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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2103995

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2103995

jeudi 12 octobre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2103995
TypeDécision
PublicationC
Formation5e Section - 2e Chambre
Avocat requérantCADO

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 26 février 2021 et le 17 novembre 2022, M. B A, représenté par Me Cado, demande au tribunal :

1°) de condamner l'Etat à lui verser une somme de 20 000 euros, en réparation des préjudice moral et troubles dans les conditions d'existence résultant de la situation de harcèlement moral dont il estime avoir été victime, et des manquements de l'administration à son obligation de protection et de sécurité ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 4 950 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- il a été victime d'agissements répétés constitutifs de harcèlement moral qui ont eu pour effet de dégrader ses conditions de travail, de porter atteinte à ses droits et de dégrader son état de santé ;

- l'administration a manqué à son obligation de protection et de sécurité en ne donnant pas suite à ses signalements relatifs à la situation de harcèlement moral dont il estimait être victime ;

- ces fautes, de nature à engager la responsabilité de l'Etat ;

- son préjudice moral et les troubles dans ses conditions d'existence peuvent être évalués à la somme de 20 000 euros.

Par un mémoire enregistré le 14 octobre 2022, le ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires, conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- les conclusions indemnitaires relatives aux troubles dans les conditions d'existence, qui n'ont pas été précédées d'une demande indemnitaire préalable et ne sont pas chiffrées, sont irrecevables ;

- la situation de harcèlement moral n'est pas caractérisée ;

- l'administration, en ne donnant pas suite au signalement de l'agent, n'a pas commis de faute de nature à engager sa responsabilité ;

- les préjudices invoqués ne présentent pas de caractère certain.

Par une ordonnance du 17 novembre 2022, la clôture de l'instruction a été reportée au 12 décembre 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 ;

- le décret n° 82-453 du 28 mai 1982 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Hélard,

- les conclusions de Mme Nikolic, rapporteure publique,

- et les observations de Me Cado, représentant M. A.

Considérant ce qui suit :

1. M. B A, inspecteur général des finances, exerçait les fonctions de directeur de la mission Plan bâtiment Grenelle, laquelle a été renommée plan bâtiment durable, à la direction générale de l'aménagement, du logement et de la nature à compter du 27 février 2009. Par arrêté du 9 décembre 2020, il a été réintégré dans les cadres de l'inspection générale des finances avec une date d'effet au 1er janvier 2020. Par un courrier du 28 octobre 2020, M. A a présenté une demande indemnitaire auprès du ministre de la transition écologique. Du silence gardé par l'administration est née une décision implicite de rejet. Par la présente requête, M. A demande au tribunal de condamner l'Etat au paiement d'une somme de 20 000 euros en réparation des préjudices qu'il estime avoir subis au cours de l'année 2019.

Sur la fin de non-recevoir :

2. Aux termes de l'article R. 421-1 du code de justice administrative : " La juridiction ne peut être saisie que par voie de recours formé contre une décision, et ce, dans les deux mois à partir de la notification ou de la publication de la décision attaquée. / Lorsque la requête tend au paiement d'une somme d'argent, elle n'est recevable qu'après l'intervention de la décision prise par l'administration sur une demande préalablement formée devant elle. "

3. La décision par laquelle l'administration rejette une réclamation tendant à la réparation des conséquences dommageables d'un fait qui lui est imputé lie le contentieux indemnitaire à l'égard du demandeur pour l'ensemble des dommages causés par ce fait générateur. Il en va ainsi quels que soient les chefs de préjudice auxquels se rattachent les dommages invoqués par la victime et que sa réclamation ait ou non spécifié les chefs de préjudice en question. La victime est recevable à demander au juge administratif, dans les deux mois suivant la notification de la décision ayant rejeté sa réclamation, la condamnation de l'administration à l'indemniser de tout dommage ayant résulté de ce fait générateur, y compris en invoquant des chefs de préjudice qui n'étaient pas mentionnés dans sa réclamation.

4. M. A a adressé une demande indemnitaire préalable, comprenant les faits générateurs et le préjudice moral causé, chiffré à hauteur de 20 000 euros, qui a été notifiée le 29 octobre 2020. Du silence gardé par l'administration est née une décision implicite de rejet, le 29 décembre 2020, ayant lié le contentieux. Ainsi, les conclusions de M. A, tendant à l'indemnisation de ses troubles dans ses conditions d'existence, présentées dans la requête enregistrée le 26 février 2021, sont recevables.

Sur la responsabilité :

En ce qui concerne le harcèlement moral :

5. Aux termes de l'article 6 quinquies de la loi du 13 juillet 1983 : " Aucun fonctionnaire ne doit subir les agissements répétés de harcèlement moral qui ont pour objet ou pour effet une dégradation des conditions de travail susceptible de porter atteinte à ses droits et à sa dignité, d'altérer sa santé physique ou mentale ou de compromettre son avenir professionnel. "

6. Il appartient à l'agent public qui soutient avoir été victime de faits constitutifs de harcèlement moral de soumettre au juge des éléments de fait susceptibles d'en faire présumer l'existence. Il incombe à l'administration de produire, en sens contraire, une argumentation de nature à démontrer que les agissements en cause sont justifiés par des considérations étrangères à tout harcèlement. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si les agissements de harcèlement sont ou non établis, se détermine au vu de ces échanges contradictoires, qu'il peut compléter, en cas de doute, en ordonnant toute mesure d'instruction utile.

