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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2102193

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2102193

jeudi 27 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2102193
TypeDécision
PublicationC
Formation4e Section - 3e Chambre
Avocat requérantIORIO

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et deux mémoires complémentaires enregistrés le 3 février 2021, le 21 novembre 2022 et le 30 janvier 2023, la société Eurovia Ile-de-France, représentée par Me Iorio, demande au tribunal :

1°) de condamner l'Etat à lui verser la somme de 294 636, 52 euros en réparation des préjudices subis du fait de la carence du préfet de la région d'Ile-de-France, préfet de Paris dans l'exercice de son pouvoir de tutelle sur l'association syndicale du passage d'Enfer ;

2°) de mettre à la charge de l'État la somme de 5 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- l'association syndicale forcée du passage d'Enfer est un établissement public à caractère administratif prenant la forme d'une association syndicale forcée ;

- la carence du préfet dans l'exercice de son pouvoir de tutelle à l'égard de l'association syndicale forcée du passage d'Enfer, en n'inscrivant pas d'office à son budget les dettes exigibles par la société Eurovia Ile-de-France, constitue une faute de nature à engager la responsabilité de l'Etat ;

- la carence du préfet dans l'exercice de son pouvoir de tutelle à l'égard de l'association syndicale forcée du passage d'Enfer, en ne la mettant pas en demeure de désigner un nouveau syndic alors qu'il avait été informé de l'inaction de Me Cauchemez-Laubeuf, constitue une faute de nature à engager la responsabilité de l'Etat ;

- la carence du préfet dans l'exercice de son pouvoir de tutelle à l'égard de l'association syndicale forcée du passage d'Enfer, en ne rendant pas exécutoire l'état de répartition des charges établi par Me Cauchemez-Laubeuf, constitue une faute de nature à engager la responsabilité de l'Etat ;

- la carence du préfet dans l'exercice de son pouvoir de tutelle à l'égard de l'association syndicale forcée du passage d'Enfer, en ne s'opposant pas à sa liquidation judiciaire alors qu'elle était une personne publique, constitue une faute de nature à engager la responsabilité de l'Etat ;

- elle a subi un préjudice financier dès lors qu'en raison de la carence du préfet, l'association syndicale forcée du passage d'Enfer n'a pas, avant sa liquidation judiciaire, payé sa dette s'élevant à un montant de 294 636, 52 euros.

Par deux mémoires en défense, enregistrés le 14 octobre et le 19 décembre 2022, le préfet de la région d'Ile-de-France, préfet de Paris conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- à titre principal, la responsabilité de l'Etat ne saurait être engagée ;

- à titre subsidiaire, les fautes commises par Me Cauchemez-Laubeuf sont de nature à exonérer totalement l'Etat de sa responsabilité.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la loi du 22 juillet 1912 relative à l'assainissement des voies privées ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Voillemot, rapporteure ;

- les conclusions de Mme de Schotten, rapporteure publique ;

- les observations de Me Iorio, avocat la société Eurovia Ile-de-France et de M. A, représentant le préfet de la région d'Ile-de-France, préfet de Paris.

Considérant ce qui suit :

