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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2019977

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2019977

mercredi 14 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2019977
TypeDécision
PublicationC
Formation1re Section - 1re Chambre
Avocat requérantCABINET JUDIJURISOL

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 26 novembre 2020, M. et Mme B, représentés par Me Montravers, demandent au tribunal :

-de prononcer la décharge des cotisations supplémentaires à l'impôt sur le revenu et aux prélèvements sociaux qui leur ont été assignées au titre de l'année 2013, en droits, intérêts et majorations ;

-de mettre à la charge de l'Etat 5 000 euros en application de l'article L.761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

-L'examen de leur situation fiscale personnelle au titre de l'année 2013 a été mené de manière déloyale car il a pour origine un précédent redressement, au titre des années 2011 et 2012, dont l'irrégularité, a été définitivement jugée par la cour administrative d'appel de Versailles, et dont il n'est pas détachable, l'administration ayant dès l'origine présumé, sur la base de ce dernier, que M. B était le responsable en France de la société de droit chypriote Kivera, comme le montrent notamment les demandes adressées par l'administration aux autorités chypriotes dès le 29 mai 2015 et à diverses sociétés françaises dès les 15 mars et 1er avril 2016, soit antérieurement à l'avis d'examen de leur situation fiscale personnelle daté du 4 avril suivant ;

- L'examen de leur situation fiscale personnelle procède d'un détournement de procédure visant à redresser les revenus professionnels de M. B sans procéder à une vérification de comptabilité, l'administration ne pouvant procéder à celle-ci après le 31 décembre 2016, alors que les conditions de l'article L.47 C du livre des procédures fiscales pour passer outre la vérification de comptabilité ne sont pas remplies ;

-L'administration a exercé de manière irrégulière son droit de communication auprès de diverses sociétés françaises ;

-Les impositions litigieuses ne sont pas fondées, l'administration ne pouvant faire application de l'article 109-1-1° du code général des impôts dès lors qu'elle n'a pas démontré que la société Kivera était légalement soumise à l'impôt sur les sociétés en France, de sorte qu'elle ne peut imposer que les revenus effectivement perçus par M. B, qui se limitent à des virements pour un montant total de 11 000 euros reçus sur son compte bancaire ouvert en Espagne ;

-L'administration ne pouvait fonder les redressements sur les seuls éléments obtenus auprès de tiers ;

-L'administration n'a démontré, dans le cadre de l'examen de leur situation fiscale personnelle, aucune discordance entre leurs revenus déclarés, leur train de vie, leur épargne ou l'évolution de leur patrimoine ;

-Les montants litigieux n'ont fait que transiter par la société Kivera, s'agissant de commissions que cette dernière a reversées à des tiers ;

-La majoration de 80% en application de l'article 1729 c du code général des impôts n'est pas motivée, en méconnaissance de l'article L.80 D du livre des procédures fiscales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 11 août 2021, le directeur de la direction nationale de vérification des situations fiscales conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- La convention entre le Gouvernement de la République française et le Gouvernement de la République de Chypre en vue d'éviter les doubles impositions et de prévenir l'évasion fiscale en matière d'impôts sur le revenu et sur la fortune signée le 18 décembre 1981 ;

- le code général des impôts et le livre des procédures fiscales ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Grossholz,

- et les conclusions de Mme Belle, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. et Mme B ont fait l'objet d'un examen de leur situation fiscale personnelle au terme duquel l'administration leur a assigné, selon la procédure contradictoire, des cotisations supplémentaires à l'impôt sur le revenu et aux prélèvements sociaux, majorées de 80% pour manœuvres frauduleuses au titre de 2013 et à raison de revenus réputés distribués à M. B par la société de droit chypriote Kivera sur le fondement des dispositions du 1° du 1 de l'article 109 du code général des impôts. Ils demandent au tribunal d'en prononcer la décharge.

Sur les droits au principal :

En ce qui concerne la régularité de la procédure d'imposition :

2. En premier lieu, si M. et Mme B soutiennent que l'administration aurait en réalité fondé les redressements en litige sur les constats opérés à l'occasion d'un précédent contrôle fiscal dont ils ont fait l'objet, au titre des années 2011 et 2012, jugé irrégulier par un arrêt du

16 mai 2019 de la cour administrative d'appel de Versailles, ce fait ne résulte pas de l'instruction et ne saurait être déduit de la seule circonstance que l'administration a exercé une demande d'assistance administrative internationale auprès des autorités chypriotes et son droit de communication auprès de sociétés dès avant le début de l'examen de leur situation fiscale personnelle dont l'avis date du 4 avril 2016. D'autre part, l'autorité de chose jugée attachée à l'arrêt invoqué ne s'étend pas au contrôle fiscal distinct dont les requérants ont fait l'objet au titre d'une autre année, 2013. Le moyen, qui manque en fait, ne peut qu'être écarté.

