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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2010421

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2010421

vendredi 5 janvier 2024

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2010421
TypeDécision
PublicationC
Formation3e Section - 1re Chambre
Avocat requérantCABINET SOULIE, COSTE-FLORET & AUTRES (SCP)

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par un jugement du 1er février 2022, le tribunal administratif, avant de statuer sur les préjudices de M. B et le surplus des conclusions, a ordonné une expertise en vue notamment d'apprécier la réalité et l'étendue des blessures et lésions subies par M. B, en lien avec le tir de grenade à main du 5 décembre 2019, la date de consolidation des blessures, et d'évaluer l'ensemble des préjudices liés à ces blessures.

L'expert désigné par une ordonnance du vice-président du tribunal du 8 mars 2022 a déposé son rapport au greffe le 5 octobre 2022.

Par une ordonnance du 15 novembre 2022, les frais et honoraires de l'expertise ont été liquidés et taxés à la somme de 1 850 euros TTC.

Par deux mémoires, enregistrés le 25 septembre et le 20 octobre 2023, M. C B et Mme A B, représentés par Mme E, demandent au tribunal :

1°) de condamner l'Etat à verser à M. B la somme de 234 470 euros en réparation des préjudices qu'il a subis du fait de sa grave blessure à l'œil, et de déduire la somme de 30 000 euros correspondant à la provision déjà versée en application du jugement du 1er février 2022 ;

2°) de condamner l'Etat à verser à M. B, les frais d'expertise d'un montant global de 2 850 euros ;

3°) de condamner l'Etat à verser à Mme B la somme de 27 000 euros en réparation du préjudice moral subi ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 5 000 euros au titre de l'article L. 761 1 du code de justice administrative.

Par un mémoire en défense, enregistré le 11 octobre 2023, le préfet de police conclut à la limitation de la condamnation de l'État à verser au requérant à titre principal, une somme de 49 015,31 euros, et à titre subsidiaire, une somme de 58 015,31 euros.

Il soutient en outre que les conclusions présentées par Mme B sont irrecevables faute d'avoir été précédées d'une demande indemnitaire préalable.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la sécurité intérieure ;

- le code de la sécurité sociale ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport G Castéra,

- les conclusions G Ménéménis, rapporteure publique,

- et les observations de Me Rybka, avocate de M. et Mme B, et G Mme D, représentant la préfecture de police.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, journaliste photographe pour l'agence de presse turque Anadolu, né le 1er janvier 1970, a été grièvement blessé à l'œil gauche le 5 décembre 2019 à 15h45 boulevard de Magenta, à Paris, alors que se tenait une manifestation déclarée par plusieurs organisations syndicales ayant pour objet " la défense des services publics et de notre système de retraites ". Par un jugement du 1er février 2022, le tribunal a déclaré l'Etat responsable des préjudices subis par M. B, à hauteur de 90%. Avant de statuer sur les préjudices de M. B, le tribunal a ordonné qu'il soit procédé à une expertise afin de déterminer la nature et l'étendue des préjudices subis. L'expert a déposé son rapport le 5 octobre 2022.

Sur l'évaluation des préjudices subis :

2. En premier lieu, M. B a droit à l'indemnisation de l'ensemble des préjudices patrimoniaux et personnels résultant de l'accident dont il a été victime, dans la mesure toutefois où ceux-ci ne sont pas réparés par les prestations qui lui ont déjà été accordées et dans la limite de 90% du préjudice total imputable à l'Etat dès lors que dans le jugement avant-dire droit du 1er février 2022, le tribunal a jugé que la faute commise par M. B était de nature à exonérer l'Etat de sa responsabilité à hauteur de 10%.

3. En deuxième lieu, la présente procédure a été communiquée à la caisse primaire d'assurance maladie des Yvelines qui n'a pas produit de mémoire.

4. En troisième lieu, il résulte du rapport d'expertise qu'à la suite du tir de grenade du 5 décembre 2019, M. B a subi de graves lésions à l'œil gauche ayant nécessité de nombreuses interventions chirurgicales. Il suit actuellement un traitement d'entretien et une surveillance régulière en consultation et par examens biologiques. Enfin, l'expert a fixé la date de consolidation au 20 juin 2022, lors d'un examen pratiqué par l'ophtalmologue de M. B, dès lors que ce dernier n'avait pas fait de proposition thérapeutique complémentaire. L'expert a toutefois considéré qu'il restait des " réserves en aggravation ", nécessitant un traitement médicamenteux et un suivi régulier, et pouvant donner lieu à des nouvelles interventions chirurgicales.