1. Par arrêté municipal du 30 janvier 1984, le maire de Paris a enjoint à l'ensemble des propriétaires riverains du passage d'Enfer situé dans le 14e arrondissement, de se constituer en syndicat dans un délai d'un mois. Par une décision d'assemblée générale du 23 mars 1995, des travaux de réfection de la chaussée ont été votés par l'association syndicale du passage d'Enfer. La société ViaFrance, devenue société Eurovia Ile-de-France, s'est vue confier par un marché de travaux le 20 février 1995, conclu avec l'association syndicale du passage d'Enfer, la réalisation de travaux de voirie et de réfection des réseaux du passage d'Enfer. Cette dernière, n'a pas réglé à la société requérante l'intégralité des sommes dues au titre de l'exécution du marché. Le 12 juin 2007, la cour administrative d'appel de Paris a condamné l'association syndicale forcée du passage d'Enfer à verser à la société Eurovia Ile-de-France la somme de 188 396, 34 euros due au titre de l'exécution de ce contrat, assortie des intérêts moratoires. Par une ordonnance de référé du 4 novembre 2010 du tribunal judiciaire, Me Cauchemez-Laubeuf a été désignée es qualité d'administrateur judiciaire provisoire de l'association syndicale du passage d'Enfer. Par un jugement du 9 janvier 2020, le tribunal judiciaire de Paris a prononcé l'ouverture d'une procédure de liquidation judiciaire de l'association du passage d'Enfer. Cette procédure de liquidation a été clôturée par un jugement du tribunal judiciaire de Paris du 1er octobre 2020. Par courrier du 2 décembre 2020, réceptionné le 3 décembre suivant et resté sans réponse, le société Eurovia Ile-de-France, a adressé au préfet de la région d'Ile-de-France, préfet de Paris une réclamation préalable en vue d'être indemnisée de son préjudice financier, résultant de la carence du préfet dans l'exercice de son pouvoir de tutelle sur l'association syndicale du passage d'Enfer. Par la présente requête, elle demande au tribunal de condamner l'Etat à lui verser la somme totale de 294 636, 52 euros.

Sur la responsabilité du préfet de la région d'Ile-de-France, préfet de Paris :

2. Aux termes de l'article 2 de la loi du 22 juillet 1912 relative à l'assainissement des voies privées : " Les propriétaires de toute voie privée et les propriétaires des immeubles riverains sont tenus, sur la réquisition du maire ou, à son défaut, du préfet, et après avis du conseil départemental d'hygiène ou, à Paris, de la commission des logements insalubres, de se constituer en syndicat et de désigner un syndic chargé d'assurer l'exécution de tous travaux intéressant la voie et de pourvoir à son entretien et à sa gestion. L'assemblée générale du syndicat procède à la répartition des dépenses correspondantes entre les propriétaires intéressés sur la proposition du syndic. ". Aux termes de l'article 7 de cette même loi : " Les dépenses prévues au devis sont réparties par le syndic entre les propriétaires de la voie des immeubles riverains en raison de l'intérêt de chaque propriété à l'exécution des travaux, compte tenu, le cas échéant, de la nature des activités exercées dans les immeubles riverains et sans préjudice des recours susceptibles d'être intentés par le propriétaire dont s'agit en réparation des détériorations en résultant. / Les éléments de calcul qui ont servi à l'assiette des taxes sont indiqués dans un mémoire explicatif. Le dossier est complété par l'état général des propriétaires intéressés portant en regard du nom de chacun d'eux la proportion suivant laquelle il doit être imposé. Cette proportion s'appliquera, s'il y a lieu, aux dépenses excédant les précisions du devis ". Aux termes de l'article 8 : " Un exemplaire du dossier et un registre destiné à recevoir les observations des intéressés sont déposés à la mairie de la commune, et, à Paris, à la mairie de l'arrondissement où la voie et les propriétés riveraines sont situées, et ils y demeurent pendant quinze jours à compter de la notification du dépôt faite par le syndic aux propriétaires intéressés. / A l'expiration de ce délai, le syndic, après avoir entendu les réclamants et apprécié leurs observations, arrête dans un état spécial, soumis à l'approbation du préfet, les bases de réparation des dépenses ". Aux termes de l'article 11 de cette même loi : " Le recouvrement des sommes dues par les intéressés sera effectué, comme en matière de contributions directes, sur états dressés par le syndic, arrêtés et rendus exécutoires par le préfet, après visa du maire constatant que les travaux prescrits ont été exécutés au moins jusqu'à concurrence du montant desdits états. En cas d'insolvabilité d'un ou de plusieurs propriétaires intéressés, les sommes restant dues par eux seront réparties entre les autres propriétaires au prorata des sommes mises à leur charge par l'état de répartition, sauf recours contre les débiteurs ". Enfin, aux termes du troisième alinéa de l'article 13 : " Les sommes portées sur les états de recouvrement seront, en outre, garanties par une hypothèque légale sur les immeubles riverains de la voie privée, laquelle prendra rang à la date de l'inscription requise par le syndic, en vertu d'un extrait de l'état de recouvrement devenu exécutoire ".

