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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2103067

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2103067

mercredi 8 novembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2103067
TypeDécision
Formation1re Section - 3e Chambre
Avocat requérantCABINET LALOS, CHAUMEIL (SELARL)

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, des pièces complémentaires et un mémoire enregistrés le 12 février 2021, ainsi que les 30 mars et 12 mai 2022, la société Vicbag LLC, représentée par Me Lalos, demande au tribunal :

1°) de prononcer la décharge, en droits et en pénalités, des cotisations d'impôt sur les sociétés mises à sa charge au titre des exercices clos de 2011 à 2013 ainsi que des rappels de cotisation sur la valeur ajoutée des entreprises, taxe additionnelle à cette cotisation et frais de gestion qui lui ont été réclamés au titre des exercices clos de 2012 à 2014 ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- le délai de reprise dont disposait l'administration était prescrit quant aux impositions mises à sa charge pour la période antérieure au 1er janvier 2014, dès lors que c'est à tort que le service a considéré que l'absence de respect de ses obligations fiscales en France révélait l'existence d'une activité occulte sur le territoire français au sens de l'article L. 169 du livre des procédures fiscales, ses résultats au titre des exercices 2011 à 2014 ayant été régulièrement déclarés au trésor russe et les impositions correspondantes acquittées ;

- c'est à tort que le service, tant au regard du droit français que de la convention fiscale signée entre la France et la fédération de Russie, a considéré qu'était exploité en France un établissement stable ;

- dès lors qu'elle exerce en Russie des activités relevant d'un cycle commercial complet et y dispose de locaux comme du personnel permettant d'y réaliser son activité, c'est à tort que le service a rattaché aux bénéfices réalisés en France ceux provenant de l'activité réalisée en Russie ;

- c'est à tort que le service a appliqué la majoration de 80% conformément au c. du 1. de l'article 1728 du code général des impôts dès lors qu'elle a satisfait à toutes ses obligations fiscales en Russie, que l'imposition qu'elle y a acquitté est équivalente à laquelle elle aurait été assujettie en France et que la convention fiscale entre ces deux pays prévoit une clause d'échange d'informations non limitée dans son champ d'application ;

- pour les mêmes raisons, c'est à tort que le service lui a réclamé des rappels de cotisation sur la valeur ajoutée des entreprises.

Par trois mémoires en défense, enregistrés le 19 mai 2021, ainsi que les 19 avril et 8 juin 2022, l'administrateur général des finances publiques en charge de la division spécialisée de contrôle fiscal Ile-de-France (division juridique) conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par la société Vicbag LLC ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention entre le gouvernement de la République française et le gouvernement de la fédération de Russie en vue d'éviter les doubles impositions et de prévenir l'évasion et la fraude fiscales en matière d'impôts sur le revenu et sur la fortune (ensemble un protocole) ;

- le code général des impôts et le livre des procédures fiscales ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Lenoir,

- et les conclusions de M. Guiader, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. La société Vicbag LLC, société de droit russe établie à Saint-Pétersbourg ayant pour activité la distribution de sacs réutilisables, a fait l'objet d'une vérification de comptabilité portant sur les exercices clos de 2005 à 2014. A l'issue de ce contrôle, par une proposition de rectification en date du 31 mars 2017 ayant donné lieu à échanges contradictoires, le service a fait connaître à la société son intention de procéder à des rectifications en matière d'impôt sur les sociétés au titre des exercices clos de 2011 à 2014 ainsi que de cotisation sur la valeur ajoutée des entreprises au titre des exercices clos de 2012 à 2014, assortis d'une majoration de 80% en application du c. du 1. de l'article 1728 du code général des impôts et des intérêts de retard. Par une réclamation préalable en date du 18 janvier 2020, la société Vicbag LLC a contesté ces impositions, mises à sa charge par avis de recouvrement en date du 28 février 2018. Le service ayant rejeté cette réclamation le 15 décembre 2020, la société en demande la décharge, en droits et en pénalités, par la requête susvisée.

