes de péage, ont progressivement et largement renoué avec leur trajectoire antérieure aux gilets jaunes, sans pour autant compenser les pertes effectivement subies essentiellement en fin d'année 2018 et à la marge en 2019 dans le contexte des gilets jaunes.
Par un mémoire en défense, enregistré le 21 décembre 2021, le ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires :
1°) à titre principal, conclut au rejet de la requête ;
2°) à titre subsidiaire, dans l'éventualité où la responsabilité A serait engagée, conclut à ce qu'une expertise soit ordonnée afin de procéder à l'évaluation du préjudice subi par la société requérante ;
3°) à titre infiniment subsidiaire, dans l'éventualité où la responsabilité A serait engagée, conclut à ce que l'indemnisation susceptible d'être allouée à la société ESCOTA soit cantonnée à de plus juste proportions.
Il soutient que :
- il y a lieu de prononcer sa mise hors de cause s'agissant des conclusions indemnitaires présentées au titre de la responsabilité A du fait d'attroupements ou de rassemblements ;
- le tribunal administratif de Paris n'est pas compétent pour statuer sur les conclusions indemnitaires présentées au titre de la responsabilité A du fait d'attroupements ou de rassemblements ;
- les conditions de l'engagement de la responsabilité sans faute A en raison du fait du prince ne sont pas remplies ;
- le préjudice matériel n'est pas établi en l'absence de justification de la prise en compte de la vétusté initiale des équipements et en l'absence de facture ;
- le préjudice relatif aux moyens externes déployés n'est pas établi ;
- le préjudice tenant aux pertes de recettes de péage n'est pas établi ; l'ART n'a relevé aucune perte de recette pour l'année 2019 en lien avec le mouvement des gilets jaunes, elle note un rattrapage des recettes au péage de la fin d'année 2018 ; les recettes au péage ont ainsi progressé passant de 749,6 millions d'euros en 2018 à 785,9 millions d'euros en 2019.
Par une lettre du 21 février 2023, le tribunal a demandé à la société ESCOTA de régulariser sa requête par la présentation de requêtes distinctes, s'agissant des conclusions indemnitaires dirigées contre l'Etat, sur le fondement de l'article L. 211-10 du code de la sécurité intérieure, au titre des dommages subis lors des manifestations et attroupements, qui ne présentent pas un lien suffisant avec les conclusions tendant à la condamnation A concédant, pris en la personne du ministre de la transition écologique, sur le fondement de la responsabilité contractuelle.
Par un mémoire en défense, enregistré le 25 mars 2024, le préfet des Bouches-du-Rhône conclut à l'incompétence territoriale du tribunal administratif de Paris, au renvoi de la requête devant le tribunal administratif de Marseille et à son rejet.
Il soutient que le tribunal administratif de Paris n'est pas compétent pour statuer sur des conclusions se rapportant aux désordres résultant de rassemblements et attroupements sur les routes situées hors du territoire de la commune de Paris.
La requête a été communiquée au ministre de l'intérieur et des outre-mer et aux préfets des Alpes de Haute-Provence, du Var, des Alpes-Maritimes, des Hautes-Alpes, qui n'ont pas produit d'observations.
Vu :
- les requêtes n°2329260, 2329262, 2329264, 2329266, 2329423 de la société ESCOTA,
- les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de la sécurité intérieure,
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Renvoise,
- les conclusions de Mme Beugelmans-Lagane, rapporteure publique,
- les observations de Me Chanel, avocat de la société ESCOTA.
Considérant ce qui suit :
1. La société ESCOTA est concessionnaire A pour la construction, l'entretien et l'exploitation d'un réseau d'autoroutes de 470,05 kilomètres environ. Elle a présenté une demande indemnitaire préalable au ministre chargé des transports le 5 novembre 2019 aux fins d'obtenir réparation des dommages qu'elle a subis, entre 2018 et 2019, dans le cadre du mouvement social dit des " gilets jaunes ". Par la présente requête, la société ESCOTA demande la condamnation A à lui verser la somme de 18 175 923 euros.