7. M. A soutient avoir été mis à l'écart du fonctionnement du service dont il avait la direction, au cours de l'année 2019, et avoir été contraint à la démission, en décembre de la même année.

8. Il résulte de l'instruction que Mme C, adjointe de M. A, s'est vu confier, au cours de l'été 2019, la coordination interministérielle du plan de rénovation énergétique des bâtiments, lequel est distinct du plan bâtiment durable dirigé par M. A, et que les moyens mis à disposition du plan bâtiment durable ont été partagés avec le plan de rénovation énergétique des bâtiments. Si cette réorganisation, dont les modalités n'ont pas été portées à la connaissance de M. A avant le mois de septembre 2019, a eu pour effet de priver ce dernier d'une partie de ses moyens, dont le concours de son adjointe, et l'a laissé à l'écart des échanges relatifs au plan de rénovation énergétique des bâtiments, qu'il ne dirigeait pas, elle est toutefois justifiée par des considérations étrangères à tout harcèlement.

9. En revanche, il résulte de l'instruction que, dans le contexte de cette réorganisation, M. A a été invité, de manière répétée, par le président du plan bâtiment durable, qui n'était pas son supérieur hiérarchique, à quitter ses fonctions de directeur, alors même que le poste de directeur du plan bâtiment durable n'était pas supprimé et que M. A donnait satisfaction dans l'exercice de ses fonctions. Si le ministre fait valoir que d'autres postes lui ont été proposés, il n'est pas sérieusement contesté qu'il s'agissait d'une mission tendant à la production d'un rapport sur la rénovation énergétique des bâtiments scolaires, qui était ponctuelle et constituait une réduction substantielle de ses responsabilités. En outre, il n'est pas sérieusement contesté que son supérieure hiérarchique lui a demandé, le 15 octobre 2019, de choisir entre cette mission ou une éviction de ses fonctions. Enfin, M. A a été arrêté par son médecin le lendemain de ce dernier entretien et a souffert d'une dépression nerveuse par la suite.

10. Dans ces conditions, M. A a subi des agissements répétés de harcèlement moral qui ont eu pour effet une dégradation des conditions de travail susceptible de porter atteinte à ses droits et à sa dignité, d'altérer sa santé physique ou mentale ou de compromettre son avenir professionnel.

En ce qui concerne l'absence de protection :

11. Aux termes de l'article 23 de la loi du 13 juillet 1983 : " Des conditions d'hygiène et de sécurité de nature à préserver leur santé et leur intégrité physique sont assurées aux fonctionnaires durant leur travail. " Aux termes de l'article 2-1 du décret du 28 mai 1982 relatif à l'hygiène et à la sécurité du travail ainsi qu'à la prévention médicale dans la fonction publique : " Les chefs de service sont chargés, dans la limite de leurs attributions et dans le cadre des délégations qui leur sont consenties, de veiller à la sécurité et à la protection de la santé des agents placés sous leur autorité. " Et aux termes de l'article 5-5 du même décret : " Dans le cas d'une situation de travail présentant un risque grave pour la santé ou la sécurité des agents lors de l'exercice de leurs fonctions (), le chef de service compétent ainsi que le comité d'hygiène et de sécurité compétent peuvent solliciter l'intervention de l'inspection du travail. Les inspecteurs santé et sécurité au travail, peuvent également solliciter cette intervention. "

12. Les autorités administratives ont l'obligation de prendre les mesures nécessaires pour assurer la sécurité et protéger la santé physique et morale de leurs agents. Il leur appartient à ce titre, sauf à commettre une faute de service, d'assurer la bonne exécution des dispositions législatives et réglementaires qui ont cet objet.

13. Il résulte de l'instruction que M. A a informé l'administration du harcèlement moral qu'il subissait, notamment le directeur de cabinet de la ministre, le 8 octobre 2019, et le directeur de l'habitat, de l'urbanisme et des paysages, le 18 octobre suivant. Il ne résulte pas de l'instruction que l'administration ait donné suite à ces signalements. Ainsi, le ministre a méconnu l'obligation de prendre les mesures nécessaires pour assurer la santé physique et morale de M. A.

14. Il résulte de ce qui précède que M. A est fondé à demander l'engagement de la responsabilité pour faute de l'Etat.

Sur les préjudices :

15. M. A a été conduit, avec insistance, à quitter le poste qu'il occupait depuis le 27 février 2009, alors qu'il donnait satisfaction dans l'exercice de ses fonctions, et n'a pas été protégé par l'administration pendant plusieurs mois au cours du second semestre de l'année 2019. En outre, il a souffert d'une dépression nerveuse en réaction à ces événements. Dans ces conditions, il sera fait une juste appréciation de son préjudice moral et des troubles dans ses conditions d'existence en condamnant l'Etat à lui verser une somme de 10 000 euros.

Sur les frais d'instance :

16. Dans les circonstances de l'espèce, il sera mis à la charge de l'Etat, partie perdante dans la présente instance, une somme de 2 000 euros à verser à M. A, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : L'Etat versera à M. A une somme de 10 000 euros.

Article 2 : L'Etat versera à M. A une somme de 2 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : La présente décision sera notifiée à M. B A et au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires.

Délibéré après l'audience du 28 septembre 2023, à laquelle siégeaient :

M. Gros, président,

M. Rebellato, premier conseiller,

M. Hélard, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 12 octobre 2023.

Le rapporteur,

R. Hélard

Le président,

L. Gros

La greffière,

A. Louart

La République mande et ordonne au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

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