Sur les conclusions à fin de décharge :

En ce qui concerne le principe de l'assujettissement à l'impôt sur les sociétés :

2. Si une convention bilatérale conclue en vue d'éviter les doubles impositions peut, en vertu de l'article 55 de la Constitution, conduire à écarter, sur tel ou tel point, la loi fiscale nationale, elle ne peut pas, par elle-même, directement servir de base légale à une décision relative à l'imposition. Il incombe par suite au juge de l'impôt, lorsqu'il est saisi d'une contestation relative à une telle convention, de se placer d'abord au regard de la loi fiscale nationale pour rechercher si, à ce titre, l'imposition contestée a été valablement établie et, dans l'affirmative, sur le fondement de quelle qualification. Il lui appartient ensuite, le cas échéant, en rapprochant cette qualification des stipulations de la convention, de déterminer - en fonction des moyens invoqués devant lui ou même, s'agissant de déterminer le champ d'application de la loi, d'office - si cette convention fait ou non obstacle à l'application de la loi fiscale.

S'agissant de l'application de la loi fiscale :

3. Aux termes de l'article 209 du code général des impôts : " I. Sous réserve des dispositions de la présente section, les bénéfices passibles de l'impôt sur les sociétés sont déterminés d'après les règles fixées par les articles 34 à 45, 53 A à 57, 237 ter A et 302 septies A bis et en tenant compte uniquement des bénéfices réalisés dans les entreprises exploitées en France () ainsi que de ceux dont l'imposition est attribuée à la France par une convention internationale relative aux doubles impositions () ".

4. Il résulte de l'instruction, d'une part, que la société Vicbag LLC a son siège social en Russie, à Saint Pétersbourg, mais que son représentant légal et dirigeant, M. A C est domicilié en France, à Paris. Au terme d'une procédure de visite et de saisie diligentée en date du 19 mars 2015 conformément aux dispositions de l'article L. 16 B du livre des procédures fiscales, le service a en outre relevé que se trouvaient au sein des locaux parisiens de la SAS Vicbag France des documents comptables et de facturation propres à la société Vicbag LLC. Il résulte en outre de l'instruction que les supports de communication en ligne de la société Vicbag LLC renvoient, pour ses activités, au contact de Mmes D et B, résidentes françaises disposant d'un poste de travail et utilisant le matériel informatique et téléphonique de la SAS Vicbag France. L'activité conduite par ces personnels pour la société Vicbag LLC depuis la SAS Vicbag France est par ailleurs corroborée par la présentation de leurs fonctions sur leurs réseaux sociaux professionnels, la fiche de poste établie par Mme B dans un mail saisi du 21 septembre 2011, faisant état de ce qu'elle s'occupait, en autonomie, de la prospection, de la négociation avec la clientèle russe notamment, ainsi que par un mail saisi du 16 juin 2014, envoyé à M. A C par Mme D, déplorant une charge de travail excessive en faisant notamment valoir que " nous sommes trois personnes et demi pour neuf pays (et non seulement pour la Russie) ". Le service fait enfin valoir, en se prévalant d'extraits de rapports de stage établis au cours de la période vérifiée, et notamment d'un rapport rédigé par Mme B pour la période 2010-2011, de ce qu'est généralisée la pratique de gestion depuis les locaux de la SAS Vicbag, en autonomie par les agents commerciaux y travaillant, des activités conduites au sein des pays où sont situées les filiales du groupe Vicbag.

5. Il résulte, d'autre part, de l'instruction que seule une employée était mentionnée comme travaillant à l'adresse du siège social de la société Vicbag LLC à St Pétersbourg, où au surplus n'ont jamais été retirés les différents courriers adressés par l'administration au cours de la procédure d'imposition, alors que celle-ci dégageait un chiffre d'affaires supérieur à 1 600 000 euros au titre des exercices clos en 2013 et 2014 et qu'aucune immobilisation corporelle n'était inscrite à l'actif de cette société.

6. Il résulte des faits relevés ci-dessus que la société Vicbag LLC, au cours de la période vérifiée, doit être regardée comme ayant été exploitée en France au sens des dispositions du 1 de l'article 209 du code général des impôts. Par suite, les bénéfices de cette activité étaient imposables à l'impôt sur les sociétés au cours des exercices clos de 2011 à 2014.

S'agissant de l'application de la convention franco-russe :

7. Il résulte des stipulations combinées des articles 3, 4 et 7 de la convention franco-russe du 26 novembre 1996, qu'au sens de cette convention, l'expression " résident d'un Etat contractant " désigne toute personne qui, en vertu de la législation de cet Etat, y est assujettie à l'impôt, en raison notamment de son domicile, de sa résidence ou de son siège de direction. En outre, lorsqu'une personne autre qu'une personne physique est résident de chacun des deux Etats contractants, elle est considérée comme résident de l'Etat contractant où est situé son siège de direction effective.