3. En deuxième lieu, M. et Mme B soutiennent que l'administration aurait commis un détournement de procédure en procédant à un examen de leur situation fiscale personnelle aux seules fins de rectifier les revenus professionnels de M. B nonobstant l'impossibilité de procéder à une vérification de comptabilité de ces derniers en raison de l'expiration de son délai de reprise. Il résulte pourtant de l'instruction qu'au contraire, les redressements en litige ne portent pas sur des revenus professionnels mais sur des revenus de capitaux mobiliers qui ont pour origine des redressements à l'impôt sur les sociétés notifiés à la société Kivera au terme de la vérification de comptabilité dont cette dernière a fait l'objet au titre des exercices clos au cours des années 2006 à 2014. L'administration ne s'est ainsi pas fondée sur les dispositions de l'article L.47 C du livre des procédures fiscales la dispensant d'engager une vérification de comptabilité " lorsque, au cours d'un examen contradictoire de la situation fiscale personnelle, sont découvertes des activités occultes ou mises en évidence des conditions d'exercice non déclarées de l'activité d'un contribuable ". Le moyen ne peut donc qu'être écarté.

4. En troisième lieu, M. et Mme B, dont les impositions personnelles ont été rehaussées à partir des constatations faites par l'administration au cours de la vérification de comptabilité de la société Kivera, ne sauraient utilement invoquer l'irrégularité, à la supposer établie, de l'exercice, par l'administration, de son droit de communication dont il résulte de l'instruction, particulièrement de la proposition de rectification qui leur a été adressée, qu'il l'a été dans le cadre de la vérification de comptabilité de cette société. De tels moyens, qui sont relatifs à la procédure d'imposition suivie à l'encontre de cette dernière, sont inopérants au regard des impositions personnelles établies au nom des contribuables.

En ce qui concerne le bien-fondé des impositions litigieuses :

5. En premier lieu, aux termes de l'article 108 du code : " Les dispositions des articles 109 à 117 fixent les règles suivant lesquelles sont déterminés les revenus distribués par : 1° Les personnes morales passibles de l'impôt prévu au chapitre II du présent titre ", ce dernier étant relatif à l'impôt sur les bénéfices des sociétés. Aux termes de l'article 209 I du code général des impôts : " I. Sous réserve des dispositions de la présente section, les bénéfices passibles de l'impôt sur les sociétés sont déterminés d'après les règles fixées par les articles 34 à 45, 53 A à 57, 108 à 117, 237 ter A et 302 septies A bis et en tenant compte uniquement des bénéfices réalisés dans les entreprises exploitées en France, de ceux mentionnés aux a, e, e bis et e ter du I de l'article 164 B ainsi que de ceux dont l'imposition est attribuée à la France par une convention internationale relative aux doubles impositions ". Aux termes de l'article 4 de la convention franco-chypriote susvisée : " 1. Au sens de la présente Convention, l'expression " résident d'un Etat " désigne toute personne qui, en vertu de la législation de cet Etat, est assujettie à l'impôt dans cet Etat, en raison de son domicile, de sa résidence, de son siège de direction ou de tout autre critère de nature analogue. Toutefois, cette expression ne comprend pas les personnes qui ne sont assujetties à l'impôt dans cet Etat que pour les revenus de sources situées dans cet Etat ou pour la fortune qui y est située. (). Lorsque, selon les dispositions du paragraphe 1, une personne autre qu'une autre personne physique est un résident des deux Etats, elle est considérée comme un résident de l'Etat où son siège de direction effective est situé. "

6. Les requérants ne contestent pas sérieusement que la société Kivera est redevable de l'impôt sur les sociétés en France dès lors qu'ainsi que le fait valoir l'administration, la vérification de comptabilité de cette société a révélé, d'une part, l'absence de tout moyen humain et matériel qui lui permettrait d'exercer son activité d'apporteur d'affaires et de conseil dans le domaine de l'imprimerie depuis son siège social à Chypre et d'autre part, l'existence d'un siège de direction effective de cette société en France dès lors que des sociétés clientes, la SAS Creavi, la SA JPA Imprimeurs et la SAS Emissaires ont indiqué à l'administration fiscale que M. B, alors domicilié à Aulnay-sous-Bois, était leur seul interlocuteur au sein de cette société et qu'il effectuait lui-même les prestations pour le compte de celle-ci et que, selon les informations fournies par les autorités fiscales espagnoles, M. B a reçu, en 2013, sur un compte bancaire ouvert en Espagne dont il était le titulaire, des fonds de la société Kivera. Cette dernière doit ainsi être regardée comme une entreprise exploitée en France au sens des dispositions précitées de l'article 209-I du code général des impôts, imposable à l'impôt sur les sociétés en application de la loi fiscale française, sans qu'y fassent obstacles les stipulations précitées de la convention franco-chypriote. Il en résulte qu'en application des dispositions de l'article 108 du code général des impôts, les revenus distribués par cette société peuvent être imposés dans le chef de leurs bénéficiaires notamment sur le fondement de celles du 1° du 1 de l'article 109 du même code.