Sur l'étendue du litige :
2. La société ESCOTA a demandé, par une seule requête, la réparation des dommages qu'elle estime avoir subis du fait des dégradations et des occupations commises sur le réseau d'autoroutes concédé à l'occasion du mouvement dit des " gilets jaunes " sur le fondement, à titre principal, de la responsabilité contractuelle sans faute dite du fait du prince A concédant et, à titre subsidiaire, de la responsabilité sans faute A du fait d'attroupements ou de rassemblements au sens des dispositions de l'article L. 211-10 du code de la sécurité intérieure. D'une part, ces conclusions soulèvent des questions de responsabilité de nature différente. D'autre part, elles mettent en cause plusieurs autorités publiques agissant en vertu de compétences différentes- l'Etat étant pris en la personne du ministre de la transition écologique dans le cadre de la responsabilité contractuelle tandis qu'il est pris en la personne des différents préfets de département dans le cadre des responsabilités extracontractuelles invoquées- qui doivent être mises à même de présenter des observations sur les évènements et les questions de droit qui les concernent. Enfin, les évènements invoqués, qui doivent être précisément localisés et faire l'objet d'une appréciation concrète dans le cadre de l'application des dispositions de l'article L. 211-10 du code de la sécurité intérieure, se sont produits à des dates différentes, dans plusieurs départements différents et ont donné lieu à des dommages d'ampleur différente. Dans ces conditions, la circonstance que les dommages invoqués ont tous été occasionnés dans le cadre d'un mouvement social d'envergure nationale ne suffit pas à caractériser un lien suffisant de nature à rendre les conclusions recevables dans leur totalité. De même, la circonstance que la société requérante a entendu hiérarchiser l'invocation des différents fondements de responsabilité compte tenu de sa qualité de co-contractante A n'est pas non plus de nature à caractériser un tel lien suffisant entre ses différentes conclusions. Dès lors, dans les circonstances particulières de l'espèce, ces conclusions ne présentent pas entre elles un lien suffisant de nature à permettre qu'elles fassent l'objet d'une requête unique, présentée de surcroît devant le seul tribunal administratif de Paris.
3. La société ESCOTA, invitée par le tribunal à régulariser sa requête par la présentation de requêtes distinctes, a donné suite à cette invitation, par l'introduction des 5 nouvelles requêtes visées ci-dessus. Par conséquent, les conclusions indemnitaires fondées sur la responsabilité sans faute A au titre des dispositions de l'article L. 211-10 du code de la sécurité intérieure, qui font l'objet des requêtes distinctes régularisées, sont sans objet. Il est donc uniquement statué, par le présent jugement, sur les conclusions tendant à la condamnation A concédant sur le fondement de la responsabilité contractuelle sans faute.
Sur la responsabilité sans faute contractuelle A au titre du " fait du prince " :
4. La société ESCOTA soutient que les agissements des autorités de police, qui n'ont pas été en mesure de mettre fin aux occupations des barrières de péage et aux dégradations causées par les manifestants, constituent un fait du prince de nature à engager la responsabilité contractuelle sans faute à son égard. Elle soutient que ces agissements lui ont causé d'importants préjudices relatifs aux dégradations commises sur le réseau, aux frais de mobilisation de son personnel, aux frais de procédure, aux pertes de recettes de péage et à un manque à gagner de recettes de péage, le trafic constaté étant largement inférieur, du fait des manifestations, au trafic escompté.
5. Toutefois, il résulte de l'instruction que les actions et les carences des autorités de police invoquées en lien avec les différentes manifestations qui se sont succédées sur certains tronçons d'autoroutes concernent une période de seulement quelques semaines. En outre, il ne résulte pas de l'instruction qu'au cours de cette période relativement courte, l'ensemble du réseau concédé aurait été affecté, de façon simultanée. A cet égard, s'il n'est pas contesté que les évènements recensés par la société ESCOTA ont, de façon globale à l'issue du mouvement social, concerné une très grande partie du réseau concédé, ils n'ont pas pour autant rendu impossible, au cours de cette même période, l'exploitation de l'ensemble du réseau, les différentes manifestations n'ayant pas eu lieu, à chaque date, de façon simultanée sur l'ensemble des sites. Ainsi, il résulte de l'instruction que la société ESCOTA a enregistré, au cours de l'année 2018, une diminution du trafic moyen de 3,2%, une légère baisse des recettes de péage de 1,6 % par rapport à l'année antérieure, avec des recettes de péage de l'ordre de 737,5 millions d'euros contre 749,7 millions d'euros. Il résulte en particulier du rapport de l'année 2018 de l'ART " synthèse des comptes des concessions autoroutières-exercice 2018 " que la baisse de son résultat net de 2,8% s'explique par différents effets contraires, à savoir notamment une amélioration du résultat financier et une hausse des dotations aux amortissements et provision. Toutefois, le rapport de l'année 2019 de l'ART " synthèse des comptes des concessions autoroutières-exercice 2019 " fait état d'un rattrapage, les recettes au péage ayant progressé passant de 737,5 millions d'euros en 2018 à 773,3 millions d'euros en 2019 et le résultat net ayant augmenté de 19,6%. Dans ces conditions, il ne résulte pas de l'instruction que les actions et les carences des autorités de police visées par la société requérante, à les supposer, au demeurant, imprévisibles au moment de la conclusion du contrat de concession ou de son dernier avenant, auraient modifié un élément essentiel du contrat ou apporté aux conditions d'exploitation de la concession des modifications telles qu'elles seraient de nature à ouvrir un droit à indemnité à la société sur le fondement de la responsabilité contractuelle sans faute, quand bien même la société a également subi un manque à gagner de recettes de péage au cours de la période en cause. Par suite, les conclusions indemnitaires présentées sur le fondement de la responsabilité contractuelle sans faute A dite du fait du prince ne peuvent qu'être rejetées.