8. Il résulte des constatations exposées aux points 4 et 5 que la direction de la société Vicbag LLC est assurée par M. C, depuis les locaux de la SAS Vicbag France et que ces derniers doivent être regardés comme le " siège de direction effective " de la société Vicbag LLC, laquelle est donc résidente fiscale française au sens des stipulations précitées de la convention franco-russe et, par suite, imposable en France à l'impôt sur les sociétés. En outre, alors que la société requérante se borne à soutenir qu'elle exerce en Russie des activités relevant d'un cycle commercial complet en se bornant à se prévaloir des locaux dont elle dispose, de ce qu'elle y emploie à l'heure actuelle cinq personnes et dispose d'un site internet dédié, il ne résulte pas de l'instruction qu'une partie de ses bénéfices au titre des exercices en litige serait imputable à un " établissement stable " en Russie permettant de lui ouvrir droit au bénéfice des stipulations de l'article 7 de cette convention, nonobstant la circonstance que le service, dans la proposition de rectification en date du 31 mars 2017 ainsi que dans ses mémoires en défense, se prévaut de ces stipulations pour considérer que la société Vicbag LLC disposait en France d'un établissement stable au sens de la convention franco-russe, dès lors que ces stipulations n'ont pas servi de base légale à la décision relative aux impositions mises à la charge de la société requérante.

9. Il résulte de ce qui précède que les stipulations de la convention franco-russe du 26 novembre 1996 ne font pas obstacle à l'application de la loi fiscale.

En ce qui concerne les rappels de cotisation sur la valeur ajoutée des entreprises :

10. Il résulte de tout ce qui précède que la société Vicbag n'est pas fondée à contester les rappels de cotisation sur la valeur ajoutée des entreprises qui lui ont été réclamés en se prévalant des mêmes arguments de ceux présentés pour contester les cotisations d'impôt sur les sociétés mises à sa charge.

En ce qui concerne l'exception tirée de la prescription du droit de reprise :

11. Aux termes de l'article L. 169 du livre des procédures fiscales : " Pour l'impôt sur le revenu et l'impôt sur les sociétés, le droit de reprise de l'administration des impôts s'exerce jusqu'à la fin de la troisième année qui suit celle au titre de laquelle l'imposition est due. / Par exception aux dispositions du premier alinéa, le droit de reprise de l'administration s'exerce jusqu'à la fin de la dixième année qui suit celle au titre de laquelle l'imposition est due, lorsque le contribuable exerce une activité occulte ou lorsqu'il est bénéficiaire de revenus distribués par une personne morale exerçant une activité occulte. L'activité occulte est réputée exercée lorsque le contribuable ou la personne morale mentionnée à la première phrase du présent alinéa n'a pas déposé dans le délai légal les déclarations qu'il était tenu de souscrire et soit n'a pas fait connaître son activité à l'organisme mentionné au deuxième alinéa de l'article L. 123-33 du code de commerce, soit s'est livré à une activité illicite. / Le droit de reprise mentionné au deuxième alinéa du présent article ne s'applique qu'aux seules catégories de revenus que le contribuable n'a pas fait figurer dans une quelconque des déclarations qu'il a déposées dans le délai légal. Il ne s'applique pas lorsque des revenus ou plus-values ont été déclarés dans une catégorie autre que celle dans laquelle ils doivent être imposés. "

12. Dans le cas où un contribuable n'a ni déposé dans le délai légal les déclarations qu'il était tenu de souscrire, ni fait connaître son activité à un centre de formalités des entreprises ou au greffe du tribunal de commerce, l'administration doit être réputée apporter la preuve, qui lui incombe, de l'exercice occulte de l'activité professionnelle si le contribuable n'est pas lui-même en mesure d'établir qu'il a commis une erreur justifiant qu'il ne se soit acquitté d'aucune de ces obligations déclaratives. S'agissant d'un contribuable qui fait valoir qu'il a satisfait à l'ensemble de ses obligations fiscales dans un État autre que la France, la justification de l'erreur commise doit être appréciée en tenant compte tant du niveau d'imposition dans cet autre État que des modalités d'échange d'informations entre les administrations fiscales des deux États.

13. D'une part, il est constant que la société Vicbag LLC n'a pas déposé de déclarations fiscales au titre de la période vérifiée, alors qu'il résulte de ce qui a été dit aux points 3 à 9 qu'elle était imposable en France à l'impôt sur les sociétés. L'administration est donc réputée apporter la preuve qui lui incombe de l'exercice occulte d'une activité professionnelle en France de la société Vicbag LLC au titre des exercices clos de 2011 à 2014.