En ce qui concerne les préjudices personnels temporaires :

Quant au déficit fonctionnel temporaire :

5. Il résulte de l'instruction, et notamment du rapport d'expertise, que M. B a subi un déficit fonctionnel temporaire total lors de ses hospitalisations, à savoir du 5 au 10 décembre 2019, les 11 mars, 6 et 7 octobre, 16 octobre 2020, les 13 octobre, 2 novembre, 24 novembre 2021 et les 4 février et 4 mars 2022. Il a également subi une période de déficit fonctionnel temporaire partiel à 30% du 11 décembre 2019 au 20 juin 2022 hors les périodes de déficit temporaire total précitées. Il sera fait une juste appréciation du préjudice correspondant à ces déficits fonctionnels temporaires en l'évaluant à la somme de 3850 euros. Compte tenu du partage de responsabilité, la somme de 3 465 euros sera mise à la charge de l'Etat.

Quant aux souffrances endurées :

6. Il résulte du rapport d'expertise que les souffrances endurées par M. B suite à l'accident dont il a été victime ont été évaluées à 4,5 sur une échelle de 7. Il sera fait une juste appréciation de ce chef de préjudice en l'évaluant à 9 500 euros, conduisant à ce que la somme de 8 550 euros soit mise à la charge de l'Etat à ce titre compte tenu du partage de responsabilité retenu précédemment.

Quant au préjudice esthétique :

7. Il résulte du rapport d'expertise qu'en raison d'un œil rouge, larmoyant, du port de pansement, de l'aniridie, de l'opacité de cornée et des cicatrices palpébrales, le préjudice esthétique temporaire de M. B a été évalué à 4 sur une échelle de 7. Il sera fait une juste appréciation de ce chef de préjudice en l'évaluant à 4 000 euros, conduisant à ce que la somme de 3 600 euros soit mise à la charge de l'Etat à ce titre compte tenu du partage de responsabilité retenu précédemment.

En ce qui concerne les préjudices personnels permanents :

Quant au déficit fonctionnel permanent :

8. Il résulte du rapport d'expertise que le déficit fonctionnel permanent de M. B a été évalué à 26% en tenant compte de l'acuité visuelle, de la photophobie, du larmoiement, et de ses souffrances morales et psychiques. Il sera fait une juste appréciation de ce chef de préjudice en l'évaluant à 38 000 euros, conduisant à ce que la somme de 34 200 euros soit mise à la charge de l'Etat à ce titre compte tenu du partage de responsabilité retenu précédemment.

Quant au préjudice esthétique :

9. Il résulte du rapport d'expertise que le préjudice esthétique permanent de M. B a été évalué à 3 sur une échelle de 7. Il sera fait une juste appréciation de ce chef de préjudice en l'évaluant à 3 500 euros, conduisant à ce que la somme de 3 150 euros soit mise à la charge de l'Etat à ce titre compte tenu du partage de responsabilité retenu précédemment.

Quant au préjudice d'agrément :

10. L'expert a estimé qu'il existait un préjudice d'agrément car M. B reste limité pour les activités sportives, ne pouvant plus pratiquer la natation, la plongée, le vélo, la course. Cette affirmation est établie par les attestations produites par M. B. Il sera fait une juste appréciation de ce chef de préjudice en l'évaluant à 4 000 euros, conduisant à ce que la somme de 3 600 euros soit mise à la charge de l'Etat à ce titre compte tenu du partage de responsabilité retenu précédemment.

En ce qui concerne les préjudices patrimoniaux temporaires :

Quant aux dépenses de santé :

11. Il résulte de l'instruction que M. B a engagé pour ses frais de santé, une somme globale de 829,67 euros. Il a par ailleurs engagé 200 euros de frais au titre de l'aménagement de son véhicule pour l'équiper d'un système de détection des angles morts. Il convient d'évaluer ce préjudice à hauteur de 1 030 euros, conduisant à ce que la somme de 927 euros soit mise à la charge de l'Etat, en tenant compte de la faute de la victime.

Quant à l'assistance par tierce personne :

12. L'expert a évalué le besoin d'assistance par une tierce personne à deux heures par jour, 7 jours sur 7, jusqu'au 20 juin 2022, date de consolidation. Il évoque une aide humaine simple, non spécialisée. M. B gardait une autonomie mais la perte de la vision binoculaire le gênait pour les déplacements extérieurs, et certains soins du corps. Eu égard à la nature limitée de ce besoin d'aide, et afin de tenir compte des congés payés et des jours fériés, il y a lieu de calculer l'indemnisation de ces besoins sur la base d'une année de 412 jours, en l'indemnisant, pour la période passée, sur la base d'un taux horaire moyen de 13 euros, compte tenu des cotisations dues par l'employeur et des majorations de rémunération pour travail du dimanche. Il sera fait une juste appréciation de ce préjudice en l'évaluant à 27 000 euros, conduisant à ce que la somme de 24 300 euros soit mise à la charge de l'Etat à ce titre compte tenu du partage de responsabilité retenu précédemment.