3. Il résulte de ces dispositions qu'il appartient au préfet, pour le recouvrement des sommes dues par les propriétaires constituées en syndicat de propriétaires, régi par la loi du 22 juillet 1912, d'arrêter et de rendre exécutoire les états dressés par le syndic.

4. Il résulte de l'instruction qu'une grille de réparation des dépenses de l'association syndical du passage d'Enfer a été établie le 22 mars 2013 et actualisée le 22 octobre 2014. Un dossier a été mis à la disposition du public pendant 15 jours à partir du 13 février 2015 à la mairie du 14ème arrondissement de Paris et ces documents accompagnés d'un mémoire explicatif ont été adressés au préfet le 2 septembre 2015. Par courrier du 2 novembre 2015, le préfet de la région Ile-de-France a demandé à Me Cauchemez-Laubeuf un document officialisant les résultats de la consultation publique et sa position relative au contenu des observations formulées avant de procéder à l'approbation de l'état de répartition des dépenses. Par un courrier du 27 novembre 2015, Me Cauchemez-Laubeuf précisait que les réponses et explications aux observations formulées par les syndicats des copropriétaires du passage d'enfer étaient contenues dans le rapport du 22 octobre 2014. Par une ordonnance de référé du 19 janvier 2017, le tribunal de grande instance de Paris a rejeté la demande de la société Eurovia tendant au remplacement de l'administratrice provisoire désignée judiciairement, Me Cauchemez-Laubeuf, en relevant qu'elle avait bien exécuté sa mission en élaborant la grille de répartition des sommes dues à recouvrer et en la transmettant à la préfecture, charge à cette dernière de l'approuver, et qu'aucune carence de l'administratrice provisoire n'était alors démontrée.

5. En défense, le préfet fait valoir qu'il n'a pas arrêté et rendu exécutoire les états dressés par Me Cauchemez-Laubeuf dès lors que l'état général des propriétaires intéressés portant en regard du nom de chacun d'eux la proportion suivant laquelle il devait être imposé, état général prévu à l'article 7 de la loi de 1912 précité, ne lui a pas été communiqué. Toutefois, d'une part, il s'abstient de produire le dossier qui lui a été transmis par le syndic, permettant au juge de contrôler une éventuelle information manquante dans les éléments qui lui ont été communiqués par le syndic et faisant obstacle à ce qu'il soit procédé à l'arrêt des états dressés par le syndic et de leur donner un caractère exécutoire. D'autre part, dans son courrier du 2 novembre 2015 adressé à Me Cauchemez-Laubeuf, il a uniquement sollicité des informations relatives à la consultation publique menée conformément à l'article 8 de la loi de 1912 et n'a pas demandé l'état général des propriétaires intéressés avec la proportion suivant laquelle chacun d'eux devait être imposé. D'ailleurs, cet élément, mentionné dans un article de la loi applicable aux dépenses prévues dans un devis, n'est pertinent que pour être appliqué, s'il y a lieu, aux dépenses excédant les précisions du devis. Or, en l'espèce, les dépenses ne concernaient pas un devis mais portaient sur des travaux déjà exécutés et le caractère utile de cette information au cas d'espèce n'est pas apporté par le préfet. Enfin, si le préfet de la région Ile-de France considérait, après transmission des états dressés par le syndic le 2 septembre 2015, que des informations manquantes faisaient obstacle à l'approbation de la réparation des dépenses et au recouvrement des sommes dues, il lui appartenait de les demander au syndic. Or malgré les nombreux courriers adressés par la société Eurovia, par l'intermédiaire de son conseil, le 26 janvier 2017, le 9 mars 2017, le 28 septembre 2017, le 30 octobre 2017, le 16 avril 2018, le 25 avril 2018 demandant au préfet si la clé de répartition avait été fixée afin qu'il soit procédé au recouvrement des sommes dues, il ne résulte pas de l'instruction et il n'est d'ailleurs même pas allégué en défense que le préfet de la région Ile-de-France, préfet de Paris aurait demandé des éléments complémentaires après la réponse de Me Cauchemez-Laubeuf du 27 novembre 2015, afin de pouvoir approuvé les bases de réparation des dépenses, arrêter et rendre exécutoire les états des sommes dues dressés par le syndic. Cette carence, qui a perduré depuis la fin de l'année 2015, soit pendant près de cinq années à la date de la clôture de la procédure de liquidation judiciaire du syndicat du passage d'Enfer, a fait obstacle à ce que les sommes dues à la société Eurovia Ile-de-France soit recouvrées, dans les conditions prévues à l'article 11 de la loi de 1912 et prévoyant, notamment, leur répartition en cas d'insolvabilité des propriétaires intéressés.