14. D'autre part, la société Vicbag LLC soutient que la convention fiscale franco-russe du 26 novembre 1996 contient en son article 26 des stipulations relatives à l'échange de renseignement non limitée dans son champ d'application et qu'elle justifie avoir satisfait à l'ensemble de ses obligations fiscales en Russie au titre des exercices vérifiés. Toutefois, ainsi que le fait valoir la société, ses résultats ont été soumis à une imposition au taux de 20% alors qu'il résulte de l'instruction que ses résultats en France étaient imposables à l'impôt sur les sociétés au taux de 33,33% au titre de ces mêmes exercices, pour un résultat supérieur à 170 000 euros au titre des exercices clos en 2012 et 2013. Dans ces conditions, compte tenu des circonstances de l'espèce et notamment à la différence entre le montant des cotisations supplémentaires à l'impôt sur les sociétés auxquelles l'administration fiscale française a entendu l'assujettir et celui auquel elle a été assujettie en Russie, la société requérante ne justifie pas avoir commis une erreur de nature à justifier qu'elle ne se soit acquittée d'aucune de ses obligations déclaratives en France.

15. Il résulte de ce qui précède que la société Vicbag n'est pas fondée à soutenir que le droit de reprise dont disposait l'administration était prescrit pour la période antérieure au 1er janvier 2014, dès lors qu'il s'exerçait jusqu'à la fin de la dixième année qui suit celle au titre de laquelle les impositions en litige étaient dues.

En ce qui concerne la majoration pour découverte d'une activité occulte :

16. Aux termes de l'article 1728 du code général des impôts : " 1. Le défaut de production dans les délais prescrits d'une déclaration ou d'un acte comportant l'indication d'éléments à retenir pour l'assiette ou la liquidation de l'impôt entraîne l'application, sur le montant des droits mis à la charge du contribuable ou résultant de la déclaration ou de l'acte déposé tardivement, d'une majoration de : () / c. 80 % en cas de découverte d'une activité occulte ou, s'agissant de la taxe d'aménagement prévue à l'article 1635 quater A, en cas de construction ou d'aménagement sans autorisation. "

17. Ainsi qu'il a été dit aux points 11 à 13 alors que l'administration est réputée apporter la preuve qui lui incombe de l'exercice occulte d'une activité professionnelle en France de la société Vicbag LLC au titre des exercices clos de 2011 à 2014, la société requérante ne justifie pas avoir commis une erreur de nature à justifier qu'elle ne se soit acquittée d'aucune de ses obligations déclaratives en France. Dans ces conditions, c'est à bon droit que l'administration a assorti les impositions à l'impôt sur les sociétés ainsi que les rappels de cotisation sur la valeur ajoutée, taxe additionnelle à cette cotisation et frais de gestion réclamés à la société Vicbag LLC de la majoration de 80% prévue par le c du 1 de l'article 1728 du code général des impôts.

18. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions présentées par la société Vicbag LLC à fin de décharge, en droits et en pénalités, des cotisations d'impôt sur les sociétés mises à sa charge au titre des exercices clos de 2011 à 2013 ainsi que des rappels de cotisation sur la valeur ajoutée des entreprises, taxe additionnelle à cette cotisation et frais de gestion qui lui ont été réclamés au titre des exercices clos de 2012 à 2014 doivent être rejetées.

Sur les conclusions tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

19. En vertu des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, le tribunal ne peut pas faire bénéficier la partie tenue aux dépens ou la partie perdante du paiement par l'autre partie des frais qu'elle a exposés à l'occasion du litige soumis au juge. Les conclusions présentées à ce titre par la société Vicbag LLC doivent dès lors être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de la société Vicbag LLC est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à la société Vicbag LLC et à l'administrateur général des finances publiques en charge de la direction spécialisée de contrôle fiscal Ile-de-France (division juridique).

Délibéré après l'audience du 18 octobre 2023, à laquelle siégeaient :

M. Rohmer, président,

Mme Dousset, première conseillère,

M. Lenoir, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 8 novembre 2023.

Le rapporteur,

A. LENOIR

Le président,

B. ROHMERLa greffière,

S. CAILLIEU-HELAIEM

La République mande et ordonne au ministre délégué auprès du ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique, chargé des comptes publics, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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