Quant aux pertes de revenus professionnels :

13. Dans son rapport, l'expert n'a pas chiffré la perte de revenus professionnels de M. B, en se bornant à préciser les dates des arrêts de travail et les périodes de reprise en mi-temps thérapeutique. Il résulte en revanche de l'instruction, en particulier de l'attestation d'un médecin du travail en date du 27 mai 2021 et du rapport d'expertise, que M. B a été contraint d'adapter son matériel de photographe et informatique à l'exercice de la photographie à la suite de son accident. M. B produit ainsi plusieurs factures ayant trait à l'achat d'un ordinateur, d'un écran de travail, d'appareils photo et d'objectifs et de différentes lunettes destinées à limiter les effets de la lumière des écrans. Dans ces conditions, il y a lieu d'évaluer ce chef de préjudice à hauteur de 14 384 euros. Il sera mis à la charge de l'Etat, compte tenu du partage de responsabilité retenu, la somme de 12 950 euros.

En ce qui concerne les préjudices patrimoniaux permanents :

Quant à l'incidence professionnelle et aux pertes de gains professionnels futurs :

14. D'une part, il résulte de l'instruction que M. B est toujours en mi-temps thérapeutique sur le même poste qu'il occupait avant l'accident. M. B ne justifie pas de perte de gains professionnels dès lors qu'il soutient que les pertes de gains sont compensées par l'employeur et les prestations servies par les tiers payeurs.

15. D'autre part, il ressort du rapport d'expertise que M. B est plus lent pour effectuer les photos et les traiter et estime que ses performances ont baissé et qu'il vend moins bien ses photos. Son arrêt de travail et le mi-temps thérapeutique l'ont fait perdre en notoriété et il ne couvre plus les manifestations et conflits nationaux. En outre, la dégradation de son acuité visuelle augmente la pénibilité de son travail de journaliste photographe. Pour autant, il occupe le même poste que celui qu'il occupait avant l'accident et n'envisage pas de reconversion professionnelle. Compte tenu de ces éléments, il sera fait une juste appréciation de ce chef de préjudice en l'évaluant à 17 000 euros, conduisant à ce que la somme de 15 300 euros soit mise à la charge de l'Etat à ce titre compte tenu du partage de responsabilité retenu précédemment.

16. Il résulte de tout ce qui précède, que les préjudices subis par M. B doivent être évalués à la somme totale de 110 044 euros. Il convient de retrancher de cette somme, celle de 30 000 euros correspondant à la provision déjà versée en application du jugement du 1er février 2022.

17. Il résulte de tout ce qui précède qu'il y a lieu de condamner l'Etat à verser à M. B la somme totale de 80 044 euros en réparation des préjudices qu'il a subis.

Sur les conclusions indemnitaires présentées par Mme B :

18. D'une part, aux termes de l'article R. 421-1 du code de justice administrative : " La juridiction ne peut être saisie que par voie de recours formé contre une décision () / Lorsque la requête tend au paiement d'une somme d'argent, elle n'est recevable qu'après l'intervention de la décision prise par l'administration sur une demande préalablement formée devant elle. ". La condition tenant à l'existence d'une décision de l'administration doit être regardée comme remplie si, à la date à laquelle le juge statue, l'administration a pris une décision, expresse ou implicite, sur une demande formée devant elle, régularisant ce faisant la requête.

19. Il résulte de l'instruction que Mme B a présenté une demande indemnitaire préalable en son nom et au nom de son époux, reçue par la préfecture le 17 juillet 2023. Par suite, la fin de non-recevoir tirée de l'irrecevabilité des conclusions indemnitaires présentées par Mme B en l'absence de demande indemnitaire préalable doit être écartée.

20. D'autre part, Mme B soutient avoir subi un préjudice d'affection et des troubles dans ses conditions d'existence, en raison des hospitalisations répétées de son mari et de la modification de sa vie quotidienne (accompagnements aux rendez-vous médicaux, gestion du foyer). Il convient de faire une juste appréciation du préjudice invoquée par Mme B en l'évaluant à 3 000 euros.

Sur les frais d'expertise et les frais d'assistance à expertise :

21. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 850 euros correspondant aux frais d'expertise et aux frais d'assistance à expertise d'un médecin conseil, exposés par M. B.

Sur les frais liés au litige :

22. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par M. B et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : L'Etat est condamné à verser à M. B la somme de 80 044 euros.

Article 2 : L'Etat est condamné à verser à Mme B la somme de 3 000 euros.

Article 3 : Il est mis à la charge de l'Etat la somme de 2 850 euros à verser à M. B au titre des frais d'expertise et des frais d'assistance à expertise.

Article 4 : Il est mis à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à M. B en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à C B, à Mme A B, au préfet de police et à la caisse primaire d'assurance maladie des Yvelines.

Copie en sera adressée pour information à Mme F, experte près la Cour d'appel de Paris.

Délibéré après l'audience du 19 décembre 2023, à laquelle siégeaient :

- Mme Giraudon, présidente,

- Mme Marcus, première conseillère,

- Mme Castéra, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 janvier 2024.

La rapporteure,

A. Castéra

La présidente,

M.-C. GiraudonLe greffier,

Y. Fadel

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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