6. Si le préfet de Paris fait valoir que les propres carences du syndic constitueraient une cause exonératoire, il ne résulte toutefois pas de l'instruction, comme il a été dit au point précédent, que les états dressés par le syndic ne pouvaient être arrêtés et rendus exécutoires dès leur transmission en septembre 2015 ni qu'il aurait effectué en vain auprès du syndic des démarches pour obtenir des éléments nécessaires au recouvrement des sommes dues.

Sur les préjudices :

7. Par un arrêt de la cour administrative d'appel de Paris du 12 juin 2007 devenu définitif, l'association syndicale forcée des propriétaires riverains du passage d'Enfer a été condamnée à verser à la société Eurovia Ile-de-France une somme de 188 396,34 euros au titre du règlement du solde du marché, assortie des intérêts au taux légal ainsi que les intérêts moratoires, prévues par les articles 6 et 7 du contrat du 20 février 1995. Le préfet de la région Ile-de-France, préfet de Paris ne pouvait ignorer cette créance détenue par la société requérante et son absence de recouvrement, alors qu'une copie de l'arrêt de la cour administrative d'appel de Paris n° 19PA00536 du 25 juin 2019, prononçant une astreinte à l'encontre de l'association syndicale forcée des propriétaires riverains du passage d'Enfer en raison de l'inexécution de l'arrêt du 12 juin 2007, lui a été adressée. Ainsi, sans carence du préfet de la région Ile-de France, préfet de Paris dans l'exercice des missions que lui confie l'article 11 de la loi du 22 juillet 1912 relative à l'assainissement des voies privées, cette somme aurait été perçue par la société requérante. Elle est donc fondée à demander la condamnation de l'Etat à verser l'intégralité de cette somme à hauteur de 188 396,34 euros, assortie des intérêts au taux légal ainsi que des intérêts moratoires, prévues par les articles 6 et 7 du contrat du 20 février 1995.

Sur les frais liés au litige :

8. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par la société Eurovia et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : L'Etat est condamné à verser à la société Eurovia Ile-de-France une somme de 188 396,34 euros, assortie des intérêts au taux légal ainsi que des intérêts moratoires, prévues par les articles 6 et 7 du contrat du 20 février 1995.

Article 2 : L'Etat est condamné à verser à la société Eurovia Ile-de-France une somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : La présente ordonnance sera notifiée à la société Eurovia Ile-de-France et au préfet de la région d'Ile-de-France, préfet de Paris.

Délibéré après l'audience du 31 mai 2024, à laquelle siégeaient :

M. Simonnot, président,

Mme Voillemot, première conseillère,

M. Paret, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 27 juin 2024.

La rapporteure,

C. VOILLEMOT

Le président,

J.-F. SIMONNOTLa greffière,

S. RAHMOUNI

La République mande et ordonne au préfet de la région Ile-de-France, préfet de Paris, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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