7. En deuxième lieu, M. et Mme B ne contestent pas sérieusement qu'ainsi que le fait valoir l'administration, la société Kivera a exercé une activité occulte au sens et pour l'application des dispositions des articles L.169 et L.176 du livre des procédures fiscales, aux termes desquelles " l'activité occulte est réputée exercée lorsque le contribuable n'a pas déposé dans le délai légal les déclarations qu'il était tenu de souscrire et soit n'a pas fait connaître son activité à un centre de formalités des entreprises ou au greffe du tribunal de commerce, soit s'est livré à une activité illicite ", dès lors qu'il n'est pas contesté que cette société ne s'est pas fait connaître, en France, du registre du commerce et des sociétés et n'a souscrit aucune déclaration fiscale.

8. En troisième lieu, si M. et Mme B soutiennent que des commissions reçues par la société Kivera auraient été reversées par celle-ci et n'auraient donc fait que transiter par elle, ils ne l'établissent par aucun élément.

9. En quatrième lieu, M. et Mme B ne sauraient utilement invoquer l'absence de recouvrement des suppléments d'impôt sur les sociétés notifiés à la société Kivera, qui est inopérante.

10. En cinquième lieu, aux termes de l'article 109 du code général des impôts : " 1. Sont considérés comme revenus distribués : / 1° Tous les bénéfices ou produits qui ne sont pas mis en réserve ou incorporés au capital () ". Aux termes de l'article 110 du même code : " Pour l'application du 1° du 1 de l'article 109, les bénéfices s'entendent de ceux qui ont été retenus pour l'assiette de l'impôt sur les sociétés ".

11. Les impositions en litige procèdent de l'inclusion dans les revenus taxables entre les mains de M. et Mme B dans la catégorie des revenus de capitaux mobiliers, sur le fondement des dispositions précitées du 1° du 1 de l'article 109 du code général des impôts, de sommes correspondant à un rehaussement des bénéfices de la société Kivera au titre de l'exercice clos en 2013 et regardées comme des revenus distribués par cette société à l'intéressé, que l'administration a considéré comme l'unique maître de l'affaire. Celle-ci pouvait valablement retenir cette qualification pour les mêmes motifs, non sérieusement contestés par les requérants, que ceux exposés au point 6 du présent jugement. Elle a pu légalement déduire de la qualité de seul maître de l'affaire de M. B qu'il devait être regardé comme le bénéficiaire des revenus réputés distribués par la société en cause, la circonstance qu'il n'aurait pas effectivement appréhendé les sommes correspondantes ou qu'elles auraient été versées à des tiers étant sans incidence à cet égard.

12. En sixième lieu, M. et Mme B ne peuvent utilement soutenir que l'administration n'a démontré aucune discordance entre leurs revenus déclarés, leur train de vie, leur épargne ou l'évolution de leur patrimoine, dès lors que, lorsqu'elle engage, comme en l'espèce, un examen de la situation fiscale personnelle, elle peut utiliser tous les éléments en sa possession lors du contrôle afin de s'assurer de la sincérité des déclarations souscrites, sans que l'opposabilité des constatations effectuées lors de la vérification de comptabilité d'une société, comme en l'espèce, soit conditionnée par une confrontation approfondie entre les déclarations de revenus du contribuable et les éléments de son train de vie.

Sur la majoration de 80% pour manœuvres frauduleuses :

13. Si M. et Mme B soutiennent que l'administration aurait insuffisamment motivé l'application de la majoration de 80% pour manœuvres frauduleuses sur le fondement de l'article 1729 c du code général des impôts, le contraire résulte de l'instruction, la proposition de rectification ayant indiqué, après avoir cité les dispositions mises en œuvre et défini la notion de " manœuvres frauduleuses ", avec précision les faits de l'espèce en raison desquelles elle retenait cette qualification, révélant la mise en place délibérée d'un procédé destiné à dissimuler des flux financiers à l'administration et à restreindre le pouvoir de contrôle de celle-ci.

14. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions de M. et Mme B, y compris celles tendant à l'application de l'article L.761-1 du code de justice administrative, doivent être rejetées.

D E C I D E:

Article 1er : La requête de M. et Mme B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. et Mme A B et au directeur de la direction nationale de vérification des situations fiscales.

Délibéré après l'audience du 31 janvier 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Vidal, présidente,

Mme Grossholz, première conseillère,

M. Khansari, conseiller,

Rendu public par mise à disposition du greffe le 14 février 2024.

La rapporteure,

C. GROSSHOLZ

La présidente,

S. VIDALLa greffière,

S. RUBIRALTA

La République mande et ordonne au ministre délégué auprès du ministre de l'Économie, des Finances et de la Souveraineté industrielle et numérique de la France, chargé des Comptes publics, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice, à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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