6. Il résulte de ce qui précède que la société ESCOTA n'est pas fondée à demander la condamnation A à lui verser la somme totale de 18 175 923 euros, assortie des intérêts au taux légal. Ses conclusions indemnitaires doivent par suite être rejetées. Par voie de conséquence, les conclusions relatives aux frais d'instance doivent également être rejetées.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de la société ESCOTA est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à la société des autoroutes Esterel, Côte d'Azur, Provence, Alpes, au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires, aux préfets des Alpes de Haute-Provence, du Var, des Alpes-Maritimes, des Bouches du Rhône, des Hautes-Alpes.
Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer.
Délibéré après l'audience du 9 avril 2024, à laquelle siégeaient :
- M. Gracia, président,
- Mme Merino, première conseillère
- Mme Renvoise, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 avril 2024.
La rapporteure,
T. RENVOISE
Le président,
J-Ch. GRACIALa greffière,
C. YAHIAOUI
La République mande et ordonne au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Tribunal Administratif de Paris — N° TA75-2535565
Le Tribunal Administratif de Paris a rejeté la requête de Mme A... visant à annuler l'arrêté préfectoral refusant le renouvellement de son titre de séjour et ordonnant son éloignement. Le tribunal a jugé que le préfet avait légalement appliqué l'article L. 432-1-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, en fondant son refus sur la condamnation de l'intéressée pour des faits relevant des articles 222-34 à 222-40 du code pénal. Il a également estimé que les circonstances invoquées (emploi stable, sursis) étaient sans incidence sur la légalité de la décision et n'ont pas constaté de méconnaissance de l'article 8 de la CEDH.
26/03/2026
Tribunal Administratif de Paris — N° TA75-2534617
Le Tribunal Administratif de Paris a annulé l'arrêté du préfet de police refusant le renouvellement du titre de séjour et ordonnant l'éloignement d'une ressortissante brésilienne. La juridiction a retenu que le préfet avait méconnu l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en ne procédant pas à une appréciation individuelle et concrète de la situation de l'intéressée, notamment au regard de son état de santé et de son droit au respect de la vie privée et familiale (article 8 de la CEDH). Le tribunal a enjoint au préfet de réexaminer la demande de titre de séjour dans un délai de deux mois.
26/03/2026
Tribunal Administratif de Paris — N° TA75-2411323
Le Tribunal Administratif de Paris a examiné un recours pour excès de pouvoir contre le refus du préfet de police de délivrer un titre de séjour à un ressortissant algérien. Le tribunal a annulé la décision attaquée, considérant que l'administration n'avait pas procédé à l'examen de la situation personnelle du requérant au regard de son pouvoir discrétionnaire de régularisation exceptionnelle. Cette solution s'appuie sur l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968, qui régit le séjour des ressortissants algériens sans interdire une telle régularisation.
26/03/2026
Tribunal Administratif de Paris — N° TA75-2428408
Le Tribunal Administratif de Paris a annulé l'arrêté du préfet de police refusant le renouvellement d'une carte de séjour "talent" à une artiste-interprète. La juridiction a relevé d'office que le refus, fondé sur un seuil de ressources fixé par un arrêté ministériel (annexe 10 du CESEDA), était entaché d'incompétence, car ce seuil relève d'un décret en Conseil d'État selon l'article L. 421-20 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Le tribunal a enjoint au préfet de reconsidérer la demande dans un délai de quatre mois.
26/03/2026